La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

Qui est comme Dieu?

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Quand on remonte, loin, dans le temps, on rencontre la première théologie chrétienne des anges au moins au VIe siècle, sous la plume du mystérieux Denys l’Aréopagite. On a longtemps cru qu’il s’agissait réellement de ce personnage qui écoutait saint Paul à Athènes (Cependant quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux. Actes des apôtres 17, 34) que l’on associait au saint Denis céphalophore qui fut le premier évêque de Paris. Sauf que l’on a pu retrouver chez notre auteur (que certains appellent le « pseudo Denys ») des influences de Proclus, auteur néoplatonicien du Ve siècle.

C’est ainsi que la chrétienté a hérité du concept platonicien de théologie négative, qui implique d’élever la pensée progressivement vers un Dieu transcendant en lui attribuant des propositions ou des attributs qui, progressivement, sont dépassés par l’abstraction intellectuelle afin d’entrer dans l’ineffable. Cependant, en remontant ainsi vers l’Un transcendant, le néoplatonicien tardif Proclus ne jetait pas ces attributs dépassés à la poubelle: dans ces images imparfaites, il voyait les anciens Dieux grecs, qu’il cherchait à ranimer face au christianisme triomphant (ou, plus précisément, il cherchait à dépasser les contradictions entre les différents mythes au sein d’un système cohérent)

Personne ne sait aujourd’hui vraiment comment le néoplatonisme s’est mis à suivre une telle voie, qui l’a amené à pratiquer la théurgie, des pratiques mystiques visant à invoquer les dieux pour les faire animer des statues et se purifier de leurs fautes. Le stoïcisme et le bouddhisme, sur les mêmes périodes ont évolué de pratiques un peu sèches pour s’axer sur la compassion et le souci des autres (du stoïcisme grec au stoïcisme impérial, du bouddhisme theravada (ou hinayana) au mahayana).

Vu le parallélisme des situations, il me semble que la meilleure explication serait l’envoi de l’Esprit Saint sur les justes du monde entier après l’Ascension du Christ (Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. Actes 10, 45), qui change les coeurs dans le monde entier, les faisant converger vers une vision du monde chrétienne. Car c’est bel est bien ce qui s’est produit dans tous les cas, et à chaque fois dans les siècles qui ont suivi la vie terrestre du Christ.

Quoi qu’il en soit, il me semble que c’est bel et bien dans le cadre de cette théologie négative qu’il faut comprendre les anges judéo-chrétiens. Car après tout, tous sont des serviteurs de dieux, et ceux que nous connaissons (y compris pas mal d’apocryphes) ont bel et bien des noms qui pourraient être des propriétés de Dieu: tout simplement, ils sont cela et, comme les dieux grecs de Proclus, ils sont comme des aspects autonomes de Dieu, mais qui ne sont pas Dieu.

En effet, Dieu est fort, mais il n’est pas la force; cette force est donc autre choses, à savoir la force de Dieu, en hébreu gabor-el: l’archange Gabriel. Dieu soigne, mais il ne fait pas que cela: cette fonction est alors autre chose que Dieu: rapha-el, Dieu guérit; l’archange Raphaël. Dieu protège chacun de nous, mais il n’est pas cette protection: c’est l’ange gardien. Quant à l’archange Michel, il faut un peu plus réfléchir, son nom étant moins explicite: il s’agit en fait d’une question, qui est comme Dieu?

Question rhétorique bien sûr: personne. Et justement, cela met en évidence un attribut de Dieu, sa transcendance. Voire disons sa sainteté, ce qui signifie à l’origine qu’il est à part, qu’il est le Tout Autre, semblable à aucune créature. C’est sous cet aspect que les platoniciens eux-mêmes le concevaient, mais aussi les juifs qui le désigne souvent comme « le Saint d’Israël » dans l’Ancien Testament.

