Qui est comme Dieu?

archange-st-michel

 

Quand on remonte, loin, dans le temps, on rencontre la première théologie chrétienne des anges au moins au VIe siècle, sous la plume du mystérieux Denys l’Aréopagite. On a longtemps cru qu’il s’agissait réellement de ce personnage qui écoutait saint Paul à Athènes (Cependant quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux. Actes des apôtres 17, 34) que l’on associait au saint Denis céphalophore qui fut le premier évêque de Paris. Sauf que l’on a pu retrouver chez notre auteur (que certains appellent le « pseudo Denys ») des influences de Proclus, auteur néoplatonicien du Ve siècle.

C’est ainsi que la chrétienté a hérité du concept platonicien de théologie négative, qui implique d’élever la pensée progressivement vers un Dieu transcendant en lui attribuant des propositions ou des attributs qui, progressivement, sont dépassés par l’abstraction intellectuelle afin d’entrer dans l’ineffable. Cependant, en remontant ainsi vers l’Un transcendant, le néoplatonicien tardif Proclus ne jetait pas ces attributs dépassés à la poubelle: dans ces images imparfaites, il voyait les anciens Dieux grecs, qu’il cherchait à ranimer face au christianisme triomphant (ou, plus précisément, il cherchait à dépasser les contradictions entre les différents mythes au sein d’un système cohérent)

Personne ne sait aujourd’hui vraiment comment le néoplatonisme s’est mis à suivre une telle voie, qui l’a amené à pratiquer la théurgie, des pratiques mystiques visant à invoquer les dieux pour les faire animer des statues et se purifier de leurs fautes. Le stoïcisme et le bouddhisme, sur les mêmes périodes ont évolué de pratiques un peu sèches pour s’axer sur la compassion et le souci des autres (du stoïcisme grec au stoïcisme impérial, du bouddhisme theravada (ou hinayana) au mahayana).

Vu le parallélisme des situations, il me semble que la meilleure explication serait l’envoi de l’Esprit Saint sur les justes du monde entier après l’Ascension du Christ (Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. Actes 10, 45), qui change les coeurs dans le monde entier, les faisant converger vers une vision du monde chrétienne. Car c’est bel est bien ce qui s’est produit dans tous les cas, et à chaque fois dans les siècles qui ont suivi la vie terrestre du Christ.

Quoi qu’il en soit, il me semble que c’est bel et bien dans le cadre de cette théologie négative qu’il faut comprendre les anges judéo-chrétiens. Car après tout, tous sont des serviteurs de dieux, et ceux que nous connaissons (y compris pas mal d’apocryphes) ont bel et bien des noms qui pourraient être des propriétés de Dieu: tout simplement, ils sont cela et, comme les dieux grecs de Proclus, ils sont comme des aspects autonomes de Dieu, mais qui ne sont pas Dieu.

En effet, Dieu est fort, mais il n’est pas la force; cette force est donc autre choses, à savoir la force de Dieu, en hébreu gabor-el: l’archange Gabriel. Dieu soigne, mais il ne fait pas que cela: cette fonction est alors autre chose que Dieu: rapha-el, Dieu guérit; l’archange Raphaël. Dieu protège chacun de nous, mais il n’est pas cette protection: c’est l’ange gardien. Quant à l’archange Michel, il faut un peu plus réfléchir, son nom étant moins explicite: il s’agit en fait d’une question, qui est comme Dieu?

Question rhétorique bien sûr: personne. Et justement, cela met en évidence un attribut de Dieu, sa transcendance. Voire disons sa sainteté, ce qui signifie à l’origine qu’il est à part, qu’il est le Tout Autre, semblable à aucune créature. C’est sous cet aspect que les platoniciens eux-mêmes le concevaient, mais aussi les juifs qui le désigne souvent comme « le Saint d’Israël » dans l’Ancien Testament.

C’est probablement l’importance de cet attribut divin qui fait de Michel l’ange considéré comme le plus élevé en gloire. C’est aussi ce qui en fait l’ennemi principal des démons, car c’est bien la sainteté de Dieu qui lui permettra toujours de vaincre le Diable, qui n’est qu’une créature. Et c’est pourquoi certains font de lui l’ange de la mémoire, faculté de l’âme la plus proche du Père selon saint Augustin, car tout ce qui mérite de rester au monde est ce qui est en dehors du monde, c’est à dire du temporel et de l’impermanence. C’est pourquoi aussi, bien sûr, il présidera au Jugement Dernier, quand toutes les actions des hommes referont surface pour être jugées.

