La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

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Audaces fortuna juvat

roue-fortune

Tiens, il parait qu’il y avait tantôt une série de conférences sur le thème de l’audace à la Cité de la Réussite(dont nous apprenons donc au passage l’existence, et ce depuis 1989; d’où la prospérité éclatante de l’économie française depuis les années 90). Et ils n’ont pas daigné m’inviter, les cuistres, comme si l’ingénieur chamane pouvait ne pas avoir de sublimes lumières à dispenser à ce sujet, comme sur tout les autres!

Enfin, il faut admettre que je ne faisait pas le poids devant un tel aréopage de punks, de rebelles, de bouillants Achilles parmi lesquels on compte à la pelle: des normaliens, polytechniciens, sciencepotards, un « chirurgien de formation, urologue, également diplômé de Science Po, d’HEC et de l’ENA » (excusez du peu) et Jacques Attali, sans parler de ces brûlots que sont la SNCF et le CEA. A tout seigneur tout honneur, c’est bien sûr Carlos Ghosn, le comptable en chef de chez Renault, qui ouvre le bal en parlant de la « prise de risque en entreprise ». C’est vrai que, sous ses airs de cost killer tatillon, il est plus qualifié qu’il n’en a l’air: passer de la Twingo (petite, jolie, originale) à la Twingo 2 (grosse, moche et sans âme), il fallait effectivement oser, je veux bien l’admettre.

Bref, voici ce que vous n’auriez pas eu à la conférence: l’aspect mythologique de l’audace. La formule de Virgile qui sert de titre à cet article en évoque, à travers la déesse Fortuna, une vision assez impersonnelle. Dans un monde où le destin est figé et décidé par les dieux, les humains sont peu maîtres de leur vie. La seule façon, ou presque, de peser dans la balance universelle, est de saisir les occasions créées par la Déesse de la Chance, ces moments de basculement que les Grecs ont appelé kairos. Ce temps, qu’on appelle « temps de l’occasion », est représenté par un jeune homme chauve, à part une mèche de cheveu sur le front: l’audacieux est celui qui le voit, et sait le saisir à temps; une fois qu’il nous tourne le dos, l’arrière de son crâne, lisse, n’offre plus aucune prise.

On peut trouver cruelle cette vision, qui implique un nombre incalculable d’occasions ratées, faute de voir le kairos à temps ou de le saisir rapidement. Certes, la vie n’est pas facile pour ceux qui réagissent toujours trop tard, mais au moins l’existence de ces occasions est-elle porteuse d’espérance. On peut les voir comme autant de brèches possibles dans la règle générale de la vie humaine qui, pour les Grecs, est l’obéissance à la volonté des dieux, la fatalité.

S’il y a des gagnants dans cet ordre du monde (ceux qui naissent et demeurent riches, beaux et en bonne santé), il n’offre par contre que peu d’échappatoires à l’immense majorité des autres. D’où la naissance de la tragédie grecque, conçue comme un défouloir (Aristote parle de catharsis, c’est à dire d' »épuration » des passions) ou des philosophies, ancêtres du développement personnel, que sont par exemple l’épicurisme (apprendre à savourer même les plus petits plaisirs de la vie) ou le stoïcisme (serrer les dents, et apprendre à aimer son destin).

Certains modernes, comme Nietzsche, admirent chez les anciens cette disposition (appelée « sens du tragique » par Alain de Benoist), et critiquent les consolations promises par le christianisme, considérées comme illusoires et infantiles. Il me semble, cependant, qu’ils négligent les innombrables témoignages d’amertume du monde antique face à cette situation. Les mythes européens gardent la trace de ce qu’on appelle aujourd’hui des doubles contraintes. et qui, dans leur langage, se traduisait par des ordres divins ou magiques contradictoires et ambigus. Le héros celte Cuchulainn est soumis à deux geis (interdictions magiques) lui interdisant, respectivement, de refuser l’hospitalité offerte par une femme, et de manger du chien. Ses ennemis l’ayant appris, une sorcière l’invite à manger et lui sert une généreuse portion de meilleur-ami-de-l’homme: quoi qu’il fasse, il est condamné. De même, dans La Walkyrie de Wagner, l’héroïne Brunehilde reçoit un ordre du dieu Wotan donné à contrecoeur; elle décide de suivre la volonté profonde de ce dernier (dont elle est une émanation – une hypostase) plutôt que la lettre de l’ordre, ce qui lui vaut d’être déchue de sa divinité en punition.