C’est probablement l’importance de cet attribut divin qui fait de Michel l’ange considéré comme le plus élevé en gloire. C’est aussi ce qui en fait l’ennemi principal des démons, car c’est bien la sainteté de Dieu qui lui permettra toujours de vaincre le Diable, qui n’est qu’une créature. Et c’est pourquoi certains font de lui l’ange de la mémoire, faculté de l’âme la plus proche du Père selon saint Augustin, car tout ce qui mérite de rester au monde est ce qui est en dehors du monde, c’est à dire du temporel et de l’impermanence. C’est pourquoi aussi, bien sûr, il présidera au Jugement Dernier, quand toutes les actions des hommes referont surface pour être jugées.

Il parait que l’archange saint Michel est le protecteur de l’hermétisme. Bon, bien sûr, le Vatican n’est pas prêt de donner un saint patron à des gens qui tripotent de la kabbale, des tarots et autres horreurs, mais pourquoi pas? D’ailleurs la France, elle-même gardée par saint Michel, fut un haut lieu de l’hermétisme et de l’occultisme, sans parler des études universitaires et théologiques. D’aucuns interprètent aujourd’hui la confusion de saint Denis de Paris avec Denys l’Aréopagite, le converti de Paul, comme un symbole du transfert du lieu des études intellectuelles d’Athènes vers Paris.

Quoi qu’il en soit, je vois bien à quel point une sorte de mémoire universelle est à l’oeuvre dans l’hermétisme. Comment imaginer que la Table d’Émeraude ait pu traverser les siècles? Comment le tarot de Marseille, un bête jeu de cartes, semble-t-il attirer, comme par magnétisme, des générations entières? Comment son sens a-t-il pu réapparaitre? Pourquoi l’astrologie a-t-elle traversé les millénaires, malgré les sceptiques qui n’ont jamais manqué à toutes les époques? Et enfin, pourquoi me retrouvé-je, au début du XXIe siècle, à rechercher sur un ordinateur portable à processeur 64 bits des fragments de métaphysique presque oubliés de l’antiquité? Des fragments qui appellent des profondeurs et qui, une fois ressurgis du passé, s’imposent avec une telle densité?

Une densité qui écrase tout, parfois, même, malheureusement, la vie quotidienne. Il me semble ne pas retenir grand choses de toute la philosophie de Renaissance, sur laquelle je me suis tant penché. Pas plus que des revues scientifiques que j’ai longtemps feuilleté. La philo post moderne, les fadaises de nos contemporains, du verbiage, des mots, des habiletés de construction et de technique dont tout le monde se désintéresse sitôt le livre refermé. Face à cela, des textes antiques qui ressemblent à des rêveries, mais qui durent; et, quand elles ne durent pas, qui ressuscitent sous de nouvelles formes.

Loin de la cohue, loin des modes, une forêt de symboles dort, dans la mémoire collective du monde. Certains y passent cueillir des fruits, ou jardiner. Elle restera probablement toujours un lieu de passage, mais qui permet de nous ressourcer. Denys l’Aréopagite a décrit les anges comme organisés en neuf choeurs, d’une façon imitant les diverses catégories de dieux du néoplatonisme, eux-mêmes servant de chaîne d’intermédiaires entre le monde matériel et l’Un transcendant. Les dieux intellectifs, hypercosmiques, encosmiques et j’en passe sont devenus anges, archanges, principautés; puissances, vertus, dominations; trônes, chérubins et séraphins; qui ont traversé les siècles alors que personne ne semble jamais trop s’en occuper.

Et, silencieusement, comme les autres symboles, ils appellent.

La lutte finale

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Ben tiens, je découvre encore une invention française qui n’a eu de postérité qu’après avoir été récupérée par un autre. De quoi s’agit-il? Eh bien du concept de lutte des classes.

Évidemment, tout le monde connait cette idée du célèbre Karl Marx et de l’un peu moins célèbre Friedrich Engels, selon laquelle le moteur de l’histoire serait l’affrontement de classes sociales, oppresseurs cherchant à exploiter toujours plus des opprimés cherchant, eux, à mieux vivre. Et donc, ce concept est en fait hérité d’historiens et économistes français du début du XIXe siècle, et on le trouve notamment sous la plume de François Guizot, ministre durant la Monarchie de Juillet. D’ailleurs, Karl Marx lui en accorde le crédit, ainsi qu’à un autre français, Augustin Thierry. Sauf que ces penseurs français étaient des libéraux, et ont une vision de la chose un peu différente des socialistes, et ce sur deux points:

