La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

Le Juge des Enfers

En découvrant pour la première fois le sommaire de la Bible, je fus surpris, et, pour tout dire, ennuyé à l’avance, en découvrant un « livre des Juges ». Qu’est-ce qu’ils vont bien nous raconter,  me disais-je, des cas pratiques de droit à la sauce Âge de Fer? Heureusement, ce n’est pas le cas: prenant place après une conquête pour le moins imparfaite du pays de Canaan par les Israélites, ceux-ci sont entourés de peuples puissants cherchant à conquérir le territoire que Dieu leur avait promis. Aussi celui-ci, pour les défendre, suscite-t-il des héros surpuissants, en cas de danger, pour les sauver; ce sont nos Juges, entre autres le fameux Samson. Malgré cela, Israël ne fut pas satisfait et demanda un roi comme les autres peuples pour tenir lieu de protecteur permanent. Le temps des Juges, hommes providentiels à la mission éphémère, s’achève quand Dieu décide à contrecœur de céder à leurs demandes, alors qu’il souhaitait leur épargner le fardeau d’un gouvernement. Et de fait, la royauté commence sous de mauvais auspices, avec un roi Saül bien imparfait. Le deuxième roi, David, est un des rares à être réellement fidèle; son fils Salomon, malgré sa sagesse proverbiale, tombe dans l’idolâtrie vers la fin de sa vie.

Bref, ces fameux juges portent mieux le costume de Batman que la robe de magistrat, et leur fonction a peu de rapport avec le droit, à moins qu’on les considère aussi flics et bourreaux en même temps, ce qui est tout de même assez éloigné de notre conception de la justice.

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Quoique

En fin de compte, il est intéressant de regarder l’histoire avec ce concept en tête: non seulement l’intervention d’hommes (et femmes bien sûr) providentiels, mais aussi le contraste avec le gouvernement permanent. Les crises de l’Église ont suscité de grands saints: aux XII-XIIIe siècle, une crise de la foi et de la papauté (qui culminera avec le schisme d’Occident) voit naitre en rang serré Saint Dominique, Saint François d’Assise, Saint Thomas d’Aquin, Saint Bonaventure et Saint Antoine de Padoue. A la naissance du protestantisme, on voit Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d’Avila et Saint Ignace de Loyola cohabiter dans l’Espagne du XVIe siècle. Et dans un registre plus politique, voyons l’humble bergère Jeanne d’Arc sauver le royaume de Charles VII réduit à sa portion congrue; le petit caporal Napoléon remettre d’aplomb la France noyée dans le délire révolutionnaire; De Gaulle intervenant quand la IIIe République puis, en 1958, la IVe aussi se retrouvent dépassées, etc.

Voilà, il me semble de beaux exemples de Juges, et à chaque fois, apparus lors de crise des autorités légitimes, comme si la chronologie de l’Ancien Testament était déroulée à l’envers: le temps des rois étant aboli, le temps des Juges reprend son cours. Et il y aurait beaucoup à méditer sur les États-Unis, pays qui se flatte de sa démocratie, tout en vénérant ses présidents comme des rois, et qui, comme en atteste sa production industrielle de superhéros, semble appeler des ses vœux les Juges de Dieu pour le sauver. Le sauver de quoi, d’ailleurs? La question se pose.

En astrologie, en tous cas, il existe un Juge, c’est Pluton. Planète du dieu des Enfers, elle est le sceau de l’Apocalypse: comme dans le dernier livre du Nouveau Testament, elle suscite les plus mauvais côtés des signes dans lesquels elle transite pour mieux les combattre ensuite en deux occasions: lors de son transit, et par le biais des natifs de cette même époque.

pluton

C’est ainsi que Pluton en transit dans le Lion entre 1937 et 1953 a vu les premières exactions des dictatures (caricature du principe lion de gouvernement) du XXe siècle, avant de donner la génération des baby-boomers, égoïste et jouisseuse (le Lion étant le signe de l’égo et des loisirs). Pluton en Vierge, signe de stérilité, de routine et d’exactitude, a vu le début du contrôle des naissances, le « métro-boulot-dodo », et nous a donné une génération de PDGs gérant les grandes sociétés française à coups de chiffres, comme des comptables. Pluton en Balance, signe d’hédonisme et de doute, a signé les extravagances et l’explosion de la drogue dans les années 70, avant d’enfanter la génération X, consumériste et paumée.

