La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

L’Art Royal

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Des lecteurs particulièrement attentifs l’auront remarqué; ces temps-ci, il est souvent question d’astrologie sur ce blog. Il me semble toujours important de rester généraliste, mais que voulez-vous, entre mon inspiration propre et les intérêts des lecteurs, certains sujets se trouvent privilégiés. Non pas que je perçoive un quelconque revenu de ces articles, mais je ne vois pas trop l’intérêt de prêcher dans le désert, ni de faire la sourde oreille aux besoins de mes contemporains. Nous ne sommes pas sur la scène rock, le faux dualisme soupe commerciale/indépendance autiste (oui, il s’agit bien d’un « u », pas d’un « r ») ne passera donc pas! Alors, faisons un exercice de science-fiction: que se passerait-il si je virais au 100% astro?

En fait, il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination, tant les blogs et même les sites sur le sujet sont nombreux. On compte donc des bibliothèques complètes des significations des planètes en signes et maisons (les sites anglophones sont même encore plus étoffés), voire des banques de données de thèmes de célébrités, des générateurs de thème et j’en passe. On y trouve souvent une qualité de mise en page et d’exhaustivité tous professionnels, ce que confirment la présence de nombreuses pubs de voyance, quand le site ne propose pas lui-même des services (interprétation ou formation), qui d’ailleurs dépassent souvent la seule astrologie occidentale pour déborder dans d’autres formes de divination (tarot, runes etc.). Bref, la concurrence a une longueur d’avance, mais rien qui ne soit rattrapable avec un peu de boulot; mais, d’un autre côté, et malgré son histoire millénaire, on peut légitimement se poser la question du bien fondé de l’astrologie, en se basant sur le double magistère de la science et de l’Église.

La première a rejeté les sciences traditionnelles occidentales vers le XVIIe siècle. Depuis, on ne cesse de trouver des charlots illuminés pour prendre la méthode matérialiste pour une philosophie en soi, ce qui les fait disqualifier l’astrologie sous prétexte qu’elle ne peut pas s’expliquer par la gravité. Ce qui est assez cocasse quand on se rend compte que celle-ci n’est qu’un modèle explicatif: de portée infinie, plus rapide que la lumière, non soumise à la théorie des quanta et fonctionnant sans particule connue, la première (chronologiquement) des « forces fondamentales » tient obstinément tête au modèle standard de la physique. Ce qui n’empêche bien sûr pas ces cuistres de nous apprendre la vie en arguant que ce n’est qu’une question de temps avant que cette énigme soit résolue en même temps, probablement que celle de l’énergie noire, terme poli pour dire que 68% de l’énergie de l’univers échappe à la science. 68%; ça veut dire un peu plus de deux tiers. Loin de moi l’envie de m’ériger en donneur de leçons, quand on se pose en arbitre de la vérité, il me semble que le minimum serait de balayer devant sa porte.

La seconde, quand à elle, trouve encore des forces dans son agonie pour se tirer une balle dans le pied en parlant de « superstition » à tout bout de champ, en oubliant que la physique est assez loin d’isoler la particule responsable de la présence réelle du Christ dans le Saint-Sacrement. L’argumentation peut prendre plusieurs formes, souvent basées sur une inculture crasse, mais le grand favori est de se baser sur l’Ancien Testament pour disqualifier toute forme de divination, ce qui a l’avantage d’être une belle opportunité de défoulement: pensez donc, il s’agit de la seule occasion qu’il reste de citer directement la loi mosaïque au lieu de devoir prendre du recul. Avec l’homosexualité, par exemple, on va préférer parler de dissociation entre sexualité et reproduction, plutôt que de citer le Lévitique (« Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable; ils seront punis de mort: leur sang retombera sur eux » Lv 20:13); ça passe mieux, dans le monde moderne. Heureusement que les rapports de force sont là pour apprendre la charité à ceux qui s’en font les chantres, mais l’astrologie n’ayant pas de lobby, elle peut continuer à s’en prendre plein la gueule sans problème: c’est une cible acceptable.

Face à cela, l’activité astrologique sur le Net vaque à ses affaires sans trop de préoccupation. Mais pour ma part, je ne peux pas m’y résoudre tout à fait car les critiques faites à cette discipline vénérable ne sont pas toujours illégitimes. Le « prince des astrologues » Claude Ptolémée, au IIe siècle ap. J.C., répondait (déjà) à de nombreuses objections que l’on pouvait lui faire et qui en fait recouvraient (déjà) celles de nos sceptiques modernes, tout en étant souvent bien plus fines. Mais où en sommes-nous aujourd’hui? Quelle différence y’a-t-il entre un art pratiqué par les prêtres les mieux instruits au bénéfice des rois et des sites web pour midinettes recensant les thèmes astraux des moindres starlettes du moment?