  • Les premiers exemples observés proviennent à la base de luttes ethniques. En France, Thierry voit dans la lutte entre la noblesse et le clergé d’une part, et le tiers-état de l’autre, une rémanence de la domination franque (l’aristocratie qui fournit nobles et haut clercs) sur les autochtones gallo-romains (le petit peuple). Cluzot, dans l’extrait cité plus haut, estime que l’immobilisme de la société asiatique vient de ce que ses classes se sont définitivement figées en castes. On pense donc à l’Inde, où les castes supérieures, kshatrya (guerriers) et brahmin (prêtres) revendiquent descendre d’envahisseurs Aryens, tandis que les castes inférieures (vaishya et sudra) sont indigènes.
  • Inspirés par l’Ancien Régime (on se situe au sortir de la Révolution Française), ils voient comme objectif de la lutte des classes une « recherche de rente » provenant de l’impôt, payé par la classe dominée (le tiers-état) et profitant aux dominants (noblesse et clergé). Cette conception est notamment formulée par le pionnier du libéralisme Frédéric Bastiat : « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Ce phénomène est bien entendu d’autant plus prégnant que l’État est fort, c’est à dire d’autant plus qu’il a de missions à mener.

Les deux points offrent bien sûr matière à réfléchir: pour le premier, force est de constater que l’immigration a largement changé l’ethnicité du prolétariat français, ce qui a coïncidé avec la fin d’une réelle volonté politique de faire du social. La fondation de SOS Racisme un an après le tournant de la rigueur du gouvernement Mitterrand, en 1983, retourne la lutte des classes en lutte des peuples. C’est là que nait le « beauf » c’est à dire la volonté de ridiculiser le prolo français inculte et raciste, tandis qu’aujourd’hui, le nouveau prolétaire ou son descendant, majoritairement musulman, semble se sentir davantage membre de l’oumma que d’une classe socio-économique (en tous cas, on les voit plus s’exprimer collectivement sur Gaza, ou le port du voile, que contre la désindustrialisation de la France).

Mais le deuxième point me semble plus intéressant. Alors que Marx (bon, du peu que j’en ai lu) ne s’intéresse à l’État que comme superstructure, c’est à dire comme construction idéologique destinée à masquer les lois de l’économie en action (c’est à dire la lutte des classes économiques), on le voit jouer ici un rôle plus central, un véritable enjeu. Or, c’est bien cet élément de plus qui nous fait comprendre les dérives du communisme et du socialisme.

Rappelons un fait: la société médiévale européenne était répartie non pas en deux classes (oppresseurs/opprimés) mais en trois: orantes, bellantes, laborantes; ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent. Or, cet ordre n’est pas né avec l’Église: ce n’est qu’un avatar du principe, identifié par l’anthropologue Georges Dumézil, d’une répartition tripartite des fonctions dans les sociétés indo-européennes: magie ou souveraineté (chez les indo-européens, le roi est avant tout un prêtre et un mage), combat, fécondité. Or, dans la lutte des classes marxienne, nous avons la troisième fonction (le prolétariat), la deuxième (bourgeoisie exerçant une violence économique). Mais où est la première, celle des clercs, des intellectuels qui conseillent la deuxième fonction, et incarnent l’autorité dont elle tire sa légitimité?

En fait, l’État n’a rien d’une structure secondaire: c’est le lieu naturel de ceux qui veulent vivre en exploitants sans se rendre coupable de l’exploitation elle-même. Le clerc est toujours symboliquement désarmé ou dévirilisé: du prêtre chrétien, à qui on interdit de faire couler le sang, au dieu nordique de l’autorité souveraine, Tyr, qui sacrifie sa main droite (celle maniant l’épée) dans la gueule du loup cosmique Fenrir. Mais, du coup, il doit bien vivre, et vit donc de rente. C’est pourquoi oublier la « recherche de rente » dans la lutte des classes, c’est oublier l’intérêt de la première fonction, la plus importante, celle qui contrôle l’intelligence, et donc les esprits.