Aujourd’hui, que penser? De 1985 à 1995, Pluton était en Scorpion, son domicile, le signe des forces cachées. Les jeunes d’aujourd’hui sont les natifs de cette époque, qui a commencé avec Tchernobyl (la radioactivité est un thème Scorpion) mais surtout a vu l’émergence d’une nouvelle donne politique. Et je ne parle pas seulement de la chute progressive de l’empire soviétique, mais aussi, en France, de la transformation progressive de la culture ambiante par le socialisme: apparition de l’antiracisme, Fête de la musique comme coup d’envoi du festivisme niais qui étouffe chaque jour un peu plus ce pays. Bref, une nouvelle classe de realpolitik: la modification directe de la culture, désormais imposée de force par l’élite au lieu d’évoluer naturellement. « L’hégémonie idéologique et culturelle précède la victoire politique »; cette phrase du communiste Gramsci est, paradoxalement, la clé de voûte de cette époque de fin de règne du bloc de l’Est. Phrase que la droite n’aurait jamais du oublier; l’abandon de la culture et de l’intellect à la gauche pour s’occuper des « affaires sérieuses » (c’est à dire son portefeuille) a scellé sa déconfiture actuelle, n’ayant plus d’autre valeurs à défendre que celles de ses ennemis.

Pluton en Scorpion dévoile à ceux qui le veulent bien la source du pouvoir, et malheur aux vaincus. Mais justement, la planète semble bien avoir marqué les natifs de son sceau. Car, massivement, ces jeunes ne croient ni ne lisent les journaux comme leurs parents. Que font-ils, et qui écoutent-ils? De plus en plus, les voix, justement, de la politique du réel. Alain Soral. Dieudonné. Vladimir Poutine. Même chez les familles bien comme il faut; et d’ailleurs, les jeunes de La Manif’ Pour Tous ne semblent pas forcément partis pour écouter ni leurs parents, ni leurs évêques. Bon, pour l’instant ils affluent à l’UMP, leur « famille politique naturelle » (lol), mais il faut bien se faire les dents.

En tous cas, Pluton semble bien avancer ses pions; certes, elle le fait également dans les générations précédentes, mais l’effet de masse d’une génération entière peut tout changer. L’État faiblit, et le temps semble s’écouler de nouveau à l’envers; du temps des rois, ou plutôt des roitelets, vers un nouveau temps des Juges. Comme disent les Chinois, nous  risquons bien de vivre en des temps intéressants.

Le porteur de lumière

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Que voulez-vous qu’un juge ou un procureur fassent contre un chansonnier, qui répond « recette de cuisine » quand on lui dit « provocation à la haine et à la discrimination raciale »? Pas grand’chose à priori, à moins de se reposer allègrement sur le côté interprétatif du droit; c’est à dire, appelons un chat un chat, à l’arbitraire (au sens premier du mot: le fait de trancher, prendre une décision). Ou alors, il y avait bien sûr l’option la plus évidente: laisser tomber, comme le conseillèrent même des gens convaincus de la culpabilité et de la « nauséabonderie » de Dieudonné. Et pourtant, voilà que pour faire taire un seul humoriste, les élites qui gouvernent la France transforment le pays en dictature de fait, où la jurisprudence permettra désormais de censurer une oeuvre pour « atteinte à la dignité humaine constituant un trouble à l’ordre public », le tout dépendant uniquement de l’appréciation du juge. Autrement dit, selon la formule de l’Ancien Régime: « Car tel est notre bon vouloir« .

