Melancholia II

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Diogène, John William Waterhouse, 1882

 

(C’est amusant parce que le tableau de Dürer qui illustrait l’article précédent s’appelle Melancholia I, mais n’a pas eu de suite connue, alors que moi, je n’avais pas prévu de suite, et puis bon… du coup je dois trouver une autre illustration)

 

Bon, il m’a fallu du temps, mais je pense pouvoir enfin exprimer ce que me semble être la mélancolie (et donc, l’action propre de la planète Saturne). Il s’agit tout simplement d’un principe de concrétisation.

 

Voilà voilà, c’est tout bête. A la prochaine.

 

Quoi, il faut que j’explique en plus? Bon, allez, mais c’est vraiment parce que c’est vous.

 

Dans votre vie, il y a des choses solides et d’autres moins, mais ce n’est pas forcément grave; du sérieux et du frivole. Mais il y a aussi nécessairement des illusions, des mirages, des frivolités qui nous semblent importantes, ou au contraires des choses sérieuses qui nous semblent ténues et peu intéressantes.

Il peut être difficile de faire la différence, à moins d’un test d’effort grandeur nature. Les circonstances dramatiques (deuil etc) sont un bon moyen de faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire, mais ce sont des occurrences (heureusement) rares.

 

C’est donc ici que la mélancolie prend le relais. Cette humeur qui exacerbe toutes les émotions va, ce faisant, peser, comme le plomb de Saturne, sur tous les aspects de notre vie. Ceux qui sont solides s’en trouveront renforcés, ceux qui sont fragiles s’effondrent sur eux-mêmes, sous le poids de leurs propres contradictions.

 

Bref tout est concrétisé, c’est à dire épaissi et réalisé, étant entendu que le destin d’une illusion, dans ce cas, est de se dissiper. C’est également le principe de passage à l’acte, en se salissant les mains (les médecins, et les assassins, ont souvent une dominance Mars-Saturne).

 

D’où les traits habituels de Saturne: le temporaire, impermanent, est écrasé, tandis que ce qui est ténu mais de valeur prend forme. Comme, par exemple, des concepts éternels mais abstraits (d’où son rôle dans la philosophie, la physique etc), ou encore l’élusif kairos, ce point de basculement du destin où brillent particulièrement les mélancoliques, d’après Aristote. Aussi, la mélancolie aide au détachement, et donc, entre autres, au travail de deuil (qui consiste précisément à détruire des liens qui, n’ayant plus lieu d’être, sont devenus incohérents et illusoires).

 

Bien évidemment, la mélancolie ne saurait être une fin en soi. Son seul rôle est de permettre de construire notre vie sur le roc et pas sur le sable, afin qu’elle ne s’écroule pas  à la première averse. Mais le but est tout de même de construire; ou bien l’on risque de finir, comme Diogène, par rester à se morfondre dans l’ombre tandis qu’Éros et les plaisirs de la vie passent en se moquant.

 

Edit:  J’ai un peu oublié de parler de certaines conséquences de ce principe de concrétisation, notamment au vu des signes maîtres de Saturne: le Capricorne et le Verseau. Ces signes, de terre et d’air (rappelons-nous que les anciens hésitaient entre ces deux éléments pour l’attribution de la bile noire) représentent respectivement la mélancolie introvertie et extravertie.

 

Le Capricorne tourne son action concrétisante vers sa vie intérieure, donc avant tout ses sensations et sentiments; c’est pourquoi il est représenté par la chèvre, qui s’assure toujours de la solidité de ses appuis quand elle grimpe. C’est pourquoi elle est le signe des physiciens, vérifiant leurs données pour mieux avancer. Mais en même temps, on ne peut rien découvrir sans faire confiance à sa propre intuition contre l’avis commun. Et, là encore, il s’agit de concrétiser cette intuition, aussi ténue soit-elle, pour l’assumer envers et contre tout.

 

On voit aussi beaucoup de rock stars indéboulonnables natives ou marquées par le signe. La bile noire dissipe les paillettes du show biz et le ramène à ce qu’il est vraiment: une industrie, parfois impitoyable. Mais, de façon moins intuitive, elle favorise l’expression de la sensibilité et des comportements fantasques (David Bowie, Lemmy Kilminster) de la même façon que pour les intuitions scientifiques: parce qu’elle détruit ce qui est conventionnel ou transitoire pour affirmer ce qui provient réellement de la personnalité.

