La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

Melancholia

melancolia_durer
Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
Le rire est ridicule autant que décevant,
Cette explication du mystère nocturne.)
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
L’Imagination, inquiète et débile,
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
Mourir, — en admettant que nous soyons mortels, —
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la logique d’une Influence maligne.

Paul Verlaine, Introduction aux Poèmes Saturniens

Voici une description fidèle, bien que peu engageante, pour le type humain que les anciens grecs appelaient mélancolique, du nom d’une humeur organique hypothétique de l’époque: la bile noire, melancholos. Ils lui attribuaient le potentiel de grands exploits, comme en atteste ce fragment attribué à Aristote:

Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont–ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine[…]?

La mélancolie n’est pas que de la tristesse: la bile noire pouvant s’échauffer ou se refroidir très vite, elle peut causer à la fois l’apathie et la frénésie. Elle peut donner des désirs sexuels impérieux ou, au contraire, pousser à se retirer du monde. bref, elle mène à tout, sauf à la tiédeur. En fin de compte, cette humeur est difficile à cerner, et à fait couler beaucoup d’encre. Mais il me semble qu’on peut en donner les traits synthétiques suivants:

– Humeurs diverses mais d’une grande intensité (quand le terme de « mélancolie » est entré dans le vocabulaire médical, il a commencé par désigner le trouble bipolaire). D’après Aristote, l’état de tristesse peut être du précisément à un excès d’excitation. Peut-être aussi qu’il s’agit du seul état de repos et de stabilité que la bile noire puisse garantir.

– Polymorphisme, tendance à la concentration profonde, au détachement, savoir se glisser dans des personnages, ou dans la peau des autres. Ce vieux renard de Freud a synthétisé ces traits sous la notion d' »oubli du Moi ».

– Nostalgie, soif de quelque chose d’indéfinissable.

Certains auteurs associent ce caractère à la planète Saturne, à qui l’on attribue pourtant des traits un peu différents, notamment un côté austère et moralisateur. Mais peut-être y’a-t-il des liens insoupçonnés au premier abord:

– Saturne donne de la profondeur et du poids à ce que font les natifs. Il existe des saturniens fantasques, partant dans des voies très personnelles, mais de façon très maitrisée.

– Se mettre dans la peau des autres est peut-être la clé de la moralité (tout de même variable) des saturniens, et de la tendance qu’ont certains de ne penser qu’en impératifs catégoriques.

– Enfin, Saturne est une sorte de porte vers le monde divin, que nous verrons plus en détail dans le prochain article. Le signe du Capricorne était pour les anciens « la porte du ciel », à l’opposé du Cancer, « porte des enfers ».

N’oublions pas en effet, que Saturne n’est pas un dieu mais un Titan, la génération antérieure de divinités, chassée par les olympiens. C’étaient probablement des dieux plus sauvages, des forces vives de la natures, et porteurs de cultes bien plus mystiques et vivants. Si les dieux de l’Olympe, plus intellectuels, règnent en maîtres dans toute l’histoire grecque connue, il semble que leur culte ait manqué de quelque chose de vivant, au point d’entrainer de nombreuses importations de dieux asiatiques dans les mondes hellénique puis romains: Aphrodite (l’Astarté babylonienne), Dionysos, Cybèle… et même le dieu du judaïsme, qui, il y a deux mille ans, attirait bien des Gentils dans les synagogues.

Ainsi, peut-être que tout simplement, le type mélancolique n’est-il que le symptôme de cette énergie des Titans, cette intensité vitale qui cherche à rentrer dans la vie des hommes. Après tout, le signe du Capricorne commence aussi, désormais, par la naissance de Celui qui a dit:

Voici, je suis à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai pour dîner; moi avec lui, et lui avec moi.

Apocalypse 3, 20

Tradition, trahison

ictus

 

« Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l’étude de vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s’attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. » (Lettre à Diognète, anonyme, IIe siècle)

Voici donc qu’on me tend ce texte, dans une manifestation on ne peut plus officielle du diocèse de Paris, supervisée par un vicaire épiscopal. Du sérieux, en somme, et qui arrive à point nommé. Entre La Manif’ Pour Tous, qui nous parle des racines chrétiennes de la France, et mes lectures d’Alain de Benoist qui, avec son érudition consommée, sait mieux que personne mettre à jour les faiblesses du christianisme, n’est-il pas légitime de se demander la part du paganisme (ou plutôt des anciennes religions européennes) dans notre culture? Ou encore se demander en quoi consistent les racines chrétiennes de la France?