Bon, il fallait être aveugle pour croire encore à une réelle liberté d’expression en France, vu toutes les sanctions potentielles qui existaient déjà en cas de « dérapage » (c’est à dire, pour les lecteurs qui n’auraient pas la chance de vivre dans notre beau pays, un propos jugé raciste ou négationniste par les milieux autorisés, associations et médias). Entre les procès multiples, les amendes exorbitantes, le harcèlement par voie de presse, l’abandon des éditeurs/producteurs (qui aiment à se poser en grands défenseurs de la culture, mais uniquement tant que ça n’affecte pas leur porte-monnaie), il fallait avoir le moral et les finances solides pour ne pas se retrouver broyé, même en cas de jugement favorable. Mais bon, la main de fer gardait tout de même son gant de velours: on restait dans le droit (même vicié), et le « dérapeur » avait en général droit à un avertissement sans frais.

Pourquoi donc envoyer tout ça valdinguer, en se révélant brutalement, tout ça pour une mouche du coche qui, meilleure stratège que d’autres, a su sécuriser son approvisionnement en argent frais, afin d’encaisser toutes les procédures qu’on lui lançait à la figure? Pourquoi ne pas « démontrer » qu’il a tort en le laissant parler, comme l’aurait pu faire un Mitterand? Ou même lui organiser un assassinat discret et pseudo-accidentel, comme l’aurait pu faire Mitterand là aussi? Beaucoup, donc, se posent cette question (y compris, comme je le disais, des gens qui estiment que notre VRP en quenelles est un odieux antisémite), mais je pense que la raison est simple à partir du moment où l’on cesse de vouloir à tout prix une explication rationnelle: pour les individus de l’ombre qui ont pris Dieudonné en grippe, ces moqueries sont trop insupportables pour les laisser dire, même si cela doit faire perdre un avantage stratégique. Cet article partage mon avis, et explique bien les dégâts que l’humoriste franco-camerounais est en train de causer à l’idéologie des « élites » qui dirigent la France en sous-main. Il me semble d’ailleurs intéressant de développer l’aspect sacrilège du rire, et ses mécanismes, car il y manque quelques points importants à examiner.

Un vénérable guide spirituel!

Un vénérable guide spirituel!

Tout d’abord, l’article en question commence par une vidéo, un extrait du film Le Nom de la Rose, où apparaît cette phrase:  » Le rire tue la Peur, et sans la Peur, il n’est pas de Foi », qui sert de base à l’argumentation. Or, je n’en suis pas franchement convaincu, et d’ailleurs, le moine qui en est l’auteur a l’air passablement cinglé; sans aller jusqu’à l’argument ad hominem, il y a tout de même de quoi être méfiant. De plus elle se retrouve isolée de son contrepoint,  le personnage de Sean Connery (moine également) prenant la défense du rire de façon solidement argumentée. Il semble donc un peu rapide de parler du rire qui désacralise et salit tout, détruit toute foi.

Qui plus est, rappelons que le Christ a lui même dit: « Quiconque parlera contre le Fils de l’homme, il lui sera pardonné  » (Matthieu 12, 32) et que les moqueries qu’il reçoit durant la Passion, en l’humiliant, contribuent à son avènement; elles le font en fait grandir. Simplement, ce qui prête à rire, c’est le mécanique plaqué sur du vivant d’après la formule immortelle de Bergson; une substance morte cherchant à imiter la vie, ou à l’inverse la vie perdant son essence. Le rire est précisément un moyen de défense contre cette perte de vitalité. Et puisque qu’on parle de mort et d’imitation, il y avait autrefois un nom qu’on donnait au Christ, mais qui désigne de nos jours quelqu’un de bien différent: le Porteur de Lumière, soit, en latin, Lucifer

lucifer[1]

Ce nom pourrait n’être qu’un parmi tout ceux dont on affuble le Diable (peu importe qu’il désigne ou non une entité séparée), mais réfléchissons-y une minute: pourquoi un nom aussi…joyeux? Pourquoi un titre utilisé pour le Christ, d’autant que tous deux sont parfois aussi appelés « Étoile du Matin », d’après la planète Vénus (aussi surnommée Étoile du Berger) dont le lever précède de peu celui du Soleil)? Tout simplement parce qu’il désigne un aspect particulier de Mal: l’imposture, la falsification de la Parole de Dieu. C’est lui qui inspire à la fois les crimes « au nom de Dieu », la sévérité déplacée et les crises mystiques trop exaltées (tandis que « la Vérité vous rendra libre » (Jean 8, 32), et même serein), qui amène le faux Saint-Esprit dont parlent certains occultistes, une inspiration très forte, mais menant à l’erreur, voire à la folie. Et bien sûr, il est aussi le « patron » des mystificateurs et des faux prophètes de toute sorte. Il agit, en fin de compte, comme ces naufrageurs qui allumaient des lanternes imitant les phares, afin de guider les navires vers les récifs, et il ne fait aucun doute qu’il a berné bien des religieux, même (et c’est le plus triste) de bonne foi, comme c’est probablement le cas du moine aveugle (n’est-ce pas…) du Nom de la Rose.