 

Les Verseaux, quand à eux, tournent la mélancolie vers le monde extérieur. Ils y voient tout ce qui est figé, périmé ou absurde, et aimeraient l’expurger. C’est pourquoi il est le signe de la libération, de la purification, des révolutionnaires et des utopistes (Marx). D’un autre côté, ils aimeraient concrétiser leurs idées (insufflées notamment par Uranus), sous formes de constructions intellectuelles. Ce qui en fait le signe des ingénieurs, des innovateurs, mais aussi souvent des juristes, ou encore des artistes et créateurs, notamment dans la musique et le cinéma.

 

Leur mélancolie donne une solidité à leur univers personnel, ce qui en fait le signe de l’originalité, des univers construits et visionnaires (Jules Verne, Viollet-le-Duc, le dessinateur Boulet). Visions qu’on qualifie souvent de futuristes, mais qui peuvent tout aussi bien chercher à recréer de lointains passés.

Qui est comme Dieu?

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Quand on remonte, loin, dans le temps, on rencontre la première théologie chrétienne des anges au moins au VIe siècle, sous la plume du mystérieux Denys l’Aréopagite. On a longtemps cru qu’il s’agissait réellement de ce personnage qui écoutait saint Paul à Athènes (Cependant quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux. Actes des apôtres 17, 34) que l’on associait au saint Denis céphalophore qui fut le premier évêque de Paris. Sauf que l’on a pu retrouver chez notre auteur (que certains appellent le « pseudo Denys ») des influences de Proclus, auteur néoplatonicien du Ve siècle.

C’est ainsi que la chrétienté a hérité du concept platonicien de théologie négative, qui implique d’élever la pensée progressivement vers un Dieu transcendant en lui attribuant des propositions ou des attributs qui, progressivement, sont dépassés par l’abstraction intellectuelle afin d’entrer dans l’ineffable. Cependant, en remontant ainsi vers l’Un transcendant, le néoplatonicien tardif Proclus ne jetait pas ces attributs dépassés à la poubelle: dans ces images imparfaites, il voyait les anciens Dieux grecs, qu’il cherchait à ranimer face au christianisme triomphant (ou, plus précisément, il cherchait à dépasser les contradictions entre les différents mythes au sein d’un système cohérent)

Personne ne sait aujourd’hui vraiment comment le néoplatonisme s’est mis à suivre une telle voie, qui l’a amené à pratiquer la théurgie, des pratiques mystiques visant à invoquer les dieux pour les faire animer des statues et se purifier de leurs fautes. Le stoïcisme et le bouddhisme, sur les mêmes périodes ont évolué de pratiques un peu sèches pour s’axer sur la compassion et le souci des autres (du stoïcisme grec au stoïcisme impérial, du bouddhisme theravada (ou hinayana) au mahayana).

Vu le parallélisme des situations, il me semble que la meilleure explication serait l’envoi de l’Esprit Saint sur les justes du monde entier après l’Ascension du Christ (Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. Actes 10, 45), qui change les coeurs dans le monde entier, les faisant converger vers une vision du monde chrétienne. Car c’est bel est bien ce qui s’est produit dans tous les cas, et à chaque fois dans les siècles qui ont suivi la vie terrestre du Christ.

Quoi qu’il en soit, il me semble que c’est bel et bien dans le cadre de cette théologie négative qu’il faut comprendre les anges judéo-chrétiens. Car après tout, tous sont des serviteurs de dieux, et ceux que nous connaissons (y compris pas mal d’apocryphes) ont bel et bien des noms qui pourraient être des propriétés de Dieu: tout simplement, ils sont cela et, comme les dieux grecs de Proclus, ils sont comme des aspects autonomes de Dieu, mais qui ne sont pas Dieu.

En effet, Dieu est fort, mais il n’est pas la force; cette force est donc autre choses, à savoir la force de Dieu, en hébreu gabor-el: l’archange Gabriel. Dieu soigne, mais il ne fait pas que cela: cette fonction est alors autre chose que Dieu: rapha-el, Dieu guérit; l’archange Raphaël. Dieu protège chacun de nous, mais il n’est pas cette protection: c’est l’ange gardien. Quant à l’archange Michel, il faut un peu plus réfléchir, son nom étant moins explicite: il s’agit en fait d’une question, qui est comme Dieu?

