La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

La lutte finale

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Ben tiens, je découvre encore une invention française qui n’a eu de postérité qu’après avoir été récupérée par un autre. De quoi s’agit-il? Eh bien du concept de lutte des classes.

Évidemment, tout le monde connait cette idée du célèbre Karl Marx et de l’un peu moins célèbre Friedrich Engels, selon laquelle le moteur de l’histoire serait l’affrontement de classes sociales, oppresseurs cherchant à exploiter toujours plus des opprimés cherchant, eux, à mieux vivre. Et donc, ce concept est en fait hérité d’historiens et économistes français du début du XIXe siècle, et on le trouve notamment sous la plume de François Guizot, ministre durant la Monarchie de Juillet. D’ailleurs, Karl Marx lui en accorde le crédit, ainsi qu’à un autre français, Augustin Thierry. Sauf que ces penseurs français étaient des libéraux, et ont une vision de la chose un peu différente des socialistes, et ce sur deux points:

  • Les premiers exemples observés proviennent à la base de luttes ethniques. En France, Thierry voit dans la lutte entre la noblesse et le clergé d’une part, et le tiers-état de l’autre, une rémanence de la domination franque (l’aristocratie qui fournit nobles et haut clercs) sur les autochtones gallo-romains (le petit peuple). Cluzot, dans l’extrait cité plus haut, estime que l’immobilisme de la société asiatique vient de ce que ses classes se sont définitivement figées en castes. On pense donc à l’Inde, où les castes supérieures, kshatrya (guerriers) et brahmin (prêtres) revendiquent descendre d’envahisseurs Aryens, tandis que les castes inférieures (vaishya et sudra) sont indigènes.
  • Inspirés par l’Ancien Régime (on se situe au sortir de la Révolution Française), ils voient comme objectif de la lutte des classes une « recherche de rente » provenant de l’impôt, payé par la classe dominée (le tiers-état) et profitant aux dominants (noblesse et clergé). Cette conception est notamment formulée par le pionnier du libéralisme Frédéric Bastiat : « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Ce phénomène est bien entendu d’autant plus prégnant que l’État est fort, c’est à dire d’autant plus qu’il a de missions à mener.

Les deux points offrent bien sûr matière à réfléchir: pour le premier, force est de constater que l’immigration a largement changé l’ethnicité du prolétariat français, ce qui a coïncidé avec la fin d’une réelle volonté politique de faire du social. La fondation de SOS Racisme un an après le tournant de la rigueur du gouvernement Mitterrand, en 1983, retourne la lutte des classes en lutte des peuples. C’est là que nait le « beauf » c’est à dire la volonté de ridiculiser le prolo français inculte et raciste, tandis qu’aujourd’hui, le nouveau prolétaire ou son descendant, majoritairement musulman, semble se sentir davantage membre de l’oumma que d’une classe socio-économique (en tous cas, on les voit plus s’exprimer collectivement sur Gaza, ou le port du voile, que contre la désindustrialisation de la France).

Mais le deuxième point me semble plus intéressant. Alors que Marx (bon, du peu que j’en ai lu) ne s’intéresse à l’État que comme superstructure, c’est à dire comme construction idéologique destinée à masquer les lois de l’économie en action (c’est à dire la lutte des classes économiques), on le voit jouer ici un rôle plus central, un véritable enjeu. Or, c’est bien cet élément de plus qui nous fait comprendre les dérives du communisme et du socialisme.

Rappelons un fait: la société médiévale européenne était répartie non pas en deux classes (oppresseurs/opprimés) mais en trois: orantes, bellantes, laborantes; ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent. Or, cet ordre n’est pas né avec l’Église: ce n’est qu’un avatar du principe, identifié par l’anthropologue Georges Dumézil, d’une répartition tripartite des fonctions dans les sociétés indo-européennes: magie ou souveraineté (chez les indo-européens, le roi est avant tout un prêtre et un mage), combat, fécondité. Or, dans la lutte des classes marxienne, nous avons la troisième fonction (le prolétariat), la deuxième (bourgeoisie exerçant une violence économique). Mais où est la première, celle des clercs, des intellectuels qui conseillent la deuxième fonction, et incarnent l’autorité dont elle tire sa légitimité?