Ainsi, dans toutes les religions, il y a une part de Vie qui provient réellement de Dieu (car toutes les cultures ont leurs perles de sagesse) et une part de dogmes fumeux, de rites mal compris et de mystique de mauvais aloi, qui provient de Lucifer. Or, si Lucifer imite le Christ, plus généralement, le Diable imite la vie; et autant la vraie vie n’a rien a craindre du rire, autant son imitation guidée par Lucifer ne peut le supporter, car elle est précisément ce que le rire cherche à combattre: du mécanique plaqué sur du vivant. Si les adversaires de Dieudonné cherchent à le faire taire, c’est parce qu’ils ne sont que des coquilles vides, des morts-vivants ne subsistant que par la mythologie qu’ils entretiennent (pour les principaux coupables) ou par le prestige lié à leur charge (pour les complices). C’est leur non-vie qui est en jeu; en cela, le fait de privilégier cette attaque frontale se comprend. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus, car en agissant ainsi, la coalescence des mécontentements dont je parlais il y a quelques mois a pu se faire autour du visage, enfin révélé, des véritables dirigeants du pays et de leurs méthodes. La fissure entre la vraie France éternelle et celles des imposteurs s’est amorcée, et s’il sera possible de la ralentir, il n’y a plus grand chose à faire pour l’arrêter.

Comme je le disais dans mon article précédent, 2014 devrait être une année intéressante!

2014

Quenelle(s) Lyonnaise(s) - Photo Studio

Mes meilleurs voeux pour la nouvelle année. Je sais pas vous, mais pour moi, cette année commence bien. Si 2012 était l’année de la lose et 2013 l’année de l’ascèse, 2014 ne rime pas avec grand chose, mais devrait être un bon cru. J’aimerais profiter de cette occasion pour honorer ceux qui font que l’histoire a bien un sens, au lieu d’être une bête succession de jours où « ce qui fut, cela sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1,9), à commencer bien sûr par cet aventurier des temps modernes qu’est Dieudonné M’Bala M’Bala, l’homme par qui la France reprend enfin son statut de phare pour les peuples opprimés, sans parler de la formidable publicité qu’il fait à la cuisine lyonnaise.

Vous trouvez que j’exagère? Pourtant, voilà un homme qui aurait pu tracer sa route tranquillement tout en restant honnête. Continuant sur la lancée de son duo avec Elie Semoun (des années que l’on imagine bien pénibles pour un antisémite notoire!), il pouvait connaitre la gloire du cinéma, les fêtes Canal+ et autres, et pourtant le voilà qui prend, mine de rien, des risques, pour faire ce qu’il estime être le Bien. Que voulez vous, il y a des gens qui réagissent comme ça à force de vivre dans un pays sclérosé par les abus d’une élite bête, méchante, inique et à moitié folle, allez savoir pourquoi. Et le voilà le point de mire des politiciens, des médias, et sa renommée passe même les frontières. Comparé à tous les comiques actuels qui n’assurent même pas le minimum syndical de distraction (sans parler du devoir sacré du bouffon qui est d’égratigner les puissants), il mériterait bien la Médaille du Travail!

En tous cas, je souhaite aux politiciens volant avec zèle au secours de leurs réseaux de la dignité humaine un bon appétit, en leur recommandant de ne pas se goinfrer de quenelle sauce camerounaise; car c’est un plat assez étouffe-chrétien, pouvant provoquer l’asphyxie de crédibilité puis, rapidement, la mort politique par excès de ridicule.