Et de fait, qu’arriva-t-il aux régimes socialistes? Eh bien les gens intelligents, les braves gens qui conseillaient aux ouvriers de se révolter, tenaient objectivement la fonction de clercs, et ont agi en fonction: instauration d’un dogme marxiste, puis d’une quasi-religion d’état dans les pays où il s’est imposé, avec à la clé des accusations de révisionnisme, c’est à dire d’hérésie laïque. Pour finir, plus de capital, mais un État fort et donc, générant une forte rente, dont les premiers bénéficiaires sont sa destination naturelle: les clercs, devenus les fameux apparatchiks.

Et, bien entendu, dans la France de 2014, le prolétaire se fait rare (il disparait avec le travail), ce qui rend l’analyse marxiste plus compliquée; mais l’État est plus fort que jamais, ce qui rend la lutte des classes facile à comprendre dans l’optique de la recherche de rente. Il suffit de savoir qui paie le plus d’impôt, et qui en bénéficie le plus, ceux-ci étant, même pauvres ou modestes (assistés sociaux, professions protégées) plus ou moins alliés objectifs du système. Je pense que tout le monde se fera une bonne idée de ce que je veux dire.

Comment donc Marx, malgré ses observations fines, a-t-il pu laisser passer un détail aussi crucial? Peut-être s’agit-il d’un choix, ou d’une erreur de bonne foi. Peut-être, en bon Taureau, pensait-il que l’argent était un déterminant suffisant; avec Freud, autre Taureau qui explique le monde entièrement par le sexe, on a l’essentiel des motivations du signe ( il manque la nourriture; ça viendra peut-être). Ou encore, peut-être s’agit-il de son inconscient de classe de bourgeois, même déclassé. Avec la Révolution Française, la bourgeoisie détrônait la noblesse; avec la Révolution Communiste, elle détrône enfin le clergé pour asseoir son pouvoir totalement. Car, on le sait bien, les révolutionnaires sont souvent bourgeois: Lénine, Che Guevara, Fidel Castro, un des plus modestes étant Staline, qui fut par contre… séminariste, et fut encore plus clérical que d’autres, en créant un culte de sa personnalité.

Bref, la morale de tout ça, c’est, d’une part, qu’on ne devrait jamais trop s’éloigner des penseurs français; et d’autre part, que l’on sait désormais lier la recherche de rente de l’État et la fonction cléricale: conception de l’idéologie dominante et attribution de l’autorité. Du coup, si vous croisez, au hasard, un gouvernement qui réduirait toutes les dépenses sauf son propre train de vie, tout en passant son temps à vouloir modifier la culture de son pays au lieu de gouverner, vous saurez pourquoi.

 

L’amour fou

Amour+courtois

Une soirée, il y a deux jours. Je rencontre une jeune femme, avec qui je sympathise assez vite. Mais passé un moment, la voilà qui s’arrête brusquement de discuter, et devient même quasi-absente. Je m’étonne, je m’interroge, jusqu’à ce qu’une de ses copines me donne le fin mot de l’histoire: l’alcool aidant, elle avait fini par « se rappeler » de son copain avec qui elle vit depuis 10 ans, et qui est parti au Canada; probablement pour ne plus en revenir, car il y a trouvé une opportunité professionnelle sans équivalent en France. Elle se voit donc bientôt perdre l’homme de toute une vie (car vu son âge, ils ont du se rencontrer à la fin de l’adolescence); une tragédie au sens le plus littéraire, car les passions contradictoires qui s’affrontent semblent bien parties pour être irréconciliables. Ce qui est d’autant plus triste que, s’il s’était trouvé quelqu’un, au cours de sa vie, pour lui expliquer ce qu’est vraiment l’amour, que la catastrophe aurait pu être évité

Le mot « amour » est devenu un énorme foutoir. Certes, il a toujours été entouré d’une large polysémie, mais force est de constater qu’il est utilisé à tort et à travers, et certains auteurs ont pu s’offusquer que « je t’aime » finissait par ne plus rien vouloir dire. Il est évidemment le thème favori des artistes de tout poil, mais la vie privée souvent mouvementée de ceux-ci, leur fait souvent confondre frisson des sens et élans du cœur, ce qui tend à amener une confusion. Dans une civilisation saine, cela n’aurait pas trop de conséquence; on saurait garder les saltimbanques à leur place. Les parents avertiraient leurs enfants, on ne leur laisserait pas ouvrir leur gueule sur les plateaux de télé sans mettre un vrai penseur en face pour leur rabattre leur caquet, et on ne les enterrerait pas en terre chrétienne afin qu’ils ne polluent pas les morts respectables de leur chair pourrie à l’alcool et aux drogues.