Prenons le cas du mariage. Est-il basé sur la complémentarité des sexes et leur fécondité? Ou bien est-ce avant tout une question d’amour, une façon d’entériner un concubinage? La première position est celle de la tradition la plus universelle, présente à toutes les époques sur tous les continents. La deuxième est celle de la modernité, même si, bien sûr, l’amour romantique est aussi universel. Et la tradition chrétienne de l’Église? Elle nous dit les deux à la fois, mais de façon distincte: le mariage traditionnel est affirmé et codifié dès l’Ancien Testament, tandis que les Évangiles (notamment Matthieu 19, 4-9) insistent sur l’unicité et la fusion dans le mariage, réfutant le divorce prévu par la Loi révélée. On peut donc probablement penser, avec Alain de Benoist, que c’est l’Église qui a mis l’amour à la racine du mariage, conception qu’il estime précisément à l’origine de l’épidémie de divorces: on aime, on se marie; on n’aime plus, on divorce. Et si c’est l’amour qui fonde en premier lieu le mariage, alors pourquoi ne pas permettre aux homosexuels de se marier entre eux? Paradoxal, mais ce ne serait pas la première fois que les valeurs de l’Église lui reviendraient dans la figure.

Et d’ailleurs, pourquoi une telle différence entre la loi mosaïque et l’enseignement de Jésus? Parce que les deux n’ont pas la même perspective: Moïse cherche à donner aux Hébreux une organisation sociale réaliste, tenant compte du lieu et de l’époque, alors que la révélation du Christ est absolue et transcendante. Saint Paul dit bien que respecter les 613 recommandations de la loi juive sans faillir est quasiment impossible, alors que penser de leur version approfondie, tenant compte des sentiments et intentions? C’est intenable, et c’est bien pour ça que le Fils de Dieu s’est fait connaître, a fondé son église, a donné sa vie, est retourné au ciel, toutes ces complications pour pouvoir revenir auprès de chaque homme individuellement: « Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur » (Jérémie 31, 33). L’Ancienne Alliance était tout le temps enfreinte, y compris sur des points semblant pourtant peu sujets à polémique (interdiction des idoles, auxquelles les Hébreux reviennent sans cesse); bref, Dieu a constaté que le moralisme ne marchait pas, et a changé de plan.

La conséquence, de cela, c’est qu’il y a un monde entre des « valeurs » ou des « traditions » et le Verbe incarné; que l’on y croie ou pas, le credo central du christianisme est, comme son nom l’indique, que le salut passe par le Christ, et notre vicaire épiscopal de l’autre jour nous disait bien que son rôle à lui était de nous donner le Christ, et rien d’autre. Et je suis tout à fait d’accord. Alors je me pose la question: pourquoi ériger en valeur de société, c’est à dire en valeur légale, contraignante pour tous les citoyens, ce qui ne vient qu’avec la communion avec Dieu?

La citation en tête d’article est la clé du paradoxe: le mariage chrétien n’est pas une tradition; simplement, les chrétiens faisant comme les autres, mais différemment, leur mariage provient de leur tradition locale (juive dans les Évangiles) augmentée de l’amour qui vient du Christ et de son imitation. D’où l’universalité du christianisme, mais aussi les conflits entre juifs et grecs qui ont émaillé ses débuts. Des traditions différentes se réunissent dans la même communauté en gardant leur identité, tout en étant transcendées et progressivement transformées par un lien commun. Que penser donc d’une tradition qui se revendiquerait chrétienne? Et, si elle devait être confrontée à d’autres traditions, avec qui communier pour dépasser la différence, cette fois?

On aboutit donc naturellement à l’impasse moderne: en érigeant en valeurs universelles et en tradition concrète ce qui aurait du rester dans le domaine de la mystique, on finit par tout gâcher et faire du christianisme un groupe sociologique comme les autres. Les chrétiens vivent dans des quartiers, voire des villes, où ils sont majoritaires; ils votent majoritairement UMP, ont parfois des prénoms tout droit sortis du XVè siècle et portent leur pull sur les épaules. Ils vivent dans un monde de pèlerinages, d’images pieuses et de cantiques, défendent leurs doctrines sur la vie, l’univers et le reste, et ont toute une littérature théologique qu’ils sont les seuls à lire. Voilà ce que pourrait donner une épitre à Diognète écrite aujourd’hui en France; je vous laisse comparer. Qu’il existe une culture française de christianisme est bien sûr normal, après des siècles d’imprégnation; mais il est dommage de ne plus distinguer de qui est chrétien, donc universel, et ce qui est local et traditionnel.