En fait, l’État n’a rien d’une structure secondaire: c’est le lieu naturel de ceux qui veulent vivre en exploitants sans se rendre coupable de l’exploitation elle-même. Le clerc est toujours symboliquement désarmé ou dévirilisé: du prêtre chrétien, à qui on interdit de faire couler le sang, au dieu nordique de l’autorité souveraine, Tyr, qui sacrifie sa main droite (celle maniant l’épée) dans la gueule du loup cosmique Fenrir. Mais, du coup, il doit bien vivre, et vit donc de rente. C’est pourquoi oublier la « recherche de rente » dans la lutte des classes, c’est oublier l’intérêt de la première fonction, la plus importante, celle qui contrôle l’intelligence, et donc les esprits.

Et de fait, qu’arriva-t-il aux régimes socialistes? Eh bien les gens intelligents, les braves gens qui conseillaient aux ouvriers de se révolter, tenaient objectivement la fonction de clercs, et ont agi en fonction: instauration d’un dogme marxiste, puis d’une quasi-religion d’état dans les pays où il s’est imposé, avec à la clé des accusations de révisionnisme, c’est à dire d’hérésie laïque. Pour finir, plus de capital, mais un État fort et donc, générant une forte rente, dont les premiers bénéficiaires sont sa destination naturelle: les clercs, devenus les fameux apparatchiks.

Et, bien entendu, dans la France de 2014, le prolétaire se fait rare (il disparait avec le travail), ce qui rend l’analyse marxiste plus compliquée; mais l’État est plus fort que jamais, ce qui rend la lutte des classes facile à comprendre dans l’optique de la recherche de rente. Il suffit de savoir qui paie le plus d’impôt, et qui en bénéficie le plus, ceux-ci étant, même pauvres ou modestes (assistés sociaux, professions protégées) plus ou moins alliés objectifs du système. Je pense que tout le monde se fera une bonne idée de ce que je veux dire.

Comment donc Marx, malgré ses observations fines, a-t-il pu laisser passer un détail aussi crucial? Peut-être s’agit-il d’un choix, ou d’une erreur de bonne foi. Peut-être, en bon Taureau, pensait-il que l’argent était un déterminant suffisant; avec Freud, autre Taureau qui explique le monde entièrement par le sexe, on a l’essentiel des motivations du signe ( il manque la nourriture; ça viendra peut-être). Ou encore, peut-être s’agit-il de son inconscient de classe de bourgeois, même déclassé. Avec la Révolution Française, la bourgeoisie détrônait la noblesse; avec la Révolution Communiste, elle détrône enfin le clergé pour asseoir son pouvoir totalement. Car, on le sait bien, les révolutionnaires sont souvent bourgeois: Lénine, Che Guevara, Fidel Castro, un des plus modestes étant Staline, qui fut par contre… séminariste, et fut encore plus clérical que d’autres, en créant un culte de sa personnalité.

Bref, la morale de tout ça, c’est, d’une part, qu’on ne devrait jamais trop s’éloigner des penseurs français; et d’autre part, que l’on sait désormais lier la recherche de rente de l’État et la fonction cléricale: conception de l’idéologie dominante et attribution de l’autorité. Du coup, si vous croisez, au hasard, un gouvernement qui réduirait toutes les dépenses sauf son propre train de vie, tout en passant son temps à vouloir modifier la culture de son pays au lieu de gouverner, vous saurez pourquoi.