Il parait que l’archange saint Michel est le protecteur de l’hermétisme. Bon, bien sûr, le Vatican n’est pas prêt de donner un saint patron à des gens qui tripotent de la kabbale, des tarots et autres horreurs, mais pourquoi pas? D’ailleurs la France, elle-même gardée par saint Michel, fut un haut lieu de l’hermétisme et de l’occultisme, sans parler des études universitaires et théologiques. D’aucuns interprètent aujourd’hui la confusion de saint Denis de Paris avec Denys l’Aréopagite, le converti de Paul, comme un symbole du transfert du lieu des études intellectuelles d’Athènes vers Paris.

Quoi qu’il en soit, je vois bien à quel point une sorte de mémoire universelle est à l’oeuvre dans l’hermétisme. Comment imaginer que la Table d’Émeraude ait pu traverser les siècles? Comment le tarot de Marseille, un bête jeu de cartes, semble-t-il attirer, comme par magnétisme, des générations entières? Comment son sens a-t-il pu réapparaitre? Pourquoi l’astrologie a-t-elle traversé les millénaires, malgré les sceptiques qui n’ont jamais manqué à toutes les époques? Et enfin, pourquoi me retrouvé-je, au début du XXIe siècle, à rechercher sur un ordinateur portable à processeur 64 bits des fragments de métaphysique presque oubliés de l’antiquité? Des fragments qui appellent des profondeurs et qui, une fois ressurgis du passé, s’imposent avec une telle densité?

Une densité qui écrase tout, parfois, même, malheureusement, la vie quotidienne. Il me semble ne pas retenir grand choses de toute la philosophie de Renaissance, sur laquelle je me suis tant penché. Pas plus que des revues scientifiques que j’ai longtemps feuilleté. La philo post moderne, les fadaises de nos contemporains, du verbiage, des mots, des habiletés de construction et de technique dont tout le monde se désintéresse sitôt le livre refermé. Face à cela, des textes antiques qui ressemblent à des rêveries, mais qui durent; et, quand elles ne durent pas, qui ressuscitent sous de nouvelles formes.

Loin de la cohue, loin des modes, une forêt de symboles dort, dans la mémoire collective du monde. Certains y passent cueillir des fruits, ou jardiner. Elle restera probablement toujours un lieu de passage, mais qui permet de nous ressourcer. Denys l’Aréopagite a décrit les anges comme organisés en neuf choeurs, d’une façon imitant les diverses catégories de dieux du néoplatonisme, eux-mêmes servant de chaîne d’intermédiaires entre le monde matériel et l’Un transcendant. Les dieux intellectifs, hypercosmiques, encosmiques et j’en passe sont devenus anges, archanges, principautés; puissances, vertus, dominations; trônes, chérubins et séraphins; qui ont traversé les siècles alors que personne ne semble jamais trop s’en occuper.

Et, silencieusement, comme les autres symboles, ils appellent.

Volonté

Quinotaur[1]

Pfff, je voulais écrire un article sur le thème de la volonté, mais finalement, j’ai plus trop envie; c’est dire si je maitrise le sujet. Donc du coup, on va jouer aux devinettes: sauriez-vous me dire ce que représente le dessin ci-dessus? Mmm? Sans regarder le titre de l’image bien sûr.

Bon, je doute que vous y arriviez sans tricher, car le machin est très rarement cité: c’est un Quinotaure, un bidule qui n’est connu qu’à un seul titre, celui de père de Mérovée. C’est à dire le fondateur de la dynastie des Mérovingiens et grand-père de Clovis, le premier roi de France. En effet, la mère de celui-ci, alors enceinte, aurait été attaquée par ce monstre alors qu’elle se baignait, ce qui fait qu’on ne peut savoir qui, de lui ou du père légitime Clodion le Chevelu, était le vrai père.

Bien sûr, revendiquer une ascendance divine est un bon moyen d’asseoir son autorité, et nombre de tribus germaniques revendiquaient descendre de Wotan/Odin, les Francs étant justement une exception notable. On peut donc légitimement se demander « pourquoi »? Pourquoi un truc aquatique qui ne ressemble à rien, plutôt qu’un dieu guerrier largement reconnu?

Bon, de mon côté, j’ai mon avis: le Quinotaure a été rapproché des cultes de Nerthus décrits par Tacite, et qui s’achevaient justement autour d’un lac. Or, Nerthus a apparemment été identifiée, par interpretatio romana, à Saturne. Ce qui semble justifié: Saturne comme Nerthus n’est « libéré » que pendant un temps limité (durant les saturnales), et rétablit l’Âge d’Or de fertilité et de paix. Or, à quel autre animal fabuleux fait penser notre Quinotaure? Au Capricorne, mi-chèvre mi-poisson, correspondant précisément au domicile astrologique de la planète Saturne: la porte du ciel.