Frère Soleil, soeur Lune

On m’a proposé un sujet d’article sérieux, mais, étant donné la teneur du précédent, je vais intercaler un sujet plus léger avant de m’y attaquer. C’est ça ou finir gothique, et j’ai la flemme de me maquiller donc bon, le choix est vite fait.

Je faisais tantôt des recherches sur la déesse grecque Artémis, histoire de comprendre un peu mieux son rôle dans la culture hellénique. Après tout, elle est l’une des douze divinités olympiennes, ce qui n’est pas rien pour une déesse de la nature sauvage. D’autant qu’elle est soeur jumelle d’Apollon, un fait qui ne peut être anodin, mais qui me semblait mystérieux. J’ai donc fouillé un peu, histoire de voir ce que les archéologues et historiens avaient pu trouver, d’autant que certains se sont visiblement posé les mêmes questions que moi. C’est ainsi que j’ai découvert, tenez-vous bien, rien. Zéro. Oh bien sûr, la déesse et son clergé avaient bien des usages sociaux documentés, mais sans cohérence évidente entre eux. Devant cet échec, les experts se justifient, les cuistres, en disant que les preuves matérielles manquent, sous prétexte que les sanctuaires n’étaient probablement pas construits en dur. Ah là là, je vous jure, pour faire le beau en costume d’Indiana Jones à l’autre bout du monde et draguer les petites indigènes (oui, je suis un expert reconnu mondialement en sociologie des archéologues), y’a du monde, mais pour réfléchir, pfffuit, la débandade. Du coup, j’ai du le faire à leur place, et mettre les mains dans le cambouis. Comme on dit dans les polars américains, c’est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu’un le fasse.

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Bon, allez, pour commencer, voyons les attributions de notre déesse. On peut les regrouper en trois grands thèmes: la nature sauvage (arcs, chasseurs, bêtes sauvages, orée des forêts), l’enfance (protectrices des accouchements et des sages-femmes, des nourrices, des enfants et des jeunes filles jusqu’au mariage), et le voyage (routes et certains ports), ainsi que la Lune (qu’elle partage avec Séléné et Hécate). Déjà, en ce qui concerne la nature sauvage, on voit assez vite qu’il s’agit, plus précisément, des rapports que l’homme entretient avec elle: Artémis est en fait la patronne des zones frontières entre le monde sauvage et le monde civilisé. Or, justement, l’une de ces zones les plus évidentes, dans un sens figuré, est l’enfance, durant laquelle le petit d’homme doit dompter ses instincts animaux à mesure qu’ils croissent. C’est ainsi qu’il apprend l’empathie et les règles de la vie sociale, qui lui permettent de canaliser ses forces animales de façon constructive.

Cependant, pour l’enfant ou préadolescent, affronter ces instincts puissants, tant chez lui que chez les autres (naissance du désir et de la compétition), n’est pas évident. Cela nécessite de les affronter, courageusement, et de les dompter ou les contenir. Et justement, c’est exactement ce que fait Artémis avec les animaux, chassant certains et en apprivoisant d’autres. La forêt et les bêtes sauvages peuvent tout à fait représenter, respectivement, l’inconscient et les instincts. Le domaine d’Artémis, la lisière de la forêt, est la zone de l’esprit où les pulsions apparaissent à la conscience, qui peut alors effectuer un travail d’apprentissage et de discrimination. Tout ceci correspond à la maturation des jeunes humains, à quoi s’ajoute évidemment une protection plus terre à terre, en tant qu’individus fragiles et encore incapables de subvenir à leurs besoins. D’ailleurs, le nom Artémis provient de la racine art-/arct- signifiant « ours », que l’on retrouve dans le prénom Arthur et le mot « Arctique ». Ces animaux sont connus pour être très protecteurs envers leurs petits, un trait de caractère que leur force rend évidemment redoutable.