 

Veuillez nous excuser pour cette interruption

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Pfff… y’a des moments comme ça, on y arrive pas. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquent, mais pas vraiment d’énergie pour le faire. Ou bien plus probablement, les idées ne sont pas assez bonnes pour couler de source, d’elles-mêmes, sans trop bosser. Comme dirait Henri Salvador, » y’en a qui courent après le travail, moi, le travail me court après, et il n’est pas près de me rattraper »

Ben tiens, à propos de citations, il parait que Thomas Edison aurait dit: « le génie, c’est 10% d’inspiration, 90% d’inspiration ». Bon, sauf qu’on peut se demander de quelle autorité il parlait, ayant été principalement un homme d’affaire et ayant passé sa vie à voler des brevets à ses employés, notamment le réellement brillant Nikola Tesla. Et puis de toute façon, je déteste cette manie des citations, quand elles remplacent le raisonnement (au lieu d’illustrer avec finesse le propos comme je le fais plus haut, bien sûr). Une formule sympa, un personnage célèbre faisant office de seul argument (appel à l’autorité), et hop, ça roule. Facile à partager par mail, blog ou post facebook. Le degré zéro de la réflexion.

D’ailleurs, pour rester dans les voleurs, pas plus tard qu’hier, je suis tombé sur un poste de blog à la gloire d’Einstein (qui selon toute vraisemblance a pompé la relativité restreinte sur Henri Poincaré sans le citer), avec une liste de formules sentencieuses, genre le fameux « Je sais que deux choses sont infinies, l’univers et la bêtise humaine; encore que pour l’univers, je ne suis pas si sûr, lol ». Vraiment, Bébert? Tu as vraiment eu 14 ans toute ta vie? Enfin, peut-être est-ce apocryphe. Les gens aiment tellement te citer que des fois, ça déborde. Moi, à la rigueur, je préfère citer Jean-Claude Van Damme; c’est aussi con, mais au moins je ne le prends pas au sérieux.

De toute façon, Bébert, quand on voit que tes principales œuvres sont toutes sorties la même année, moi je dis, ça sens le coup de chance. D’autant que tu es Poissons comme moi, né à un jour d’écart et avec pas mal de planètes en commun. Si on était du genre à bosser comme le Taureau Poincaré (qui, pour le coup, était vraiment un esprit universel, qui a pondu de la vraie philosophie au lieu de citations pour cartes postales), ça se saurait. Et puis bon, pour un génie, je trouve qu’en dehors de cette fameuse annus mirabilis 1905 ton activité est un peu légère. A part abandonner femme et enfants pour épouser ta cousine, bien sûr.

Ah là là, encore un juif qui sert de bouc émissaire; voilà qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Bon, j’arrête là. En tous cas, moi, je préfère rester sur l’inspiration que la transpiration, même s’il faut bien admettre ici que c’est en transpirant un peu sur le thème de de sécher que l’inspiration est venue. Alors bon, d’accord, admettons: juste un peu de transpiration, histoire de relancer le cycle.

 

« J’adore les cacahuètes. Tu bois une bière et tu en as marre du goût. Alors tu manges des cacahuètes.[…] Et après tu as de nouveau envie de boire de la bière. Les cacahuètes c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme. »

Jean-Claude Van Damme

 

Mars en Balance

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Quand Vénus est là, Mars s’endort bien vite!

 

Un des problèmes de l’astrologie est le fatalisme qui s’y rattache trop facilement, et qui pousse certains à se faire un sang d’encre si tel ou tel aspect de leur thème leur semble mal engagé, à commencer par tout ce qui est traditionnellement considéré comme maléfique: carrés ou oppositions (arcs de 90° et 180° respectivement entre planètes), ou encore positions de « débilité » des planètes. Pour les hommes, c’est évidemment la virilité, donc la planète Mars, qui est l’objet de toutes les attentions, et malheur à celui qui a cette planète en exil, se retrouvant alors dans les signes domiciles de Vénus, le Taureau et la Balance.