Question rhétorique bien sûr: personne. Et justement, cela met en évidence un attribut de Dieu, sa transcendance. Voire disons sa sainteté, ce qui signifie à l’origine qu’il est à part, qu’il est le Tout Autre, semblable à aucune créature. C’est sous cet aspect que les platoniciens eux-mêmes le concevaient, mais aussi les juifs qui le désigne souvent comme « le Saint d’Israël » dans l’Ancien Testament.

C’est probablement l’importance de cet attribut divin qui fait de Michel l’ange considéré comme le plus élevé en gloire. C’est aussi ce qui en fait l’ennemi principal des démons, car c’est bien la sainteté de Dieu qui lui permettra toujours de vaincre le Diable, qui n’est qu’une créature. Et c’est pourquoi certains font de lui l’ange de la mémoire, faculté de l’âme la plus proche du Père selon saint Augustin, car tout ce qui mérite de rester au monde est ce qui est en dehors du monde, c’est à dire du temporel et de l’impermanence. C’est pourquoi aussi, bien sûr, il présidera au Jugement Dernier, quand toutes les actions des hommes referont surface pour être jugées.

Il parait que l’archange saint Michel est le protecteur de l’hermétisme. Bon, bien sûr, le Vatican n’est pas prêt de donner un saint patron à des gens qui tripotent de la kabbale, des tarots et autres horreurs, mais pourquoi pas? D’ailleurs la France, elle-même gardée par saint Michel, fut un haut lieu de l’hermétisme et de l’occultisme, sans parler des études universitaires et théologiques. D’aucuns interprètent aujourd’hui la confusion de saint Denis de Paris avec Denys l’Aréopagite, le converti de Paul, comme un symbole du transfert du lieu des études intellectuelles d’Athènes vers Paris.

Quoi qu’il en soit, je vois bien à quel point une sorte de mémoire universelle est à l’oeuvre dans l’hermétisme. Comment imaginer que la Table d’Émeraude ait pu traverser les siècles? Comment le tarot de Marseille, un bête jeu de cartes, semble-t-il attirer, comme par magnétisme, des générations entières? Comment son sens a-t-il pu réapparaitre? Pourquoi l’astrologie a-t-elle traversé les millénaires, malgré les sceptiques qui n’ont jamais manqué à toutes les époques? Et enfin, pourquoi me retrouvé-je, au début du XXIe siècle, à rechercher sur un ordinateur portable à processeur 64 bits des fragments de métaphysique presque oubliés de l’antiquité? Des fragments qui appellent des profondeurs et qui, une fois ressurgis du passé, s’imposent avec une telle densité?

Une densité qui écrase tout, parfois, même, malheureusement, la vie quotidienne. Il me semble ne pas retenir grand choses de toute la philosophie de Renaissance, sur laquelle je me suis tant penché. Pas plus que des revues scientifiques que j’ai longtemps feuilleté. La philo post moderne, les fadaises de nos contemporains, du verbiage, des mots, des habiletés de construction et de technique dont tout le monde se désintéresse sitôt le livre refermé. Face à cela, des textes antiques qui ressemblent à des rêveries, mais qui durent; et, quand elles ne durent pas, qui ressuscitent sous de nouvelles formes.

Loin de la cohue, loin des modes, une forêt de symboles dort, dans la mémoire collective du monde. Certains y passent cueillir des fruits, ou jardiner. Elle restera probablement toujours un lieu de passage, mais qui permet de nous ressourcer. Denys l’Aréopagite a décrit les anges comme organisés en neuf choeurs, d’une façon imitant les diverses catégories de dieux du néoplatonisme, eux-mêmes servant de chaîne d’intermédiaires entre le monde matériel et l’Un transcendant. Les dieux intellectifs, hypercosmiques, encosmiques et j’en passe sont devenus anges, archanges, principautés; puissances, vertus, dominations; trônes, chérubins et séraphins; qui ont traversé les siècles alors que personne ne semble jamais trop s’en occuper.

Et, silencieusement, comme les autres symboles, ils appellent.