Traduttore, traditore, disent les italiens (« traducteur, traître« ), et, dans la même veine étymologique, il me semble qu’on puisse dire « tradition, trahison« , dans le cas du christianisme: la transmission de valeurs figées dans le temps trahit sa véritable essence, qui est de transcender le monde par la mystique, afin de porter sur lui un regard toujours neuf et d’être créateur permanent de valeurs. Comme les prêtres et les moines qui canalisèrent, patiemment, la culture franque païenne pour créer la France.

Le porteur de lumière

ananas

Que voulez-vous qu’un juge ou un procureur fassent contre un chansonnier, qui répond « recette de cuisine » quand on lui dit « provocation à la haine et à la discrimination raciale »? Pas grand’chose à priori, à moins de se reposer allègrement sur le côté interprétatif du droit; c’est à dire, appelons un chat un chat, à l’arbitraire (au sens premier du mot: le fait de trancher, prendre une décision). Ou alors, il y avait bien sûr l’option la plus évidente: laisser tomber, comme le conseillèrent même des gens convaincus de la culpabilité et de la « nauséabonderie » de Dieudonné. Et pourtant, voilà que pour faire taire un seul humoriste, les élites qui gouvernent la France transforment le pays en dictature de fait, où la jurisprudence permettra désormais de censurer une oeuvre pour « atteinte à la dignité humaine constituant un trouble à l’ordre public », le tout dépendant uniquement de l’appréciation du juge. Autrement dit, selon la formule de l’Ancien Régime: « Car tel est notre bon vouloir« .

Bon, il fallait être aveugle pour croire encore à une réelle liberté d’expression en France, vu toutes les sanctions potentielles qui existaient déjà en cas de « dérapage » (c’est à dire, pour les lecteurs qui n’auraient pas la chance de vivre dans notre beau pays, un propos jugé raciste ou négationniste par les milieux autorisés, associations et médias). Entre les procès multiples, les amendes exorbitantes, le harcèlement par voie de presse, l’abandon des éditeurs/producteurs (qui aiment à se poser en grands défenseurs de la culture, mais uniquement tant que ça n’affecte pas leur porte-monnaie), il fallait avoir le moral et les finances solides pour ne pas se retrouver broyé, même en cas de jugement favorable. Mais bon, la main de fer gardait tout de même son gant de velours: on restait dans le droit (même vicié), et le « dérapeur » avait en général droit à un avertissement sans frais.

Pourquoi donc envoyer tout ça valdinguer, en se révélant brutalement, tout ça pour une mouche du coche qui, meilleure stratège que d’autres, a su sécuriser son approvisionnement en argent frais, afin d’encaisser toutes les procédures qu’on lui lançait à la figure? Pourquoi ne pas « démontrer » qu’il a tort en le laissant parler, comme l’aurait pu faire un Mitterand? Ou même lui organiser un assassinat discret et pseudo-accidentel, comme l’aurait pu faire Mitterand là aussi? Beaucoup, donc, se posent cette question (y compris, comme je le disais, des gens qui estiment que notre VRP en quenelles est un odieux antisémite), mais je pense que la raison est simple à partir du moment où l’on cesse de vouloir à tout prix une explication rationnelle: pour les individus de l’ombre qui ont pris Dieudonné en grippe, ces moqueries sont trop insupportables pour les laisser dire, même si cela doit faire perdre un avantage stratégique. Cet article partage mon avis, et explique bien les dégâts que l’humoriste franco-camerounais est en train de causer à l’idéologie des « élites » qui dirigent la France en sous-main. Il me semble d’ailleurs intéressant de développer l’aspect sacrilège du rire, et ses mécanismes, car il y manque quelques points importants à examiner.

Un vénérable guide spirituel!

Un vénérable guide spirituel!

Tout d’abord, l’article en question commence par une vidéo, un extrait du film Le Nom de la Rose, où apparaît cette phrase:  » Le rire tue la Peur, et sans la Peur, il n’est pas de Foi », qui sert de base à l’argumentation. Or, je n’en suis pas franchement convaincu, et d’ailleurs, le moine qui en est l’auteur a l’air passablement cinglé; sans aller jusqu’à l’argument ad hominem, il y a tout de même de quoi être méfiant. De plus elle se retrouve isolée de son contrepoint,  le personnage de Sean Connery (moine également) prenant la défense du rire de façon solidement argumentée. Il semble donc un peu rapide de parler du rire qui désacralise et salit tout, détruit toute foi.