Le Taureau, bovin et lourd, appesantit cette planète d’initiative et rend l’action difficile; encore lui donne-t-il de la puissance, ce que nul ne contestera chez certains natifs comme Mohamed Ali, Chuck Norris, ou encore le philosophe Michel Onfray, qui, outre ses appels à l’hédonisme (notion Taureau, signe de la Vénus terrestre), est un polémiste qui fourbit patiemment ses armes. Le problème est bien plus aigu pour les natifs de Mars en Balance, signe de la Vénus céleste, du raffinement, de la délicatesse et de la diplomatie, ceux-ci se sentant parfois comme châtrés, voire invertis! Certes, partager le signe marsien de Freddie Mercury et Marcel Proust n’est pas forcément de bon augure, même si on pourrait aussi citer Jacques Mesrine et le leader de Metallica James Hetfield pour faire bonne mesure. Alors je vais tâcher de les rassurer, en expliquant pourquoi cette position n’est pas si négative, et comment en tirer le meilleur parti.

Tout d’abord, il faut bien voir que la Balance (qui est malgré tout un signe masculin) est l’opposé diamétral du Bélier, domicile de Mars et principe d’action, d’affirmation, et d’égocentrisme. On en déduit donc, traditionnellement, des propriétés inverses de la Balance: équilibre, diplomatie, délicatesse. Cependant, les signes opposés ne sont pas si incompatibles qu’on le dit souvent, mais plutôt complémentaires: il est important qu’une alternance, voire une véritable respiration, se fasse entre les deux. Ainsi, la Balance n’est pas que passivité, mais, là où le Bélier est action, elle est réaction, riposte plutôt qu’attaque. C’est ainsi que, si le signe n’est pas forcément moteur, il peut être, dans des situations de réaction, aussi énergique que le Bélier, cette réaction pouvant être permanente envers certaines causes. En effet, la Balance est le signe d’exaltation de Saturne, planète de la justice, ce qui symbolise la « cristallisation » du ressenti sous forme de loi morale et inaugure le rôle du signe comme symbole de la justice).

Cet aspect de réaction est bien illustré par un natif du signe, Vladimir Poutine, dont le traitement musclé des questions politiques n’est un secret pour personne. Pourtant, si l’on regarde bien, dans les cas de la Crimée, de l’Ossétie ou de la Tchétchénie, ce n’est jamais lui qui a porté le premier coup; il n’a toujours fait que réagir à des situations déclenchées par d’autres. Ou encore le polémiste Alain Soral, Balance ascendant Balance, qui, ayant échoué son incursion sur le terrain des élections, connait désormais le succès à travers le think tank « Egalité et réconciliation », deux notions typiques de la Balance. Chez les Mars en Balance, on compte, dans le même ordre d’idée, le stratège de génie Erwin Rommel, ainsi que Winston Churchill, qui a su se comporter en véritable chef de guerre.

Ce qui nous amène à une autre notion, celle du signe comme terrain d’expression de la planète, mais pour cela, il faut déjà se demander: qu’est-ce que cette virilité que Mars est censée représenter? Aux temps païens, cela semblait clair: Mars est le dieu de la guerre. Être un homme libre, c’était avant tout porter les armes, la participation à la vie de la cité étant, chez les grecs et les romains, lié à ce « prix du sang ». Cependant, entre l’Arès grec et le Mars romain s’opère déjà un changement. Le premier était un dieu de carnage et un vantard, là ou Mars, dieu originellement agricole, est avant tout le gardien des frontières, et représente le soldat-citoyen de l’époque républicaine, pressé de retrouver ses terres une fois sa mobilisation terminée. Bref, l’action martienne n’est pas que guerrière, mais aussi participation active à la sphère sociale, c’est à dire transformation du monde. Ce qui peut, bien heureusement, s’accomplir de bien des manières, y compris à travers les thématiques Balance.