Le don du Noir parfait

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La lame de l’Hermite (arcane VIIII du Tarot de Marseille) représente un cheminement austère vers la connaissance. Un vieil homme avance, à reculons, éclairé d’une seule lanterne, tâtant le terrain de sa canne. Avec les arcanes de la Justice (VIII), la Force (XI) et Tempérance (XIIII), il représente une des vertus cardinales chrétiennes, la prudence. Celle-ci, d’ailleurs, est parfois représentée dans l’imagerie médiévale par une figure allégorique tenant un miroir, au lieu d’une lanterne. On peut penser à une erreur, mais on peut également y trouver un idéal: l’intelligence, non pas comme travail conscient et volontaire,  mais en faisant de son esprit un miroir poli capable de refléter la lumière d’en-haut, la vérité divine. Non pas briller de ses propres forces par brainstorming, mais réfléchir, comme la Lune éclaire la nuit en réfléchissant la lumière solaire. La lanterne de l’Hermite est comme la Lune, à la fois miroir et luminaire; c’est pourquoi son double numérique, l’arcane numéro XVIII, est justement La Lune, le parachèvement de son propre principe, à l’échelle cosmique.

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De quoi s’agit-il donc? On peut déjà y voir le but de tout apprentissage: acquérir des réflexes, des connaissances devenant une seconde nature et ne nécessitant pas une remémoration permanente. Mais plus généralement, il s’agit d’un travail de synthèse des connaissances en un modèle organique, dépassant la sphère verbale, pour entrer dans l’action pure. Cela donne ces choses, ces intuitions que donne l’expérience, et que l’on sent, sans forcément pouvoir les expliquer avec des mots. C’est d’ailleurs la limite du fameux « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrive aisément ». Du moins je l’espère, car je vois bien que pour l’instant, ma description est confuse, je vais donc plutôt donner un exemple.

Il existe de nombreux livres sur le Tarot et aussi sur l’astrologie, mais qui parfois peuvent consacrer des pages et des pages à chaque signe/arcane sans parvenir à épuiser le sujet. On peut donc se retrouver avec des listes de points, des descriptions, des tas de caractéristiques, mais qui peuvent être interminables, et, surtout, finissent forcément par se recouper entre elles. On se retrouve alors avec l‘effet Barnum: c’est à dire qu’il devient possible de donner pour chaque signe ou chaque tirage de cartes une interprétation tellement floue qu’on peut y retrouver n’importe qui, et n’importe quelle situation. Cependant, il ne faut pas croire que cet effet soit limité à l’ésotérisme: c’est aussi la racine du phénomène bien connu des gens qui, en lisant des description de maladies, croient en avoir la moitié. Y compris, d’ailleurs, pour les maladies mentales, tant la plupart des symptômes sont, en fin de compte, des traits normaux poussés à l’extrême.

C’est pourquoi en lisant de bonnes descriptions de psychopathologies, on a en fait, plus que des listes de cases à cocher, une vision de la psychodynamique générale, c’est à dire de la façon dont les symptômes interagissent entre eux pour créer un comportement humain, certes dysfonctionnel, mais pourvu de sa propre cohérence interne. Il en va de même des signes, des lames de tarots, de tous les concepts que l’ésotérisme appelle arcanes, et donc le fonctionnement est au niveau des archétypes jungiens: en les voyant comme des processus dynamiques, on a plus de chance de les saisir qu’en voulant les réduire au niveau du verbal, de la symbolique.

Une autre analogie que l’on peut faire, c’est justement de se fier à l’étymologie du mot « archétype », c’est à dire « image puissante ». Essayez donc de décrire une image avec des mots: vous pouvez y consacrer un livre entier sans réellement en faire saisir la substance. Le texte est en une dimension (la ligne), l’image en a deux. Il faut donc nécessairement arrêter de parler, enter dans le silence de la contemplation. Et l’Hermite représente ce silence, que les alchimistes appelaient le don du Noir parfait, cette nuit de la pensée logique qui permet de saisir les arcanes dans leur intégrité, avant de les laisser refléter la vérité divine pour nous éclairer. Un principe qui était au centre de leur méthode, d’où le nom d' »Hermite » comme hermétisme, l’art d’Hermès, c’est à dire l’alchimie, et non pas « Ermite » comme érémitisme.