Qui plus est, rappelons que le Christ a lui même dit: « Quiconque parlera contre le Fils de l’homme, il lui sera pardonné  » (Matthieu 12, 32) et que les moqueries qu’il reçoit durant la Passion, en l’humiliant, contribuent à son avènement; elles le font en fait grandir. Simplement, ce qui prête à rire, c’est le mécanique plaqué sur du vivant d’après la formule immortelle de Bergson; une substance morte cherchant à imiter la vie, ou à l’inverse la vie perdant son essence. Le rire est précisément un moyen de défense contre cette perte de vitalité. Et puisque qu’on parle de mort et d’imitation, il y avait autrefois un nom qu’on donnait au Christ, mais qui désigne de nos jours quelqu’un de bien différent: le Porteur de Lumière, soit, en latin, Lucifer

lucifer[1]

Ce nom pourrait n’être qu’un parmi tout ceux dont on affuble le Diable (peu importe qu’il désigne ou non une entité séparée), mais réfléchissons-y une minute: pourquoi un nom aussi…joyeux? Pourquoi un titre utilisé pour le Christ, d’autant que tous deux sont parfois aussi appelés « Étoile du Matin », d’après la planète Vénus (aussi surnommée Étoile du Berger) dont le lever précède de peu celui du Soleil)? Tout simplement parce qu’il désigne un aspect particulier de Mal: l’imposture, la falsification de la Parole de Dieu. C’est lui qui inspire à la fois les crimes « au nom de Dieu », la sévérité déplacée et les crises mystiques trop exaltées (tandis que « la Vérité vous rendra libre » (Jean 8, 32), et même serein), qui amène le faux Saint-Esprit dont parlent certains occultistes, une inspiration très forte, mais menant à l’erreur, voire à la folie. Et bien sûr, il est aussi le « patron » des mystificateurs et des faux prophètes de toute sorte. Il agit, en fin de compte, comme ces naufrageurs qui allumaient des lanternes imitant les phares, afin de guider les navires vers les récifs, et il ne fait aucun doute qu’il a berné bien des religieux, même (et c’est le plus triste) de bonne foi, comme c’est probablement le cas du moine aveugle (n’est-ce pas…) du Nom de la Rose.

Ainsi, dans toutes les religions, il y a une part de Vie qui provient réellement de Dieu (car toutes les cultures ont leurs perles de sagesse) et une part de dogmes fumeux, de rites mal compris et de mystique de mauvais aloi, qui provient de Lucifer. Or, si Lucifer imite le Christ, plus généralement, le Diable imite la vie; et autant la vraie vie n’a rien a craindre du rire, autant son imitation guidée par Lucifer ne peut le supporter, car elle est précisément ce que le rire cherche à combattre: du mécanique plaqué sur du vivant. Si les adversaires de Dieudonné cherchent à le faire taire, c’est parce qu’ils ne sont que des coquilles vides, des morts-vivants ne subsistant que par la mythologie qu’ils entretiennent (pour les principaux coupables) ou par le prestige lié à leur charge (pour les complices). C’est leur non-vie qui est en jeu; en cela, le fait de privilégier cette attaque frontale se comprend. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus, car en agissant ainsi, la coalescence des mécontentements dont je parlais il y a quelques mois a pu se faire autour du visage, enfin révélé, des véritables dirigeants du pays et de leurs méthodes. La fissure entre la vraie France éternelle et celles des imposteurs s’est amorcée, et s’il sera possible de la ralentir, il n’y a plus grand chose à faire pour l’arrêter.

Comme je le disais dans mon article précédent, 2014 devrait être une année intéressante!

Memento mori

Source: http://www.dupy.fr

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Comme souvent, ma promenade m’amène devant Notre-Dame; pour une fois, il y a peu de monde, alors j’entre. Je comptais admirer le Christ à droite en entrant, sculpté dans une pierre noire comme la nuit; je le salue, avant que mes pas m’entrainent, presque en courant, au fond de la nef. Face à la chapelle du Saint Sacrement, mes yeux passent distraitement sur l’autel, revêtu d’un brocard vert et or, sur lequel repose une bougie rouge dans une coupe; mais ma visite s’interrompt, mes yeux ne pouvant plus se détacher de cet étrange et modeste installation. Car le mystère est , et aussitôt que mon attention se fixe, sa présence commence à rayonner, presque suffocante, en un halo pénétrant tout mon champ de vision. Je retiens mon souffle, rejoignant, je m’en rends compte bien vite, une poignée d’inconnus qui, comme moi, sont happés par cette présence. Même les touristes sont tranquilles et discrets; d’où qu’ils viennent, qui qu’ils soient, ils sentent, eux aussi. Comme la maternité, le mariage, ou le deuil; certaines expériences humaines sont simplement universelles.