Sauf que bien sûr, agir ainsi en France post-soixantehuitarde n’est plus possible. Les chanteurs, actrices, et autres hystériques semi-mondaines des deux sexes sont devenus les nouvelles références intellectuelles et morales. Les parents sont soit inconscients eux-mêmes, soit se heurtent à la doxa libertaire dominante; et on n’a jamais raison contre la majorité. Le roman sociologique de Balzac a laissé la place au sympathique mais léger Frédéric Beigbeder qui nous explique, sur des bases biochimiques, que l’amour dure trois ans. Bref, tout va dans le sens d’un amour épidermique, purement émotif et charnel; parfois dans les plans cul à répétition, mais parfois aussi jusqu’à ce fameux mariage qui finit si souvent par un divorce. Et encore, les chiffres du divorce n’inclut pas les concubinages. Par rapport aux souffrances des séparés, sans parler des enfants qui peuvent être de la partie, les coups d’un soir sont encore un moindre mal.

Cependant, on peut m’objecter que l’amour qui a duré 10 ans ne semble pas du même niveau que le frisson chanté par les jolies cabotines de toutes les époques. Et pourtant…

Les hormones ne sont pas le seul vecteur d’attraction, même si elles jouent toujours un rôle. On peut compter aussi sur des mécanismes sociaux, comme le désir mimétique de René Girard: je désire cette personne parce qu’elle est désirée; je suis attiré elle parce qu’elle porte suffisamment de marqueurs sociaux (conformité aux canons de beauté, idées dans l’air du temps, statut social…), c’est à dire qui est considéré séduisante par la plus grande part de mes contemporains. J’ai le mec parfait à présenter à mes parents, la femme idéale pour briller dans les dîners. Et je parle bien ici d’un réel désir, donc de mécanismes inconscients, et non pas d’un calcul: simplement, certaines personnes se laissent entraîner à leur corps défendant par leurs déterminismes sociaux, comme d’autres cèdent à leurs pulsions biologiques.

A cela faut-il encore ajouter les mécanismes psychologiques, c’est à dire les projections mutuelles. L’homme qui gère mal son anima, c’est à dire sa sensibilité, la verra dans la femme qui lui plait, celle-ci n’ayant besoin, en termes de qualités, que de ressembler à l’image que monsieur se fait de sa part féminine. Inversement, la femme tendra à rechercher dans l’homme son animus, dépositaire de la raison, des conventions et de la loi morale. Ce procès à l’avantage de donner à une personne réelle la voix de l’inconscient, et donc de favoriser un dialogue qui devrait logiquement être intérieur. Mais il reste limité par les contingences de la vie de couple, et possède une connotation incestueuse: la femme-anima étant comme une maman, et l’homme-animus une sorte de papa. Qui plus est, quand l’anima ou l’animus sont puissants, ils ne supportent pas d’être négligés, et poussent le couple à la rupture. On peut y voir une tragédie, mais ce n’est, en fin de compte, que la vie qui reprend ses droits.

Ces trois phénomènes, biologique, social et psychologique, malgré leur différences, se retrouvent dans le fait qu’ils sont purs déterminismes. L’amour commandé ainsi n’est pas libre, les amoureux n’étant alors que les jouets de forces qui les dépassent, bref de passions, dont l’étymologie, rappelons-le, n’est pas le plaisir mais la souffrance. La tragédie, c’est le destin de personnages entraînés par leur passions, jusqu’à un dénouement mortel.