Après sa quasi disparition au siècle des Lumières, l’astrologie est revenue en force au XXe siècle. Certains auteurs, comme Michel Gaucquelin et André Barbault, tentèrent de lui donner un caractère plus scientifique, ce qui part d’une intention louable, mais me semble intenable. L’astrologie ne peut reposer sur une simple observation, aussi minutieuse soit-elle, car cela ne peut aboutir qu’à figer la signification des astres, et à condamner le consultant à une forme de fatalisme. L’un et l’autre ne peuvent être évités qu’en tâchant de saisir les archétypes éternels derrière les significations des astres et constellations, en transcendant leurs expressions concrètes pour aboutir à un modèle, fluide et cohérent, expliquant au mieux les observations. C’est d’ailleurs la base de toute science, à ceci près que l’on ne travaille pas avec des formules mathématiques mais avec des symboles mythologiques. Il s’agit donc d’une praxis œuvrant dans un contexte toujours unique et nécessitant de soumettre constamment les méthodes acquises à la sensibilité; en un mot, un art.

L’astrologie et l’alchimie sont toutes deux appelées « arts royaux »; ce sont en fait deux branches de l’Art Royal unique qui est l’hermétisme, art de la synthèse et lui-même synthèse des sciences traditionnelles de l’Occident. L’une ne va pas sans l’autre: car l’astrologie seule étudie les influences planétaires, tandis que l’alchimie qui vise à transformer ces influences, représentées par des métaux, en or et en gemmes, c’est à dire à les défaire de leur expression naturelle (ce que l’alchimie appelle humides radicaux) pour en faire de réelles forces à la portée de la personnalité. C’est un des sens de la pierre philosophale: l’or qui transforme les métaux même les plus vils en or, c’est la synthèse des forces au service du centre de la personnalité, représentée par le Soleil. Prenez l’alchimie seule, et vous obtenez une proto-chimie. Prenez l’astrologie seule, et vous ne pouvez guère que faire les horoscopes de magazines féminins, ou bien diagnostiquer le mal sans pouvoir le soigner.

Bref, écrire sur l’astrologie, oui, mais sans le lot complet des sciences traditionnelles, il y a de quoi se retrouver vite limité, et les critiques de la science et de la religion ont au moins le mérite de le rappeler. D’où l’intérêt de garder le dialogue ouvert; mais comme, pour reprendre Aristote, on ne peut discuter qu’avec des gens qui acceptent la discussion, l’hermétiste ne peut guère le faire qu’à l’intérieur de sa propre tête.

Thème astral

Bon, on me demande une analyse de thème en commentaire; tant qu’à faire, autant faire un article, pour l’édification de tous mes chers lecteurs. Édification, car le thème est plutôt simple, mais montre bien que l’astrologie est un art plus qu’une science (enfin, en espérant ne pas trop me tromper bien sûr)

theme

Ici, les planètes forment des groupes distincts, qu’il faut prendre soin de traiter ensemble:

– Lune et Jupiter: ces planètes ne sont pas en conjonction, mais sont tous deux maître de l’Ascendant, le Cancer. Elles sont aussi toutes deux dans la même maison (XII, les épreuves).

– Soleil, Lilith, Mars et Mercure en Fond du Ciel, position angulaire donc très puissante.

– Vénus et Pluton conjointes en Scorpion, domicile de la seconde mais exil de la première, le tout au cupside de la maison V (loisirs, amours et enfants)

– Saturne, Neptune et Uranus (planètes collectives) en Capricorne maison VI (le service)

De là, on peut rechercher les planètes dominantes; ici, je dirais: Mercure (Fond du ciel, reçoit les deux luminaires), Lune (maître de l’Ascendant et de la symbolique Fond du Ciel), Saturne (en domicile, fort groupements dans des signes de dignité que sont le Capricorne et la Balance) et Pluton (ou convergent de nombreuses influences). A première vue, on peut se dire qu’il y a beaucoup de « mauvais » aspects (carrés et oppositions, en rouge), mais regardons mieux: tous ces aspects tendus concernent en fait plusieurs planètes en conjonction donc liées entre elles. Il vaut donc mieux prendre du recul et synthétiser, soit considérer qu’il s’agit d’aspects « simples » entre groupes de planètes.

Ainsi la situation devient assez claire. On remarque une opposition entre le groupe des maitres du Cancer (recherche de ses racines, vie intérieure) et le groupement en Capricorne qui appelle à un rôle social exigeant. Le premier groupement étant dans la maison des épreuves, on peut supposer qu’il est le grand perdant de l’affaire. La thématique du Cancer étant peu ou prou la même que celle du Fond du Ciel, c’est sur celui-ci que se reporte le besoin d’introspection et de confort, donc sur Mercure, qui plus est stimulé par les luminaires en signes mercuriens. Outre ce fardeau, celui-ci qui se retrouve écartelé par les carrés entre les deux positions précédentes, et ce doublement car si le Fond du ciel s’assimile au Cancer, la planète est dans le signe de la Balance, exaltation de Saturne. La conjonction avec Mars peut y rajouter une couche de tension, mais de toute façon, la planète de l’intellectualité n’est pas la plus adaptée à l’introspection, et risque soit de se noyer dans les émotions, soit de leur claquer la porte au nez en se repliant sur la rationalité et le contrôle.