Le charme est rompu par l’annonce de la messe des vêpres. Je n’y avais pas pensé, mais après tout, pourquoi ne pas en profiter… Je m’installe, et je vois la nef d’une profondeur qui semble infinie, avec sa croix dorée et ses anges de marbre noir. Un épais nuage d’encens apparait dans l’espace consacré, et désormais la cathédrale des touristes n’existe plus. Il existe bien encore un corridor de visite, d’où les visiteurs regardent la célébration d’un oeil curieux, peut-être un peu craintif parfois. Mais tout ça est désormais périphérique, accessoire. Une bogue de châtaigne protégeant le vrai fruit, la vraie vie qui se déploie, ici: le coeur géant de la cathédrale qui souffle, s’active, s’échauffe puis se met à battre, pompant, charriant, crachotant puis projetant, enfin, son fluide vital et lumineux, en nous, à travers nous, flottant à travers la ville au gré des vents et tempêtes des âmes humaines qui s’agitent sur la terre, tout en bas… Dans cette ville musée, ce Paris que tant de cuistres tentent de figer, momifier, à coup de culture, de réhabilitations et de Nuits Blanches. Tous ces lieux historiques embaumés, ces chefs-d’oeuvre prostitués, ces quartiers rendus exsangues par la spéculation immobilière. Et je suis là, nous sommes là, dans un des rares bâtiments où la vie bat encore, et notre seule présence ici en ce Jour du Souvenir, la commémoration de la plus sinistre boucherie de l’histoire de France, sert à dire: les forces mécaniques de mort et de destruction ont beau gagner du terrain, elles ne vaincront pas. Jamais.

Je reste le temps des psaumes, après quoi le prêtre s’en va quelques instants, ce que j’interprète comme la fin de la cérémonie. A tort, apparemment, mais bon, tant pis, je suis déjà parti vaquer à des occupations plus profanes. La nuit est tombée, et partout où je vais, seules les plus belles femmes semblent être de sortie. Je m’arrête dans un bar où j’ai mes habitudes; elles sont là aussi, mais uniquement en couples. Presque pas de groupes d’amis, la clientèle habituelle. Et ces femmes ont presque toutes d’imposantes bagues d’acier, ornées de pierres fines. Puis je sors, et je croise un petit groupe en randonnée roller. Puis un autre, en randonnée vélo, suivi d’un troisième, de jogging cette fois. Dans le frois sec de cette nuit d’automne, je vois que la pluie des jours précédents a fait déborder la Seine. Oh, pas beaucoup, juste assez pour recouvrir un peu les quais, emporter quelques feuilles mortes et engloutir une benne; une mince obole, comparé à ce que la vitesse des flots, déchainés, semble réclamer. Je finis par rentrer, à la lueur moite des réverbères, non sans profiter une dernière fois du spectacle de ces femmes d’un autre monde, abritées dans la chaleur orangée des terrasses chauffées.

Étrange journée que ce lundi 11 novembre. Ce jour férié aurait pu être un morne dimanche, ou un lundi paresseux, mais il faut croire que même les fêtes laïques peuvent avoir le poids du sacré avec elles. Cette deuxième Fête des Morts n’est pas là pour mémé, partie paisiblement dans son sommeil; elle est là pour des jeunes garçons, fauchés, hachés en appelant leur mère ou leur fiancée; trahis par des politiques vains et des généraux stupides, offerts en pâture à la mécanique implacable de l’artillerie, des mitrailleuses lourdes et du gaz moutarde ou, plus tard, des tortures nazies ou Viet Cong. Pour certains, des chiffres sur un papier; dans le monde réel, la détresse, la douleur, la peur, les frères d’armes qui disparaissent dans un bref éclat de terre et d’acier et, à la fin, partir dans un éclat de douleur intolérable, en maudissant le général à la moustache impeccable, qui promettait le peloton d’exécution à ceux qui refusaient de partager sa folie.

En ce Jour du Souvenir, la porte de l’Hadès s’ouvre sur les ombres qu’elle garde jalousement, réveillées de leur torpeur mortelle par l’appel des vivants. Voici que le monde d’en-bas tout entier pousse un soupir de soulagement, exhalant son haleine électrique dans toute la ville. Tout en engourdissant le monde de poussière, elle ravive la vraie flamme partout où elle se trouve, dans le sacré, la beauté, l’amour ou la simple vie; comme la brume de novembre épaissit les ténèbres nocturnes, tout en soulignant les luminaires urbain d’un doux halo spectral.

Souvenez-vous des morts; car, eux ne nous oublient pas.