Évidemment, en se repliant sur le non-verbal (donc non-logique, non-dialectique), on risque de ne pas être assez « communicant » pour notre époque. Mais bon, après tout, le présent blog, même en faisant tout ce qu’il ne faut pas faire pour augmenter sa visibilité, commence à arriver sur ses 2000 visites; tous les espoirs sont donc permis! En tous cas, merci à vous tous, chers lecteurs; j’ai un peu l’impression de prêcher dans le désert, mais je vous suis reconnaissant de m’y accompagner.

Le temps du rêve

Bon, la politique c’est bien joli, mais s’agirait pas de perdre mon coeur de métier non plus. D’autant que celle-ci ramène à celui-là: les temps changent, aussi est-il intéressant de voir les mécanismes en jeu. Et pour cela, je vous emmène en voyage vers une destination exotique: l’Australie. Car les Aborigènes de ce pays ont élaboré une mythologie au fonctionnement très particulier, dont on peut tirer quelques belles inspirations.

En effet, la grande majorité des religions ont des mythes créateurs et eschatologiques plus ou moins figés, avec des récits légendaires entre les deux. Parmi ces derniers, on trouve notamment les épopées,histoires humaines exposant les origines d’une culture, d’une nation; ou encore les mystères, des mises en scène permettant de contempler l’action des dieux, d’éprouver le sacré, dans sa dimension échappant aux mots et à la réflexion humaine. Or, la culture aborigène se distingue en ce que tous ces rôles sont tenus par des récits cosmogoniques se situant dans un temps hors du temps, le Temps du rêve (aussi parfois appelé Rêve tout court). Plus précisément, il s’agit bel et bien du temps de la création, c’est à dire le moment où les dieux ont créé le monde en le rêvant, à ceci près qu’il continue à exister, et reste accessible aux hommes (notamment les sorciers) à la manière du monde des esprits des chamanes. Inversement, chaque nouveauté dans ce que les mythes du temps du rêve sont sensés expliquer (lois, coutumes mais aussi sentiers physiques) entrainent l’apparition de nouvelles histoires, se déroulant également dans le temps de la création. Et il ne s’agit pas juste d’un tour de passe-passe; c’est bel est bien le Temps du rêve qui est modifié.

Cette conception est à rapprocher du concept grec des trois temps: chronos (temps linéaire), aiôn (temps cyclique, ère) et kairos (la croisée des chemins, le moment où tout peut basculer). En effet, si le concept de l’aiôn (parfois francisé en éon) est un peu obscur en soi, on voit mieux de quoi il peut retourner par le concept de temps du rêve: un mythe se répétant de façon cyclique, répété, mais qui engendre le monde tel qu’on le connait, et notamment le chronos.  On peut comparer cela au mouvement cyclique d’une roue, qui engendre le mouvement rectiligne de la voiture, et d’ailleurs les grands rois et héros de l’Inde étaient parfois appelé chakravanti, « ceux qui font tourner la roue ». Cela signifiait donc qu’on les considérait comme des forces de l’histoire; ils étaient donc élevés, par celle appellation au domaine divin des aiôns.

Enfin je dis divin, comme ça, au débotté, mais il semble que la plupart des cultures aient eu l’intuition de cette forme d’action, mais l’aient plutôt placé dans le semi-divin: c’est le statut de la plupart des héros grecs, par exemple, et de même la Bible évoque des Géants (nephilim) issus des « fils de Dieu » et des « fils des hommes »: « Lorsque les hommes eurent commencé à se multiplier à la surface de la terre et que des filles leur furent nées,  les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent […] Il y avait des géants sur la terre à cette époque-là. Ce fut aussi le cas après que les fils de Dieu se furent unis aux filles des hommes et qu’elles leur eurent donné des enfants. C’étaient les célèbres héros de l’Antiquité. » (Genèse 6, 1-4). Dans la mythologie nordique, c’est également le concept de géant (jotun) qui est utilisé pour désigner les forces chaotique du monde. De tous ces points de vue se dégage un consensus, celui de phénomènes régissant le monde à grande échelle, qui peuvent rester sauvages (géants) ou être canalisés par des humains (héros), qui accomplissent alors des exploits considérés comme dignes des dieux.  Tels semblent bien êtres les aiôns.