Face à cette situation, deux échappatoires: d’une part, le Milieu du Ciel en Bélier peut inviter à développer l’énergie de ce signe, afin de compenser la position opposée (soit le groupe mercurien); mais la piste la plus intéressante est peut-être celle du groupe Vénus-Pluton en Scorpion, bien que la première soit en exil. Vénus est le maître de la Balance, ou se situe le groupe mercurien, tandis que Pluton est maître du signe (et aussi du Bélier au Milieu du Ciel). En suite, le groupement est le seul à présenter des aspects « bénéfiques » (trigone et sextile, en bleu), et aucun négatif. Il faut comprendre ces aspects comme ceci: le Scorpion est un bon compromis entre le Cancer et le Capricorne, en contact avec la vie intérieure comme le premier, mais avec la lucidité aigüe du second. Comme on est ici au cupside de la maison V, celle des loisirs et des amours, le tandem Vénus-Pluton devrait jouer à plein dans la vie amoureuse et déclencher des passions (Pluton est la planète de la libido et du magnétisme) potentiellement dures à vivre. Le tout serait de comprendre ces passions et les analyser, afin de mettre la vie intérieure sous le regard de Mercure.

Proserpine

Pluton procède largement par projections: ce qui l’excite provient souvent d’aspects cachés de la vie intérieure, mais c’est le propre du signe de faire remonter ce qui est caché à la surface, même le moins reluisant. La dualité Vénus-Scorpion est puissante. Position d’exil, elle peut rendre difficiles les rapports sociaux en les chargeant d’énergie, attisant les attractions mais aussi les répulsions, avec un cortège de jalousies ou de colères. Elle fait (ou, chez les hommes, rend attiré par) les femmes fatales, dans tous les sens du terme, mais c’est également la signature de la déesse Perséphone, l’épouse d’Hadès, qui passe l’hiver chez lui aux Enfers mais ramène la fertilité à son retour. C’est d’ailleurs pourquoi les Grecs donnaient à leur dieu infernal le surnom qui est devenu son nom romain: Pluton, « le riche ».

Lune en Capricorne

capricorne

Après Mars en Balance, penchons-nous sur une autre position d’exil. Qu’obtient-on quand la planète de l’enfance, luminaire donneur de vie et de confort, dans le signe de la vieillesse, de la sécheresse et de la responsabilité? Pas besoin d’être grand clerc pour deviner le résultat: la Lune en exil en Capricorne, comme en chute dans le Scorpion, écrase tout le reste du thème en coupant la source de vitalité et de joie de vivre du natif. Au programme: sens accru des responsabilités et de l’ambition (Napoléon Bonaparte), au prix d’une sensibilité étouffée et d’un tempérament soit froid et dépourvu d’affect (François Hollande) soit mélancolique, pour ne pas dire dépressif (Tim Burton et son esthétique torturée). Cet aspect est d’ailleurs plus fort chez les hommes, ayant naturellement plus de mal à vivre leur sensibilité. Au féminin, si cette position fait les femmes politiques (Marine Le Pen), elle semble être plus facile à vivre au quotidien (Theresa Tallien, à la fois « reine » du Directoire et chef de file des Merveilleuses). Après tout, la Lune est peut-être en exil dans le Capricorne, mais reste en domicile chez ces dames.

Mais pour bien comprendre cette position, il faut déjà voir que le domicile de la Lune est le signe du Cancer. Pour les anciens, notamment Ptolémée, il s’agit avant tout d’un signe humide, caractère voué à la nutrition et à la protection. Mettons-nous dans le contexte: l’astrologie occidentale fut inventée par des civilisations méditerranéennes, vivant dans des milieux très secs, avec une tendance à l’aridité. Babylone et l’Égypte étaient plus vertes qu’aujourd’hui, mais néanmoins bordées de déserts. L’eau y était précieuse, et la présence d’eau sous forme d’oasis, de rivière ou de nappe phréatique protégeait les êtres vivants, à commencer par les végétaux, de la sécheresse. Or, le Cancer, précisément, est un signe d’eau, qui plus est, de modalité cardinale, c’est à dire un « socle » élémentaire. Cette idée double de socle et d’eau est probablement le mieux exprimée par le dieu sumérien Ea/Enki, dieu des eaux souterraines: la présence d’une telle réserve d’eau garantit que, même par forte chaleur, la terre reste toujours humide et fertile, les eaux remontant alors constamment à la surface par capillarité. C’est pourquoi ce dieu était considéré comme créateur, source de vie et protecteur des hommes.