Évidemment, ça tient difficilement sur le plan des preuves matérielles, mais on pourrait y voir une logique profonde. Saturne est le père des dieux et, astrologiquement, le supérieur de Jupiter, planète de la royauté. Il est le prêtre qui, le jour de l’intronisation du monarque, lui confère la puissance divine (d’où le mot inauguration, du latin augur, force divine). Ainsi, cette double naissance rendrait Mérovée, « inauguré » dès sa naissance. Ce n’est pas rien, mais on peut tout de même se demander l’intérêt d’une telle histoire par rapport à une plus classique descendance de Wotan, surtout pour une lignée qui s’est bien vite convertie au christianisme. Le mystère demeure.

Il n’en reste pas moins intéressant de voir que ce règne par l’autorité divine a perduré à l’ère chrétienne: les Mérovingiens ont compté de nombreux saints, et il semblerait que l’hagiographie ait été leur principal genre littéraire. Et pas seulement pour se faire mousser, car la dynastie carolingienne, qui leur succède, ne s’intéresse qu’aux saints du passé, ou bien à des modèles d’ascétisme religieux bien trop éloignés pour servir de modèles concrets. Les Mérovingiens suivent leur modèles, ce qui est prouvé, paradoxalement, par le fait que ceux-ci sont parés de vertus parfois plus pragmatiques qu’évangéliques, comme le « noble lignage » ou « l’habileté à l’épée », afin de faciliter l’identification sûrement.

Pourquoi? Tout simplement pour rester habité de la puissance divine qui fonde leur pouvoir, au point que certains parlent même d’hagiocratie (« gouvernement par les saints« ). L’aura de sainteté a simplement remplacé le heil, ou halig, germanique (des équivalents existent dans la plupart des cultures), cette aura charismatique sacrée qui entourait les personnes de pouvoir, et que Clovis craignait de perdre à son baptême. Ainsi la tradition des rois-mages a pu perdurer, au moins pendant un temps.

En tous cas, voilà une bonne leçon à méditer pour ceux qui rêvent d’être des mâles alphas. Car si l’Adelsheilige (« saint noble ») mérovingien n’a pas que des qualités chrétiennes, il n’en reste pas moins que leur aura n’est pas achetée, ni développée en salle de sport. Elle dépend bel et bien de qualités morales, à commencer par la réalisation du thélème, la volonté divine sacrée menant l’individu vers sa véritable identité; plutôt que la petite volonté de l’égo qui ne mène qu’à des caprices, et à se faire violence à soi-même. C’est pourquoi le charisme ne nait vraiment qu’en suivant sa propre voie. Malheureusement, celle-ci peut être obscurcie par l’ego, seul aspect de la psyché auquel la conscience a directement accès.

Bon, évidemment, il s’agit là d’une conception plus hindoue ou jungienne que médiévale; c’était juste histoire de caser un peu ce que je voulais dire sur la volonté. Comme quoi j’en ai quand même un peu; reste à savoir si c’est mon thélème ou juste un caprice!

 

Tradition, trahison

ictus

 

« Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l’étude de vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s’attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. » (Lettre à Diognète, anonyme, IIe siècle)

Voici donc qu’on me tend ce texte, dans une manifestation on ne peut plus officielle du diocèse de Paris, supervisée par un vicaire épiscopal. Du sérieux, en somme, et qui arrive à point nommé. Entre La Manif’ Pour Tous, qui nous parle des racines chrétiennes de la France, et mes lectures d’Alain de Benoist qui, avec son érudition consommée, sait mieux que personne mettre à jour les faiblesses du christianisme, n’est-il pas légitime de se demander la part du paganisme (ou plutôt des anciennes religions européennes) dans notre culture? Ou encore se demander en quoi consistent les racines chrétiennes de la France?