Cependant,  une roue peut avancer ou tourner à vide, et un éon cyclique peut ne faire que se répéter indéfiniment. D’où le concept de temps purement cyclique des cultures antiques (ainsi que de l’éternel retour nietzschéen), illustrée par la formule de l’Ecclésiaste: « Ce qui est, c’est ce qui a été, et ce qui a été, c’est ce qui sera; il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1, 9). C’est ce qu’illustre, dans le tarot, l’arcane de la Roue de Fortune: la roue figée autour d’un axe immobile, attendant que l’on vienne activer sa manivelle.

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Et ce qui vient l’activer, c’est le kairos. Ce temps de l’occasion, avec un avant et un après bien définis, c’est précisément la définition de la création, le temps qui donne la vie. Car certes, on peut considérer, comme certains le font, Dieu comme un « grand horloger » ayant créé le monde en six jours puis l’ayant laissé se démerder tout seul après. Mais le Dieu chrétien est la source de toute vie en tout instant du monde, ce qui indique bien qu’il ne faut pas comprendre les six jours (et même l’histoire d’Adam et Eve) comme un seul événement initial, façon Big Bang, mais plutôt un mythe hors du temps mais toujours présent, à la manière du temps du rêve. C’est cette instant de basculement du néant à l’existant, ce kairos comme moteur premier (primum movens, conceptde la scolastique hérité d’Aristote) de la Création, qui permet au aiôns de se mouvoir utilement afin de générer le chronos; soit, pour reprendre notre métaphore mécanique, le moteur qui met les roues en mouvement pour faire avancer la voiture.

Bien, à titre d’exercice, nous pouvons examiner la notion de fin de l’histoire. Car si tout les religions ont leur eschatologie, la philosophie moderne a également la sienne depuis le philosophe allemand Hegel (sans parler de Marx, qui a appliqué la méthode dialectique de Hegel à l’histoire). Évidemment, le concept, pour ceux qui y croient, ne fait pas consensus, mais Hegel, ainsi que le philosophe américain Francis Fukuyama, pensent qu’il s’agira de la diffusion planétaire de la démocratie, tandis que Marx parle de société sans classes. Dans les deux théories, de toute façon, il s’agit de la même idée, à savoir que le moteur de l’histoire s’épuisera, tout simplement; il y aura certes encore des événements, mais plus aucun n’aurait de portée historique. Outre que cela parait bien commode pour museler toute forme d’opposition une fois le paradis démocratique/des travailleurs instaurée, d’un point de vue « mécaniste », il semble que ces théories ne prêtent pas au temps une réelle force motrice, mais une simple inertie. L’histoire a eu un moteur, puis elle l’a perdue, et se contente de continuer sur sa lancée, avant de mourir à petit feu; voilà ce que semblent dire ces théories. Et force est de constater que, du point de vue hegélien, l’Occident est plus ou moins arrivés à la fin de l’histoire; la démocratie, la paix et les droits de l’homme règnent en maîtres indisputés sur le paysage des idées. Et pourtant, c’est en occident qu’il y a le plus de dépressions, le moins de croissance, la plus forte baisse de natalité. C’est là qui a le plus de richesse, mais de moins en moins de réelles carrières, ou d’opportunités, bref, c’est là qu’il y a le moins de vie, et où, d’ailleurs, on quémande le plus la mort (avortement, suicide assisté…). Même sans croire en quoi que ce soit, force est de constater: le moteur premier de l’histoire semble fortement corrélé avec celui de la vie des individus, et si les événements historiques peuvent s’arrêter sans qu’on leur demande leur avis, il en va autrement des destinées humaines.

« Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans ce sont des loups voraces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. On ne cueille pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des chardons. C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits, et que l’arbre mauvais donne des fruits détestables. Un arbre bon ne peut pas porter des fruits détestables, ni un arbre mauvais porter de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » (Matthieu 7, 15-20)

Phénomènes

Cet article est rédigé à la demande d’une certaine S., résidant en Suisse. Mademoiselle, j’espère que vous y trouverez satisfaction; n’hésitez pas à me contacter pour me demander des détails, surtout si vous êtes blonde à forte poitrine.