Il ne s’agit donc que d’un amour-passion unique à triple facette, un déterminisme capable d’écraser le libre arbitre par sa force de suggestion. Ce qui est d’autant plus pervers que ces mécanismes sont hiérarchisés, de façon probablement variable selon les personnes. Un mécanisme agissant à un niveau plus profond qu’un autre peut passer pour d’autant plus authentique: celui qui se fait fort de résister aux pulsions biologiques peut très bien prendre son désir mimétique pour le vrai amour, tandis qu’une autre dépassera ses conditionnements sociaux, à la Roméo et Juliette, pour mieux se jeter dans les bras de son animus.

Face à ce tableau apocalyptique, heureusement, il reste une carte à jouer. Nous avons étudié les trois élément matériels: la terre (biologie), l’eau (psychologie), l’air (social), il ne manque plus que le feu, c’est la dire le versant de la spiritualité, de la volonté et de l’action. Et comme nous l’avons vu dans le précédent article, la Genèse nous montre bien qu’il faut que le feu-lumière existe pour séparer dégager les trois autres éléments du magma primordial.

Le philosophe Michel Clouscard, dans son Traité de l’amour fou, analyse le mythe de Tristan et Iseult, qui représente selon lui un bouleversement, porté par l’Église, de la vision du mariage. Celui-ci, de polygame (au sens large; autorisation des concubines, maitresses, prostituées…) et endogamique (on choisit sa femme dans son clan, son groupe social) , devient exogamique et monogame.  Bon, je n’ai pas (encore?) lu le livre, mais d’après ce que j’en vois, la première opposition (endo/exo-gamie) force, disons, à sortir le nez de son nombril pour rentrer dans la sphère du social universaliste. La deuxième opposition représente, d’après ce que je comprends des concepts de frivole et du sérieux du philosophe, d’une fondation basée sur le plaisir, la « consommation », à une approche basé sur l’utilité sociale, la production. Façon d’arracher l’homme à un « état de nature » un peu infantile pour rendre capable de transformer le monde, ce qui contribue à créer l’Occident.

Notons au passage que l’amour de Tristan et Iseult est surnaturel, car suggéré par un philtre d’amour; celui-ci peut-être d’origine sorcière, mais peut également être une manifestation de l’Esprit Saint; dans le cas contraire, on imagine mal un preux chevalier chrétien ne chercher à en triompher avec l’aide de Dieu.

Le « sérieux » du couple marié existe bien sûr chez les autres peuples. Les Romains distinguaient bien Vénus de Junon, au point de considérer que les désirs sexuels trop impérieux devaient plutôt être assouvis au lupanar pour ne pas « souiller » la mère de ses enfants. Cependant, la vision chrétienne est évidemment bien plus radicale, et gêne nettement de faire un mariage de raison La théologie chrétienne du mariage est relativement tardive (il ne devient un sacrement qu’en 1215), et se développe à peu près en même temps que l’amour courtois. Les deux vont dans le même sens, par des chemins différents: l’Église affirme que le simple sentiment amoureux ne peut être considéré comme un véritable amour s’il n’est pas éprouvé par l’engagement. L’amour courtois présente de même l’amour comme récompense d’une série d’épreuves, visant à apprendre au jeune chevalier à maitriser ses pulsions (du moins envers sa dulcinée, les femmes de conditions inférieure, c’est une autre histoire).

On voit donc bien, dans ces exemples, la notion de sérieux, avec un amour qui est forgé par la volonté et l’action, qui séparent le bon grain de l’ivraie: d’un côté le couple que l’on souhaite et pour lequel on s’investit, et de l’autre les amourettes pour lesquelles on baisse rapidement les bras. Cela instaure donc, sinon une monogamie parfaite, du moins une nette hiérarchie de valeur entre différents types de relations qui, dans d’autres cultures, cohabitent en jouant des rôles différents. Encore faut-il, bien sûr, que la volonté ne soit pas soumise aux déterminismes dont nous parlions; or, justement, l’amour de Tristan et Iseult se construit contre le déterminisme social, l’une étant la femme du roi, l’autre étant simple chevalier. C’est donc le choix libre entre plusieurs options (qui peuvent d’ailleurs être des déterminismes contradictoires) qui fonde leur amour, et l’action, les péripéties, qui le confirme. Mais la liberté n’appartient qu’aux êtres autonomes, ce qui implique maturité et installation dans la vie active. C’est aussi à ce prix seulement que l’on entre réellement dans le monde du sérieux, qui est avant tout le monde de la production et du travail.