Ainsi, chez les natifs de Mars en Balance, on compte pas moins de trois papes ces dernières décennies (François, Jean-Paul II et Paul VI), ainsi que le XIVe Dalai Lama, dont l’action dans le monde passait par les notions Balance d’altruisme, mais aussi par le charisme. Également l’ancien ministre des Affaires  Étrangères (donc chef de la diplomatie) Dominique de Villepin, ainsi que Richard Branson, qui a fondé l’empire Virgin sur la base de l’idée de juste prix et de bonnes conditions de travail. Et dans un registre encore plus ‘délicat’, le cuisinier Philippe Conticini, qui a marqué son domaine par son inventivité. Tous ces gens ont donc su agir, virilement, chacun dans son domaine, marqué par la Balance; il s’agit pour cela, en fin de compte, de comprendre les tenants et aboutissement du signe, ou du moins de savoir l’appliquer à sa propre vie, à ses propres goûts et aspiration. C’est un aspect important des planètes en exil, ou, plus généralement, des aspects de tension dans un thème astral: ce sont des difficultés pousse au travail sur soi, et, en fin de compte, apportent parfois une force supplémentaire, là où avoir trop de positions faciles peut inciter à la paresse et ne pas donner grand chose, d’où la relativité à donner au notions traditionnelles de « bénéfique » et « maléfique ».

Enfin, certains vont sûrement enfin se plaindre qu’avoir la même position de Mars que des papes n’est pas de bon augure pour leur vie sexuelle; mais bon, hein, si vous êtes pas content, fallait naitre à un autre moment, et puis c’est tout. Vous n’avez qu’à vous plaindre à vos parents, comme vous le conseillerait Freud, qui, comme de bien entendu… avait Mars en Balance!

Puer aeternus

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Hier soir, je me suis remis à parcourir le blog officiel de Jodorowsky. Au milieu de choses mignonnes mais parfois un peu superficielles à mon goût, on trouve parfois des idées intéressantes. Par exemple, j’étais parti pour me renseigner sur sa théorie de la psychogénéalogie, et, outre les infos que je cherchais, j’ai aussi trouvé du grain à moudre sur un concept qui me taraude depuis pas mal de temps: l’Enfant Divin, parfois aussi appelé enfant intérieur (notamment par les psychothérapeutes qui l’utilisent)

J’en avais surtout entendu parler dans le cadre de la psychologie de Carl Gustav Jung, aussi appelée psychologie des profondeurs. L’Enfant Divin y est un archétype, c’est à dire une fonction de la psyché douée d’autonomie, similaire aux complexes freudiens (dont Jung est co-inventeur). On en compte plusieurs, dont le Moi; or, celui-ci est le siège de la conscience. Il peut donc être tout à fait ignorant des autres archétypes, qui se comportent alors comme des personnalités cohabitant, plus ou moins pacifiquement, avec nous, c’est à dire notre Moi. L’Enfant Divin est considéré par Jung comme lié à l’archétype du Soi, l’idéal du Moi, dont le rôle est de guider la personnalité vers la réalisation totale de son potentiel; mais aussi à l’archétype du Fripon, le tricheur sacré, chargé de nous faire sortir de notre zone de confort. Il désire jouer et profiter de la vie, et on le voit surtout apparaître quand il se sent maltraité, c’est à dire quand nous sommes trop sérieux à son goût. On peut alors soit  le consoler par la distraction, le jeu, les plaisirs de la vie (c’est ce qui me semble être la voie suivie par les thérapies centrée sur l’enfant intérieur), soit suivre pleinement ses conseils. Il agit alors en germe du Soi, poussant le Moi dans la direction de la réalisation; un peu comme dans les comédies feel good américaines qui encouragent à « croire à ses rêves » en bon stakhanoviste du développement personnel, mais avec un résultat plus mature.

Car, évidemment, les caprices de l’Enfant Divin ne sont pas forcément adaptés à nos moyens et aspirations adultes, ainsi qu’aux desiderata des autres archétypes. Ce n’est qu’une graine, chargée de donner une première impulsion vers le véritable objectif, le Soi. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jean 12:24).