Quand on est à table avec des amis, il arrive de recevoir des requêtes plutôt simples, comme « tu peux me passer le sel? » ou encore « tu veux des cornichons? ». Mais, de temps en temps, on se retrouve face à une question un poil plus compliquée, comme par exemple: « tu pourrais faire un cours accessible d’introduction à la physique, d’environ une heure? ». Car si, comme les lecteurs assidus ont pu le remarquer, j’ai une certaine tendance à la densité dans mes écrits, une heure suffirait tout juste à énoncer et décrire succinctement toutes les branches de cette discipline. Cependant, je relève le défi, en abordant la question sous un angle historique. Je devrais ainsi pouvoir rester compréhensible, y compris pour les diplômés d’école de commerce, mais je n’irai pas jusqu’à garantir le même résultat pour les lecteurs des Inrocks ou Technikart. Ceci étant posé, retroussons-nous les manches, et entrons dans le vif du sujet.

Déjà, qu’est-ce que la physique? Le célèbre philosophe grec Aristote, la définissait comme l’étude des causes des phénomènes naturels, le terme de ‘phénomène’ désignant ici un changement d’état d’une substance ou d’un objet: si l’on fait tomber un caillou, on peut étudier son mouvement dans le cadre de la physique, alors que sa composition (étude de l’objet inerte) relève plutôt de la chimie ou de la minéralogie. La physique était déjà étudiée par les premiers philosophes grecs, le concept d’atome remontant au présocratique Démocrite. Cependant, Aristote fut le premier à définir formellement les sciences naturelles, et  la physique resta marquée de son sceau jusqu’au XVIIe siècle, soit pendant environ 2000 ans. La physique est alors une des trois branches de la philosophie théorique, les deux autres étant les mathématiques et la théologie (plus tard appelée philosophie première, puis métaphysique); les autres disciplines, concerne les actions des hommes (logique, éthique, esthétique…), constituaient la philosophie pratique.

Cette classification est loin d’être anodine, car le destin de la physique fut (et est encore) lié à celui de ses deux disciplines « soeurs ». En effet, elle est longtemps resté empirique, fonctionnant sur le principe « essai-erreur ». Ce n’est qu’au XVIIè siècle que le père de la physique moderne, l’Italien Galilée (Galileo Galilei) introduit la notion de modèle théorique, ensemble conceptuel testé par des expériences contrôlées et utilisant un formalisme mathématique pour décrire les phénomènes naturels. Et si les mathématiques accompagnent l’homme depuis le début de la civilisation, la notion de modèle abstrait est une spécificité européenne. D’après certains historiens, elle fut probablement rendue possible grâce à la tradition médiévale de spéculation métaphysique et théologique connue sous le nom de scolastique. Ainsi nait la physique telle que nous la connaissons aujourd’hui (ou presque), mais qui ne doit pas nous faire oublier les prouesses inventives des siècles passés, y compris du Moyen-Âge (l’art gothique, au-delà d’une esthétique, est une révolution du génie civil basée sur des techniques d’une grande ingéniosité). La modélisation permet également de distinguer plus nettement certains corpus de connaissances sous forme de disciplines.

La première née est la mécanique, l’étude du mouvement en soi. La première application technique en fut la balistique, l’étude de la trajectoire des projectiles. Mais bientôt, grâce à la formulation de la gravitation universelle par le célèbre physicien, mathématicien et alchimiste anglais Isaac Newton, naquit la mécanique céleste, l’étude des trajectoires des planètes d’après les observation astronomiques. Il en résulta ce qu’on appelle la révolution copernicienne, (du nom de l’astronome polonais Copernic) c’est à dire le basculement définitif d’un système planétaire géocentrique au système héliocentrique que nous avons à présent.

Les besoins de l’observation astronomique, justement, entrainèrent la naissance de l‘optique. Si les lunettes de vue, basée sur la science arabe, existent depuis le Moyen-Âge, c’est Galilée qui fabriqua la première lunette astronomique, ce qui lui permit, pour la première fois, d’observer les anneaux de Saturne. D’un point de vue plus théorique,  c’est à cette époque que l’on formula les lois de l’optique géométrique (étude de la trajectoire des rayons lumineux considérés comme rectilignes), champ dans lequel travailla notamment le philosophe et physicien français René Descartes. Les instruments d’optique serviront également aux sciences de la vie qui se développeront parallèlement, avec la médecine expérimentale moderne, la physiologie et la biologie: observation de la circulation du sang par le médecin anglais Harvey, étude des mécanismes de digestion par le biologiste français Réaumur…