Enki

Le signe du Cancer reprend cette symbolique, étant domicile de la Lune (planète humide de nutrition) et exaltation de Jupiter (planète humide de protection). Symbole de la famille, du foyer, de la sensibilité, il est le jardin secret, le lieu intime de ressourcement; il manifeste pleinement la fonction lunaire du puer aeternus, l’enfant divin source de vitalité, avec pour conséquence d’être parfois régressif et émotif. A l’inverse, le Capricorne est le signe cardinal de terre, qui figure un rocher inamovible. Domicile de Saturne, c’est un signe de sécheresse, de maturité et de responsabilité, au risque d’être parfois froid ou cassant.

Or, comme d’habitude en astrologie, les signes opposés du Cancer et du Capricorne sont intrinsèquement liés comme le yin et le yang, et il est significatif que le capricorne sumérien soit justement associé à Enki. Dans un sens, le Cancer est le signe de l’enracinement et, correctement « nourri » par la Lune, il devient un signe de stabilité et d’endurance digne de son opposé saturnien: c’est notamment le signe traditionnellement associé à la lutte. Réciproquement, si le capricorne érige souvent des barrières, comme la « forteresse intérieure » des stoïciens, c’est pour fortifier leur propre sensibilité; soit dans le sens d’un isolement, soit, au mieux, de façon à la rendre imperméable aux coups de la vie. Le jardin intérieur peut donc soit n’être accessible que dans la plus stricte intimité, soit, quand la leçon d’endurance du signe est mieux intégrée, s’afficher crânement au yeux de tous, au mépris du qu’en-dira-t’on. C’est le cas par exemple de Lemmy Kilmister, emblématique leader du groupe Mötörhead et Capricorne ascendant Capricorne, dont la personnalité et la musique n’ont pas changé d’un iota au fil des modes; ou encore de certains psychothérapeutes qui collent des marcassins partout sur leur blog.

lemmy-kilmister

Un look à la fois moderne et consensuel

Bref, voici la clé pour comprendre la Lune en Capricorne: quand la planète se manifeste au sein du domicile de Saturne, c’est par le biais de ce reflet Cancer au sein d’une « forteresse intérieure » qui la protège mais peut l’emprisonner. Pour éviter cela, deux solutions:

– soit vivre pleinement la dimension sociale du signe, avec sa part de responsabilité: c’est Saturne, exilé sur Terre par Jupiter, qui amène l’âge d’Or.

– soit chercher à renforcer la sensibilité, à permettre de l’assumer pleinement: c’est Isis (Saturne) reconstituant Osiris (la Lune) coupé en morceaux pour le ressusciter.

Ces deux voies ne sont pas incompatibles, et sont peut-être même complémentaires. La première peut mener à une fuite en avant dans la maitrise, et mener à sauver les autres sans pouvoir se sauver soi-même. La deuxième peut risquer un certain égoïsme, mais, surtout, elle est plus compliquée à mettre en œuvre. Bref, à savoir doser en fonction des cas individuels.

En tous cas, il faut bien voir que, si Saturne le « grand maléfique » recherche la maturité, cela ne signifie certainement pas l’ennui ou la gravité. Au contraire, l’humour est un trait fréquent du capricornien; peut-être parce qu’on ne rit jamais de bon cœur que dans les cimetières, comme disait Pierre Desproges (Lune en Capricorne), mais aussi parce que le côté intemporel du signe (et de la planète) joue à double sens: le saturnien nait vieux, et vieillit jeune. Chez lui, jeunesse et vieillesse ne se succèdent pas: elles cohabitent en permanence.

Le temps du rêve

Bon, la politique c’est bien joli, mais s’agirait pas de perdre mon coeur de métier non plus. D’autant que celle-ci ramène à celui-là: les temps changent, aussi est-il intéressant de voir les mécanismes en jeu. Et pour cela, je vous emmène en voyage vers une destination exotique: l’Australie. Car les Aborigènes de ce pays ont élaboré une mythologie au fonctionnement très particulier, dont on peut tirer quelques belles inspirations.

En effet, la grande majorité des religions ont des mythes créateurs et eschatologiques plus ou moins figés, avec des récits légendaires entre les deux. Parmi ces derniers, on trouve notamment les épopées,histoires humaines exposant les origines d’une culture, d’une nation; ou encore les mystères, des mises en scène permettant de contempler l’action des dieux, d’éprouver le sacré, dans sa dimension échappant aux mots et à la réflexion humaine. Or, la culture aborigène se distingue en ce que tous ces rôles sont tenus par des récits cosmogoniques se situant dans un temps hors du temps, le Temps du rêve (aussi parfois appelé Rêve tout court). Plus précisément, il s’agit bel et bien du temps de la création, c’est à dire le moment où les dieux ont créé le monde en le rêvant, à ceci près qu’il continue à exister, et reste accessible aux hommes (notamment les sorciers) à la manière du monde des esprits des chamanes. Inversement, chaque nouveauté dans ce que les mythes du temps du rêve sont sensés expliquer (lois, coutumes mais aussi sentiers physiques) entrainent l’apparition de nouvelles histoires, se déroulant également dans le temps de la création. Et il ne s’agit pas juste d’un tour de passe-passe; c’est bel est bien le Temps du rêve qui est modifié.