Prenons le cas du mariage. Est-il basé sur la complémentarité des sexes et leur fécondité? Ou bien est-ce avant tout une question d’amour, une façon d’entériner un concubinage? La première position est celle de la tradition la plus universelle, présente à toutes les époques sur tous les continents. La deuxième est celle de la modernité, même si, bien sûr, l’amour romantique est aussi universel. Et la tradition chrétienne de l’Église? Elle nous dit les deux à la fois, mais de façon distincte: le mariage traditionnel est affirmé et codifié dès l’Ancien Testament, tandis que les Évangiles (notamment Matthieu 19, 4-9) insistent sur l’unicité et la fusion dans le mariage, réfutant le divorce prévu par la Loi révélée. On peut donc probablement penser, avec Alain de Benoist, que c’est l’Église qui a mis l’amour à la racine du mariage, conception qu’il estime précisément à l’origine de l’épidémie de divorces: on aime, on se marie; on n’aime plus, on divorce. Et si c’est l’amour qui fonde en premier lieu le mariage, alors pourquoi ne pas permettre aux homosexuels de se marier entre eux? Paradoxal, mais ce ne serait pas la première fois que les valeurs de l’Église lui reviendraient dans la figure.

Et d’ailleurs, pourquoi une telle différence entre la loi mosaïque et l’enseignement de Jésus? Parce que les deux n’ont pas la même perspective: Moïse cherche à donner aux Hébreux une organisation sociale réaliste, tenant compte du lieu et de l’époque, alors que la révélation du Christ est absolue et transcendante. Saint Paul dit bien que respecter les 613 recommandations de la loi juive sans faillir est quasiment impossible, alors que penser de leur version approfondie, tenant compte des sentiments et intentions? C’est intenable, et c’est bien pour ça que le Fils de Dieu s’est fait connaître, a fondé son église, a donné sa vie, est retourné au ciel, toutes ces complications pour pouvoir revenir auprès de chaque homme individuellement: « Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur » (Jérémie 31, 33). L’Ancienne Alliance était tout le temps enfreinte, y compris sur des points semblant pourtant peu sujets à polémique (interdiction des idoles, auxquelles les Hébreux reviennent sans cesse); bref, Dieu a constaté que le moralisme ne marchait pas, et a changé de plan.

La conséquence, de cela, c’est qu’il y a un monde entre des « valeurs » ou des « traditions » et le Verbe incarné; que l’on y croie ou pas, le credo central du christianisme est, comme son nom l’indique, que le salut passe par le Christ, et notre vicaire épiscopal de l’autre jour nous disait bien que son rôle à lui était de nous donner le Christ, et rien d’autre. Et je suis tout à fait d’accord. Alors je me pose la question: pourquoi ériger en valeur de société, c’est à dire en valeur légale, contraignante pour tous les citoyens, ce qui ne vient qu’avec la communion avec Dieu?

La citation en tête d’article est la clé du paradoxe: le mariage chrétien n’est pas une tradition; simplement, les chrétiens faisant comme les autres, mais différemment, leur mariage provient de leur tradition locale (juive dans les Évangiles) augmentée de l’amour qui vient du Christ et de son imitation. D’où l’universalité du christianisme, mais aussi les conflits entre juifs et grecs qui ont émaillé ses débuts. Des traditions différentes se réunissent dans la même communauté en gardant leur identité, tout en étant transcendées et progressivement transformées par un lien commun. Que penser donc d’une tradition qui se revendiquerait chrétienne? Et, si elle devait être confrontée à d’autres traditions, avec qui communier pour dépasser la différence, cette fois?

On aboutit donc naturellement à l’impasse moderne: en érigeant en valeurs universelles et en tradition concrète ce qui aurait du rester dans le domaine de la mystique, on finit par tout gâcher et faire du christianisme un groupe sociologique comme les autres. Les chrétiens vivent dans des quartiers, voire des villes, où ils sont majoritaires; ils votent majoritairement UMP, ont parfois des prénoms tout droit sortis du XVè siècle et portent leur pull sur les épaules. Ils vivent dans un monde de pèlerinages, d’images pieuses et de cantiques, défendent leurs doctrines sur la vie, l’univers et le reste, et ont toute une littérature théologique qu’ils sont les seuls à lire. Voilà ce que pourrait donner une épitre à Diognète écrite aujourd’hui en France; je vous laisse comparer. Qu’il existe une culture française de christianisme est bien sûr normal, après des siècles d’imprégnation; mais il est dommage de ne plus distinguer de qui est chrétien, donc universel, et ce qui est local et traditionnel.

Traduttore, traditore, disent les italiens (« traducteur, traître« ), et, dans la même veine étymologique, il me semble qu’on puisse dire « tradition, trahison« , dans le cas du christianisme: la transmission de valeurs figées dans le temps trahit sa véritable essence, qui est de transcender le monde par la mystique, afin de porter sur lui un regard toujours neuf et d’être créateur permanent de valeurs. Comme les prêtres et les moines qui canalisèrent, patiemment, la culture franque païenne pour créer la France.