Cependant, tout ça ne me semblait pas bien coller. Ce rôle, aussi vital qu’il paraisse, ne semble guère plus qu’un mélange entre le Soi et le Fripon, qui pourrait, qui sait, remplacer l’un ou l’autre au gré des cas cliniques. Et de plus, le fait qu’une structure de la personnalité, présente à l’âge adulte, soit destinée à disparaître et à se taire, me choquait. Qui plus est, je me posais des question sur la signification de la Lune en astrologie; souvent considérée comme féminine, il me semblait que l’archétype androgyne de l’Enfant Divin lui convenait mieux. En effet, le Soi, archétype androgyne, est associé au Soleil (lui-même généralement associé au masculin), et, dans la Kabbale, les deux luminaires sont sur le pilier central, androgyne, de l’arbre des Sephiroth (Soleil-Tiphereth, Lune-Yesod). Mais associer une planète à un archétype flou et à durée de vie limité serait peu pertinent.

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J’en étais donc là de mes questionnements quand je parcourrais le blog de Jodo, qui m’a présenté une idée nouvelle: que c’est l’enfnt divin qui est responsable des maladies. Oui, toutes. C’est à dire que, pour lui, toutes les maladies sont avant tout des symptômes de maladies psychologiques, des somatisations en somme. Et de même, certains accidents seraient des actes manqués, voire des tentatives de suicide déguisées. Si je ne suis pas convaincu que l’on puisse généraliser à ce point, les troubles somatoformes et les actes manqués existent certainement, et le concept de bénéfice des maladies psychiques est bien connu. Tout cela ressemblerait bien à un enfant cherchant à se faire dorloter. Mais j’en retiens surtout le concept de l’Enfant Divin comme archétype psychique contrôlant les énergies du corps. Ce qui est, bien probablement, son rôle désigné: l’archétype interface entre corps et esprit, naïf, spontané et exigeant comme le corps, mais capable d’un minimum de verbalisation.

En effet, l’Enfant Divin a déjà une longue histoire.  Ovide a inventé la locution puer aeternus pour désigner, à la base, Bacchus/ DIonysos; puis elle fut étendue à d’autres dieux de jeunesse éternelle et, surtout, de mort et résurrection: Attis, Osiris, ou encore Adonis. Or, le concept de mort et résurrection a été souvent attribué au Soleil, donc aux dieux solaires, mais aussi au Soi. D’une part, le dieu des morts Osiris ainsi que Dionysos, opposé par Nietzsche au très solaire Apollon, ne me semblent pas pouvoir facilement représenter l’astre du jour. D’autre part, comme on l’a vu, l’Enfant Divin est un potentiel du Soi, mais pas le Soi lui-même. Et c’est là qu’intervient un autre aspect de ces pueri aeterni: contrairement aux dieux solaires (volontiers rois, guerriers ou intellectuels), ce sont tous des divinités chtoniennes, liées à la fertilité ou au monde des morts, comme l’est souvent la Lune elle-même. Qui plus est, la Lune est exaltée en Tareau, signe par excellence de la fertilité. Enfin, sur l’Arbre des Séphiroth, Yesod-Lune est au contact avec Malkut-Terre, le monde physique, alors que Tipheret-Soleil ne l’est pas.

Il semblerait donc bien qu’il y ait au moins deux sortes de divinités de mort et résurrection, les solaires et les lunaires, toutes deux représentatives du Soi, toutes deux associées à des luminaires célestes, toutes deux sur le pilier central de l’arbre de vie, renforçant alors une unicité qu’il ne me semblait pas trop avoir, du moins dans la tradition hermétique. Reste à savoir ce qu’il en est pour l’idéal humain par excellence: Jésus-Christ.

Eh bien, tout simplement, il est les deux à la fois. Adulte, prêcheur et imprécateur, et sur la Croix, il est une divinité solaire, comme cela a souvent été remarqué (y compris par Jung). Mais on remarque qu’il est aussi très souvent représenté sous forme d’enfant; sous cette forme, Enfant Roi, et sous la forme de l’Agneau sacrificiel (comme l’est le Taureau astrologique), il est puer aeternus, force de vie et de fertilité éternelle.

Enfant, agneau, qui sera sacrifié le premier? Vote par SMS au 33666!

Adoration des Bergers, Lorenzo Lotto