Cette conception est à rapprocher du concept grec des trois temps: chronos (temps linéaire), aiôn (temps cyclique, ère) et kairos (la croisée des chemins, le moment où tout peut basculer). En effet, si le concept de l’aiôn (parfois francisé en éon) est un peu obscur en soi, on voit mieux de quoi il peut retourner par le concept de temps du rêve: un mythe se répétant de façon cyclique, répété, mais qui engendre le monde tel qu’on le connait, et notamment le chronos.  On peut comparer cela au mouvement cyclique d’une roue, qui engendre le mouvement rectiligne de la voiture, et d’ailleurs les grands rois et héros de l’Inde étaient parfois appelé chakravanti, « ceux qui font tourner la roue ». Cela signifiait donc qu’on les considérait comme des forces de l’histoire; ils étaient donc élevés, par celle appellation au domaine divin des aiôns.

Enfin je dis divin, comme ça, au débotté, mais il semble que la plupart des cultures aient eu l’intuition de cette forme d’action, mais l’aient plutôt placé dans le semi-divin: c’est le statut de la plupart des héros grecs, par exemple, et de même la Bible évoque des Géants (nephilim) issus des « fils de Dieu » et des « fils des hommes »: « Lorsque les hommes eurent commencé à se multiplier à la surface de la terre et que des filles leur furent nées,  les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent […] Il y avait des géants sur la terre à cette époque-là. Ce fut aussi le cas après que les fils de Dieu se furent unis aux filles des hommes et qu’elles leur eurent donné des enfants. C’étaient les célèbres héros de l’Antiquité. » (Genèse 6, 1-4). Dans la mythologie nordique, c’est également le concept de géant (jotun) qui est utilisé pour désigner les forces chaotique du monde. De tous ces points de vue se dégage un consensus, celui de phénomènes régissant le monde à grande échelle, qui peuvent rester sauvages (géants) ou être canalisés par des humains (héros), qui accomplissent alors des exploits considérés comme dignes des dieux.  Tels semblent bien êtres les aiôns.

Cependant,  une roue peut avancer ou tourner à vide, et un éon cyclique peut ne faire que se répéter indéfiniment. D’où le concept de temps purement cyclique des cultures antiques (ainsi que de l’éternel retour nietzschéen), illustrée par la formule de l’Ecclésiaste: « Ce qui est, c’est ce qui a été, et ce qui a été, c’est ce qui sera; il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1, 9). C’est ce qu’illustre, dans le tarot, l’arcane de la Roue de Fortune: la roue figée autour d’un axe immobile, attendant que l’on vienne activer sa manivelle.

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Et ce qui vient l’activer, c’est le kairos. Ce temps de l’occasion, avec un avant et un après bien définis, c’est précisément la définition de la création, le temps qui donne la vie. Car certes, on peut considérer, comme certains le font, Dieu comme un « grand horloger » ayant créé le monde en six jours puis l’ayant laissé se démerder tout seul après. Mais le Dieu chrétien est la source de toute vie en tout instant du monde, ce qui indique bien qu’il ne faut pas comprendre les six jours (et même l’histoire d’Adam et Eve) comme un seul événement initial, façon Big Bang, mais plutôt un mythe hors du temps mais toujours présent, à la manière du temps du rêve. C’est cette instant de basculement du néant à l’existant, ce kairos comme moteur premier (primum movens, conceptde la scolastique hérité d’Aristote) de la Création, qui permet au aiôns de se mouvoir utilement afin de générer le chronos; soit, pour reprendre notre métaphore mécanique, le moteur qui met les roues en mouvement pour faire avancer la voiture.

Bien, à titre d’exercice, nous pouvons examiner la notion de fin de l’histoire. Car si tout les religions ont leur eschatologie, la philosophie moderne a également la sienne depuis le philosophe allemand Hegel (sans parler de Marx, qui a appliqué la méthode dialectique de Hegel à l’histoire). Évidemment, le concept, pour ceux qui y croient, ne fait pas consensus, mais Hegel, ainsi que le philosophe américain Francis Fukuyama, pensent qu’il s’agira de la diffusion planétaire de la démocratie, tandis que Marx parle de société sans classes. Dans les deux théories, de toute façon, il s’agit de la même idée, à savoir que le moteur de l’histoire s’épuisera, tout simplement; il y aura certes encore des événements, mais plus aucun n’aurait de portée historique. Outre que cela parait bien commode pour museler toute forme d’opposition une fois le paradis démocratique/des travailleurs instaurée, d’un point de vue « mécaniste », il semble que ces théories ne prêtent pas au temps une réelle force motrice, mais une simple inertie. L’histoire a eu un moteur, puis elle l’a perdue, et se contente de continuer sur sa lancée, avant de mourir à petit feu; voilà ce que semblent dire ces théories. Et force est de constater que, du point de vue hegélien, l’Occident est plus ou moins arrivés à la fin de l’histoire; la démocratie, la paix et les droits de l’homme règnent en maîtres indisputés sur le paysage des idées. Et pourtant, c’est en occident qu’il y a le plus de dépressions, le moins de croissance, la plus forte baisse de natalité. C’est là qui a le plus de richesse, mais de moins en moins de réelles carrières, ou d’opportunités, bref, c’est là qu’il y a le moins de vie, et où, d’ailleurs, on quémande le plus la mort (avortement, suicide assisté…). Même sans croire en quoi que ce soit, force est de constater: le moteur premier de l’histoire semble fortement corrélé avec celui de la vie des individus, et si les événements historiques peuvent s’arrêter sans qu’on leur demande leur avis, il en va autrement des destinées humaines.

« Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans ce sont des loups voraces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. On ne cueille pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des chardons. C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits, et que l’arbre mauvais donne des fruits détestables. Un arbre bon ne peut pas porter des fruits détestables, ni un arbre mauvais porter de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » (Matthieu 7, 15-20)

La première pierre

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J’avais bien aimé le Da Vinci Code; moins distrayant que le premier roman de Dan Brown, Anges et démons, mais la théorie sur le Graal et Marie-Madeleine (représentée ci-dessus  dans une statue médiévale, exposée au Louvre) était intéressante. Bon, bien sûr, sa vision du féminin sacré était un peu étroite, mais après tout, ce n’est pas son boulot à lui de patauger dans la mystique. Par contre, c’est le mien, et je m’en vais donc vous parler un peu de tout ça.

Parmi les quatre éléments occidentaux classiques, le Feu et l’Air sont considérés comme masculins, l’Eau et la Terre comme féminins. SI l’Air et la Terre ont une signification plutôt concrète (pensée et matière), les deux autres sont plus mystiques; le Feu est associé à Dieu tout au long de la Bible. Le symbole du féminin sacré est donc l’Eau: c’est le mystère de l’émotion, du coeur grand ouvert, réceptacle de l’Esprit Saint. C’est pourquoi  il est aussi représenté par des coupes, comme dans le Tarot, où justement le Saint Graal, la coupe de Joseph d’Arimatie qui recueille le sang du Christ après sa Passion, et dont les calices de la messe sont les figures. Cependant, comme l’a fait remarqué Jung, une autre représentation courante, notamment dans la Bible, c’est celle des villes, ou des bâtiments. Babylone, ville représentative des cités païennes, est traitée de « prostituée », la prostitution et l’adultère symbolisant justement l’idolâtrie (le coeur se donnant ou se vendant à d’autres divinités que Dieu). De même, la scène des marchands du Temple est régulièrement utilisée par l’Église comme métaphore pour le coeur de l’homme, qui doit rester une « maison de prière » et pas « une caverne de brigands ».

En fin de compte, le féminin mystique prend principalement deux formes: l’Eau pure de Marie, du Temple, et de l’Église, Jérusalem céleste qui lui succède, est apte à recevoir l’Esprit, alors qu’au contraire, l’Eau souillée de Babylone, la Grande Prostituée chevauchant une bête monstrueuse dans l’Apocalypse, n’est propre qu’à engendrer le mal, à être « une habitation de démons, un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur et odieux » (Apocalypse 18, 2). Il existe une représentation de cette force issue, non pas de la Bible, mais du Talmud, qui a connu un grand succès dans la culture fantasy dans laquelle j’ai grandi: Lilith, première femme d’Adam, devenue épouse de Satan et mère des démons. Elle descend de la démone sumérienne Lilitu (traduction possible: « spectre nocturne »), et fut associée, voire amalgamée, à la tradition babylonienne de la prostitution sacrée.

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On peut remarquer que cette représentation, issue du romantisme anglais, est assez proche de celle de Marie-Madeleine, plus haut. Ce n’est pas un hasard, car elle était, elle-même ancienne prostituée et pécheresse. Issue de l’identification, par le pape Grégoire VI, de trois personnages a priori différents des évangiles (et toujours considérés comme tels par les Orthodoxes et protestants), on voit bien que sa principale différence avec Lilith est son attitude de repentance et de contemplation. De même, elle renverse un flacon de parfum très cher aux pieds du Christ, le lui offrant en sacrifice, et ce geste nous informe sur l’importance du personnage: car bien qu’honorée, Marie-Madeleine n’a pas une symbolique aussi développée que Marie ou Babylone. Or, pourtant, par elle, la vanité de la ville, de la société profane, se rachète, et profite à l’oeuvre de Dieu. En somme, elle représente l’Église au temps présent, et le processus de sacrifice, de sanctification des richesses par l’édification de lieux de culte, par le financement de l’art sacré; état intermédiaire qui est aussi celui du coeur humain moyen, souvent plus Prostituée que Vierge.