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Enfin, le troisième thème d’Artémis est celui du voyage, ou plus exactement du départ, c’est à dire de l’enfant quittant sa famille (sa patrie) pour tenter sa chance ailleurs. C’est l’aboutissement du travail d’éducation qui a précédé, qui se traduisait d’ailleurs, entre autres, par certains rites de remerciements qui pouvaient lui être rendus lors du mariage d’une jeune fille. Dans le cas contraire, ont s’imaginait qu’elle risquait de continuer à protéger jalousement la fiancée, nuisant à son futur couple. Notre déesse est donc bien une déesse de l’éducation, plus que de la nature, protégeant et guidant les enfants de la naissance jusqu’à leur « départ » pour la vie adulte, veillant sur leur maturité physique, mais aussi psycho-affective. Il s’agit donc bien d’une divinité éminemment civilisatrice, dont on comprend mieux la présence dans l’Olympe, parmi les principaux dieux de la – très urbaine – civilisation grecque.

On comprend également bien sa gémellité avec Apollon en voyant bien que celui-ci, bien qu’étant un dieu solaire, n’est pas un dieu « du soleil » (rôle tenu par Hélios), mais des arts, de l’esthétique, et aussi de la conscience, en tant qu’il présidait aux oracles de la Pythie à Delphes (dont le temple d’Apollon portait la fameuse maxime, « Connais-toi toi-même »). Il est donc, en fin de compte, une divinité du jugement de goût au sens kantien, développant et élevant l’individualité par la construction d’une esthétique, c’est à dire une discrimination et une hiérarchisation consciente, intellectualisée, des perceptions et de l’appréciation que l’on peut en avoir. C’est à dire le versant diurne de la prise en main des pulsions à laquelle préside sa soeur, et qui, instinctive et principalement inconsciente, donc obscure et effrayante pour les Grecs, ne pouvait guère être que nocturne, d’où le fait qu’Artémis soit une divinité lunaire. On peut également dire qu’elle est comme son frère, une divinité de jugement, grâce à l’un de leurs attributs communs: l’arc aux flèches capables de donner la mort instantanément. C’est à dire, bien sûr, encore plus qu’une flèche normale.

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Afin d’illustrer cette symbolique de nos jumeaux divins, on peut lire deux mythes qui leur sont attribués, juste après leur naissance. Tout d’abord, ils tuent le serpent monstrueux Python (prédécesseur, justement, de la Pythie aux oracles de Delphes), qui voulait les détruire. Bien que dans cette histoire, Apollon soit parfois représenté seul, l’absence de sa soeur chasseresse semblerait assez absurde. En tous cas, le serpent chthonien, aux relents sataniques avant l’heure, semble bien cadrer avec une représentation de l’instinct, et de son influence sur le jugement et les action des hommes (l’oracle de Delphes était une institution majeure de la Grèce antique). Enfin, après cet exploit, nos jumeaux tuent également les rejetons de Niobé, une femme qui s’était vanté d’avoir plus d’enfants que leur propre mère, Léto. Ici, on a une dénonciation de l’hubris, classique dans la mythologie grecque: les hommes ne doivent pas surpasser les dieux; c’est à dire, en termes psychologiques, que l’homme ne doit pas mettre toute sa confiance dans son égo limité, et savoir écouter les messages de son inconscient. Plus précisément, les enfants de Niobé sont douze, six de chaque sexe; Apollon tue les garçons, tandis qu’Artémis tue les filles. Le nombre, ainsi que l’égalité des deux sexes, semble être une référence au zodiaque, donc aux forces cosmiques dormant au fond de l’inconscient et qui, pour les Anciens, traçaient la destinée de l’homme. Les enfants de Niobé, créations humaines, sont la volonté orgueilleuse de vouloir choisir arbitrairement sa vie, en créant les forces que nous n’avons pas, au lieu d’écouter celles que nous avons. Le rôle des divinités jumelles du jugement de goût, diurne et nocturne, est de nous aider à découvrir à apprivoiser ces forces qui, de par leur origine céleste, sont bien plus puissantes que tout ce que nous pourrions créer d’autre. Cela passe nécessairement par la destruction de celles que nous avons pu nous inventer, sous l’influence de notre entourage et de nos propres caprices. C’est ainsi que peut commencer le processus d’individuation, la construction progressive de ce que nous sommes depuis toujours.

 

Bon, finalement, j’ai été un peu sérieux quand même. Tant pis.