Si l’on revient à la demoiselle de l’autre soir, force est de constater qu’on est loin du compte. Socialiste, travaillant dans une association ultra subventionnée fonctionnant sur un moteur purement émotionnel, allant  la Gay Pride et à la Fête de l’Huma, on ne peut pas dire qu’elle ait encore réellement passé l’épreuve du feu du réel depuis le début de sa relation, à l’adolescence. Et, si je ne connais pas son copain, je sais au moins qu’il provient d’un groupe d’écoles dont je méprise au plus haut point le principe Sans dévoiler le nom de ce groupe, par discrétion, disons que si je peux  au moins accorder un certain niveau aux ressortissants de la maison mère rue Saint-Guillaume, ce n’est même pas le cas de ce monsieur. Enfin, en 10 ans, le couple (qui donc ne s’est même pas marié en tout ce temps) ne s’installa jamais dans une vie adulte, dans une réelle utilité sociale, et resta donc probablement dans une histoire d’adolescent montée en graine. Ils avaient bâti leur maison sur le sable et non sur le roc, et on peut craindre que cette bourrasque l’emporte.

En tous cas, cela montre bien que l’expression « vivre dans le péché » n’est pas un vain mot, en se rappelant bien que pécher, ce n’est pas être méchant, mais être mort-vivant. Ce n’est pas pour rien que Dante, dans le deuxième cercle de son Enfer, présente les concupiscents ballotés éternellement par le vent. Il était touchant de voir cette femme, douce, de bonne volonté, mais de volonté légère, comme une plume, voir dix années de sa vie lui échapper. Les idées du monde, rentrées dans sa tête par la force de la répétition et de l’imitation, avaient fini par en faire leur jouet. Nos leaders d’opinions nous imposent une partie truquée en faisant croire qu’il n’existe pas d’autre façon de jouer; voilà une âme qui perd tout, mais ne quitte même pas la table, ne sachant même pas qu’on puisse le faire.

J’espère pour elle que sa situation s’arrangera, voire qu’elle sera l’occasion d’une prise de conscience. Mais je n’ose imaginer le nombre de tragédies du même genre qui se jouent en cet instant même, avec parfois une issue irréparable.

Tradition, trahison

ictus

 

« Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l’étude de vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s’attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. » (Lettre à Diognète, anonyme, IIe siècle)

Voici donc qu’on me tend ce texte, dans une manifestation on ne peut plus officielle du diocèse de Paris, supervisée par un vicaire épiscopal. Du sérieux, en somme, et qui arrive à point nommé. Entre La Manif’ Pour Tous, qui nous parle des racines chrétiennes de la France, et mes lectures d’Alain de Benoist qui, avec son érudition consommée, sait mieux que personne mettre à jour les faiblesses du christianisme, n’est-il pas légitime de se demander la part du paganisme (ou plutôt des anciennes religions européennes) dans notre culture? Ou encore se demander en quoi consistent les racines chrétiennes de la France?

Prenons le cas du mariage. Est-il basé sur la complémentarité des sexes et leur fécondité? Ou bien est-ce avant tout une question d’amour, une façon d’entériner un concubinage? La première position est celle de la tradition la plus universelle, présente à toutes les époques sur tous les continents. La deuxième est celle de la modernité, même si, bien sûr, l’amour romantique est aussi universel. Et la tradition chrétienne de l’Église? Elle nous dit les deux à la fois, mais de façon distincte: le mariage traditionnel est affirmé et codifié dès l’Ancien Testament, tandis que les Évangiles (notamment Matthieu 19, 4-9) insistent sur l’unicité et la fusion dans le mariage, réfutant le divorce prévu par la Loi révélée. On peut donc probablement penser, avec Alain de Benoist, que c’est l’Église qui a mis l’amour à la racine du mariage, conception qu’il estime précisément à l’origine de l’épidémie de divorces: on aime, on se marie; on n’aime plus, on divorce. Et si c’est l’amour qui fonde en premier lieu le mariage, alors pourquoi ne pas permettre aux homosexuels de se marier entre eux? Paradoxal, mais ce ne serait pas la première fois que les valeurs de l’Église lui reviendraient dans la figure.