On sent de nos jours une assez grosse pression du côté du féminin sacré. Déjà, le culte de la Vierge s’est développé progressivement, de figure relativement mineure, elle est devenue guide de l’Église, Reine du Ciel et des Anges. Bon, bien entendu, en le disant comme ça, ça fait évidemment plutôt nunuche.

Pièce à conviction n°1

Pièce à conviction n°1

Cependant, la Vierge est le modèle des saintes humaines, qui incluent Sainte Jeanne d’Arc, par exemple. Car, rappelons-le, être reine des anges, cela signifie qu’elle est la supérieure directe de l’Archange Saint-Michel par exemple, celui qui a vaincu Satan et le vaincra à nouveau, le bras armé de Dieu.

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Donc autant dire qu’il faut pas trop la chercher, quand même. Et il est amusant de voir, comme je l’ai évoqué, l’ascension de Lilith dans l’imaginaire contemporain des geeks fans de fantasy et de mythologie. Elle y est parfois considérée comme la vraie reine de l’Enfer, ou du moins comme une démone de très haut rang (y compris dans des univers non terrestres).

Il me semblait donc intéressant de développer la figure de Marie-Madeleine qui semble avoir un grand potentiel mythique assez peu exploité, et que Dan Brown a du sentir aussi. D’ailleurs, si beaucoup voient la Vierge dans la Femme de l’Apocalypse: « une femme revêtue du soleil, et la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Et étant enceinte, elle crie étant en mal d’enfant et en grand tourment pour enfanter » (Apoc. 12, 1-2), d’autres voient justement la Fiancée enfantant une humanité nouvelle, la société du futur. Le tout, donc, étant préfiguré par Marie-Madeleine; la première pierre vivante de l’Église.

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Frère Soleil, soeur Lune

On m’a proposé un sujet d’article sérieux, mais, étant donné la teneur du précédent, je vais intercaler un sujet plus léger avant de m’y attaquer. C’est ça ou finir gothique, et j’ai la flemme de me maquiller donc bon, le choix est vite fait.

Je faisais tantôt des recherches sur la déesse grecque Artémis, histoire de comprendre un peu mieux son rôle dans la culture hellénique. Après tout, elle est l’une des douze divinités olympiennes, ce qui n’est pas rien pour une déesse de la nature sauvage. D’autant qu’elle est soeur jumelle d’Apollon, un fait qui ne peut être anodin, mais qui me semblait mystérieux. J’ai donc fouillé un peu, histoire de voir ce que les archéologues et historiens avaient pu trouver, d’autant que certains se sont visiblement posé les mêmes questions que moi. C’est ainsi que j’ai découvert, tenez-vous bien, rien. Zéro. Oh bien sûr, la déesse et son clergé avaient bien des usages sociaux documentés, mais sans cohérence évidente entre eux. Devant cet échec, les experts se justifient, les cuistres, en disant que les preuves matérielles manquent, sous prétexte que les sanctuaires n’étaient probablement pas construits en dur. Ah là là, je vous jure, pour faire le beau en costume d’Indiana Jones à l’autre bout du monde et draguer les petites indigènes (oui, je suis un expert reconnu mondialement en sociologie des archéologues), y’a du monde, mais pour réfléchir, pfffuit, la débandade. Du coup, j’ai du le faire à leur place, et mettre les mains dans le cambouis. Comme on dit dans les polars américains, c’est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu’un le fasse.

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Bon, allez, pour commencer, voyons les attributions de notre déesse. On peut les regrouper en trois grands thèmes: la nature sauvage (arcs, chasseurs, bêtes sauvages, orée des forêts), l’enfance (protectrices des accouchements et des sages-femmes, des nourrices, des enfants et des jeunes filles jusqu’au mariage), et le voyage (routes et certains ports), ainsi que la Lune (qu’elle partage avec Séléné et Hécate). Déjà, en ce qui concerne la nature sauvage, on voit assez vite qu’il s’agit, plus précisément, des rapports que l’homme entretient avec elle: Artémis est en fait la patronne des zones frontières entre le monde sauvage et le monde civilisé. Or, justement, l’une de ces zones les plus évidentes, dans un sens figuré, est l’enfance, durant laquelle le petit d’homme doit dompter ses instincts animaux à mesure qu’ils croissent. C’est ainsi qu’il apprend l’empathie et les règles de la vie sociale, qui lui permettent de canaliser ses forces animales de façon constructive.

Cependant, pour l’enfant ou préadolescent, affronter ces instincts puissants, tant chez lui que chez les autres (naissance du désir et de la compétition), n’est pas évident. Cela nécessite de les affronter, courageusement, et de les dompter ou les contenir. Et justement, c’est exactement ce que fait Artémis avec les animaux, chassant certains et en apprivoisant d’autres. La forêt et les bêtes sauvages peuvent tout à fait représenter, respectivement, l’inconscient et les instincts. Le domaine d’Artémis, la lisière de la forêt, est la zone de l’esprit où les pulsions apparaissent à la conscience, qui peut alors effectuer un travail d’apprentissage et de discrimination. Tout ceci correspond à la maturation des jeunes humains, à quoi s’ajoute évidemment une protection plus terre à terre, en tant qu’individus fragiles et encore incapables de subvenir à leurs besoins. D’ailleurs, le nom Artémis provient de la racine art-/arct- signifiant « ours », que l’on retrouve dans le prénom Arthur et le mot « Arctique ». Ces animaux sont connus pour être très protecteurs envers leurs petits, un trait de caractère que leur force rend évidemment redoutable.