La chimie n’est d’ailleurs pas en reste. Si elle fut longtemps liée à la discipline mystique de l’alchimie, elle n’en avait pas moins déjà obtenu des résultats intéressants, bien que très empiriques. Ainsi, les égyptiens anciens avaient déjà des cosmétiques, et les savants arabes furent les premiers à inventer la distillation, ainsi que des procédés de génie chimique encore utilisés aujourd’hui (on leur doit les mots alambic, alcool, et élixir). Toutefois, c’est avec le chimiste français Lavoisier, qui met en évidence l’existence des éléments chimiques (il synthétise de l’eau pure par combustion d’oxygène et hydrogène), que nait définitivement la chimie moderne basée sur la composition moléculaires des substances.

Le début du XIXè siècle marque un tournant déterminant dans l’histoire des sciences. Les besoins techniques augmentent avec les prémisses de la révolution industrielle. En France, la Révolution aboutit à un investissement considérable dans le domaine des sciences et techniques, avec la création du système métrique et la fondation des premières grandes écoles d’ingénieurs. La fabrication des machines à vapeur se base sur la thermodynamique, la science des échanges de chaleurs. Cette vaste discipline commence avec l’étude de la température et de la pression atmosphériques par Galilée et son élève Torricelli (inventeur du premier baromètre), permet aux frères français Montgolfier d’inventer le premier engin volant plus léger que l’air, appelée aujourd’hui la montgolfière. C’est au début du XIXè siècle, que l’ingénieur polytechnicien français Sadi Carnot met cette science à profit pour calculer le rendement des machines thermiques, ce qui amènera progressivement à l’utiliser avec succès pour l’étude de tous les phénomènes physicochimiques (qui sont toujours, peu ou prou, des échanges d’énergie). La thermodynamique est aujourd’hui un des piliers de la physique, l’étude des origines atomiques de ses lois ayant porté son usage jusque dans la physique des particules.

Les besoins des techniques modernes, et notamment la mise au point des machines à vapeur, font naitre des disciplines entièrement nouvelles comme la mécanique des milieux continus, qui se diversifie en mécanique des matériaux et mécanique des fluides, avant de donner naissance à la résistance des matériaux pour les calculs de tenue des grandes structures de poutre qui apparaissent alors. C’est également à cette époque que les scientifiques commencent à étudier le phénomène de l’électricité, découvert plus tôt par l’italien Galvani, ainsi que le magnétisme. Outre l’étude des premiers circuits électrique et des aimants, l’établissement du lien entre des ceux phénomène aboutit à leur unification au sein de l’électromagnétisme grâce, notamment, aux lois du physicien écossais Maxwell, et qui permit l’invention de la radio.

Le début du XXè siècle fut marqué par le développement de la physique atomique, avec les conséquences, à terme, que l’on sait. Tout commença par l’étude de la radioactivité: tout d’abord artificielle avec la découverte des rayons X (premiers rayonnements ionisants) par l’allemand Rontgen, puis naturelle grâce à l’étude de l’uranium par le français Becquerel. L’étude de la nature des atomes,  la formulation de la relativité restreinte par le physicien allemand Einstein, s’appuyant sur des travaux du mathématicien français Poincaré visant à palier des observations étonnantes sur la lumière (découverte de la constance de la vitesse de la lumière par les américains Michelson et Morlay), ouvre la voie à la physique nucléaire , puis à la physique des particules et à la physique quantique , tout en permettant la production de la bombe et de l’énergie atomique. La formulation de la relativité générale par Einstein permet d’étudier l’univers d’un point de vue physique, et marque la création de la  cosmologie moderne, avec notamment la formulation de la théorie du Big Bang par le chanoine catholique belge Georges Lemaître.

Ce qui nous amène, peu ou prou, à l’état actuel des choses, du moins d’un point de vue des disciplines étudiées. Après la Seconde Guerre Mondiale, on peut considérer que les bases de la physique sont désormais bien assises et, si on n’assiste plus à la naissance de nouvelles théories fondamentales (malgré les couvertures sensationnelles des revues de vulgarisation genre Science et Vie), c’est un immense travail de perfectionnement et de croisements de disciplines qui commence, pour nous donner les sciences et techniques actuelles.