Et d’ailleurs, pourquoi une telle différence entre la loi mosaïque et l’enseignement de Jésus? Parce que les deux n’ont pas la même perspective: Moïse cherche à donner aux Hébreux une organisation sociale réaliste, tenant compte du lieu et de l’époque, alors que la révélation du Christ est absolue et transcendante. Saint Paul dit bien que respecter les 613 recommandations de la loi juive sans faillir est quasiment impossible, alors que penser de leur version approfondie, tenant compte des sentiments et intentions? C’est intenable, et c’est bien pour ça que le Fils de Dieu s’est fait connaître, a fondé son église, a donné sa vie, est retourné au ciel, toutes ces complications pour pouvoir revenir auprès de chaque homme individuellement: « Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur » (Jérémie 31, 33). L’Ancienne Alliance était tout le temps enfreinte, y compris sur des points semblant pourtant peu sujets à polémique (interdiction des idoles, auxquelles les Hébreux reviennent sans cesse); bref, Dieu a constaté que le moralisme ne marchait pas, et a changé de plan.

La conséquence, de cela, c’est qu’il y a un monde entre des « valeurs » ou des « traditions » et le Verbe incarné; que l’on y croie ou pas, le credo central du christianisme est, comme son nom l’indique, que le salut passe par le Christ, et notre vicaire épiscopal de l’autre jour nous disait bien que son rôle à lui était de nous donner le Christ, et rien d’autre. Et je suis tout à fait d’accord. Alors je me pose la question: pourquoi ériger en valeur de société, c’est à dire en valeur légale, contraignante pour tous les citoyens, ce qui ne vient qu’avec la communion avec Dieu?

La citation en tête d’article est la clé du paradoxe: le mariage chrétien n’est pas une tradition; simplement, les chrétiens faisant comme les autres, mais différemment, leur mariage provient de leur tradition locale (juive dans les Évangiles) augmentée de l’amour qui vient du Christ et de son imitation. D’où l’universalité du christianisme, mais aussi les conflits entre juifs et grecs qui ont émaillé ses débuts. Des traditions différentes se réunissent dans la même communauté en gardant leur identité, tout en étant transcendées et progressivement transformées par un lien commun. Que penser donc d’une tradition qui se revendiquerait chrétienne? Et, si elle devait être confrontée à d’autres traditions, avec qui communier pour dépasser la différence, cette fois?

On aboutit donc naturellement à l’impasse moderne: en érigeant en valeurs universelles et en tradition concrète ce qui aurait du rester dans le domaine de la mystique, on finit par tout gâcher et faire du christianisme un groupe sociologique comme les autres. Les chrétiens vivent dans des quartiers, voire des villes, où ils sont majoritaires; ils votent majoritairement UMP, ont parfois des prénoms tout droit sortis du XVè siècle et portent leur pull sur les épaules. Ils vivent dans un monde de pèlerinages, d’images pieuses et de cantiques, défendent leurs doctrines sur la vie, l’univers et le reste, et ont toute une littérature théologique qu’ils sont les seuls à lire. Voilà ce que pourrait donner une épitre à Diognète écrite aujourd’hui en France; je vous laisse comparer. Qu’il existe une culture française de christianisme est bien sûr normal, après des siècles d’imprégnation; mais il est dommage de ne plus distinguer de qui est chrétien, donc universel, et ce qui est local et traditionnel.

Traduttore, traditore, disent les italiens (« traducteur, traître« ), et, dans la même veine étymologique, il me semble qu’on puisse dire « tradition, trahison« , dans le cas du christianisme: la transmission de valeurs figées dans le temps trahit sa véritable essence, qui est de transcender le monde par la mystique, afin de porter sur lui un regard toujours neuf et d’être créateur permanent de valeurs. Comme les prêtres et les moines qui canalisèrent, patiemment, la culture franque païenne pour créer la France.