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Enfin, le troisième thème d’Artémis est celui du voyage, ou plus exactement du départ, c’est à dire de l’enfant quittant sa famille (sa patrie) pour tenter sa chance ailleurs. C’est l’aboutissement du travail d’éducation qui a précédé, qui se traduisait d’ailleurs, entre autres, par certains rites de remerciements qui pouvaient lui être rendus lors du mariage d’une jeune fille. Dans le cas contraire, ont s’imaginait qu’elle risquait de continuer à protéger jalousement la fiancée, nuisant à son futur couple. Notre déesse est donc bien une déesse de l’éducation, plus que de la nature, protégeant et guidant les enfants de la naissance jusqu’à leur « départ » pour la vie adulte, veillant sur leur maturité physique, mais aussi psycho-affective. Il s’agit donc bien d’une divinité éminemment civilisatrice, dont on comprend mieux la présence dans l’Olympe, parmi les principaux dieux de la – très urbaine – civilisation grecque.

On comprend également bien sa gémellité avec Apollon en voyant bien que celui-ci, bien qu’étant un dieu solaire, n’est pas un dieu « du soleil » (rôle tenu par Hélios), mais des arts, de l’esthétique, et aussi de la conscience, en tant qu’il présidait aux oracles de la Pythie à Delphes (dont le temple d’Apollon portait la fameuse maxime, « Connais-toi toi-même »). Il est donc, en fin de compte, une divinité du jugement de goût au sens kantien, développant et élevant l’individualité par la construction d’une esthétique, c’est à dire une discrimination et une hiérarchisation consciente, intellectualisée, des perceptions et de l’appréciation que l’on peut en avoir. C’est à dire le versant diurne de la prise en main des pulsions à laquelle préside sa soeur, et qui, instinctive et principalement inconsciente, donc obscure et effrayante pour les Grecs, ne pouvait guère être que nocturne, d’où le fait qu’Artémis soit une divinité lunaire. On peut également dire qu’elle est comme son frère, une divinité de jugement, grâce à l’un de leurs attributs communs: l’arc aux flèches capables de donner la mort instantanément. C’est à dire, bien sûr, encore plus qu’une flèche normale.

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Afin d’illustrer cette symbolique de nos jumeaux divins, on peut lire deux mythes qui leur sont attribués, juste après leur naissance. Tout d’abord, ils tuent le serpent monstrueux Python (prédécesseur, justement, de la Pythie aux oracles de Delphes), qui voulait les détruire. Bien que dans cette histoire, Apollon soit parfois représenté seul, l’absence de sa soeur chasseresse semblerait assez absurde. En tous cas, le serpent chthonien, aux relents sataniques avant l’heure, semble bien cadrer avec une représentation de l’instinct, et de son influence sur le jugement et les action des hommes (l’oracle de Delphes était une institution majeure de la Grèce antique). Enfin, après cet exploit, nos jumeaux tuent également les rejetons de Niobé, une femme qui s’était vanté d’avoir plus d’enfants que leur propre mère, Léto. Ici, on a une dénonciation de l’hubris, classique dans la mythologie grecque: les hommes ne doivent pas surpasser les dieux; c’est à dire, en termes psychologiques, que l’homme ne doit pas mettre toute sa confiance dans son égo limité, et savoir écouter les messages de son inconscient. Plus précisément, les enfants de Niobé sont douze, six de chaque sexe; Apollon tue les garçons, tandis qu’Artémis tue les filles. Le nombre, ainsi que l’égalité des deux sexes, semble être une référence au zodiaque, donc aux forces cosmiques dormant au fond de l’inconscient et qui, pour les Anciens, traçaient la destinée de l’homme. Les enfants de Niobé, créations humaines, sont la volonté orgueilleuse de vouloir choisir arbitrairement sa vie, en créant les forces que nous n’avons pas, au lieu d’écouter celles que nous avons. Le rôle des divinités jumelles du jugement de goût, diurne et nocturne, est de nous aider à découvrir à apprivoiser ces forces qui, de par leur origine céleste, sont bien plus puissantes que tout ce que nous pourrions créer d’autre. Cela passe nécessairement par la destruction de celles que nous avons pu nous inventer, sous l’influence de notre entourage et de nos propres caprices. C’est ainsi que peut commencer le processus d’individuation, la construction progressive de ce que nous sommes depuis toujours.

 

Bon, finalement, j’ai été un peu sérieux quand même. Tant pis.