Cette vision d’un monde d’où le changement est banni s’exprime également, philosophiquement, par la philosophie de Parménide, mis en scène dans le dialogue éponyme de Platon, pour qui l' »être est, et le non-être n’est pas ». Par conséquent, tout changement ne serait qu’illusion, car rien ne peut advenir qui n’existe pas déjà. C’est cette vision du monde qui nous a donné les paradoxes de Zénon, élève de Parménide. Enfin, la Bible exprime également ce sentiment à travers l’Ecclésiaste (qohèleth, l' »homme de l’assemblée »), généralement identifié au roi Salomon:

Paroles de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem.
Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera.
Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.
Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre.
Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.
Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés.
Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.
(Ecclésiaste 1, 1-11)
Voilà donc la vision du temps et du destin qu’avaient les anciens. Néanmoins, ils pressentaient des « portes de sorties » à ce état des choses, associées à des types humains ou mythiques particuliers. Cet article commençant à s’allonger et à trainer (mais il fallait bien ça, je pense, pour situer les choses), je les détaillerai plus tard.

Volonté

Quinotaur[1]

Pfff, je voulais écrire un article sur le thème de la volonté, mais finalement, j’ai plus trop envie; c’est dire si je maitrise le sujet. Donc du coup, on va jouer aux devinettes: sauriez-vous me dire ce que représente le dessin ci-dessus? Mmm? Sans regarder le titre de l’image bien sûr.

Bon, je doute que vous y arriviez sans tricher, car le machin est très rarement cité: c’est un Quinotaure, un bidule qui n’est connu qu’à un seul titre, celui de père de Mérovée. C’est à dire le fondateur de la dynastie des Mérovingiens et grand-père de Clovis, le premier roi de France. En effet, la mère de celui-ci, alors enceinte, aurait été attaquée par ce monstre alors qu’elle se baignait, ce qui fait qu’on ne peut savoir qui, de lui ou du père légitime Clodion le Chevelu, était le vrai père.

Bien sûr, revendiquer une ascendance divine est un bon moyen d’asseoir son autorité, et nombre de tribus germaniques revendiquaient descendre de Wotan/Odin, les Francs étant justement une exception notable. On peut donc légitimement se demander « pourquoi »? Pourquoi un truc aquatique qui ne ressemble à rien, plutôt qu’un dieu guerrier largement reconnu?

Bon, de mon côté, j’ai mon avis: le Quinotaure a été rapproché des cultes de Nerthus décrits par Tacite, et qui s’achevaient justement autour d’un lac. Or, Nerthus a apparemment été identifiée, par interpretatio romana, à Saturne. Ce qui semble justifié: Saturne comme Nerthus n’est « libéré » que pendant un temps limité (durant les saturnales), et rétablit l’Âge d’Or de fertilité et de paix. Or, à quel autre animal fabuleux fait penser notre Quinotaure? Au Capricorne, mi-chèvre mi-poisson, correspondant précisément au domicile astrologique de la planète Saturne: la porte du ciel.

Évidemment, ça tient difficilement sur le plan des preuves matérielles, mais on pourrait y voir une logique profonde. Saturne est le père des dieux et, astrologiquement, le supérieur de Jupiter, planète de la royauté. Il est le prêtre qui, le jour de l’intronisation du monarque, lui confère la puissance divine (d’où le mot inauguration, du latin augur, force divine). Ainsi, cette double naissance rendrait Mérovée, « inauguré » dès sa naissance. Ce n’est pas rien, mais on peut tout de même se demander l’intérêt d’une telle histoire par rapport à une plus classique descendance de Wotan, surtout pour une lignée qui s’est bien vite convertie au christianisme. Le mystère demeure.

Il n’en reste pas moins intéressant de voir que ce règne par l’autorité divine a perduré à l’ère chrétienne: les Mérovingiens ont compté de nombreux saints, et il semblerait que l’hagiographie ait été leur principal genre littéraire. Et pas seulement pour se faire mousser, car la dynastie carolingienne, qui leur succède, ne s’intéresse qu’aux saints du passé, ou bien à des modèles d’ascétisme religieux bien trop éloignés pour servir de modèles concrets. Les Mérovingiens suivent leur modèles, ce qui est prouvé, paradoxalement, par le fait que ceux-ci sont parés de vertus parfois plus pragmatiques qu’évangéliques, comme le « noble lignage » ou « l’habileté à l’épée », afin de faciliter l’identification sûrement.

Pourquoi? Tout simplement pour rester habité de la puissance divine qui fonde leur pouvoir, au point que certains parlent même d’hagiocratie (« gouvernement par les saints« ). L’aura de sainteté a simplement remplacé le heil, ou halig, germanique (des équivalents existent dans la plupart des cultures), cette aura charismatique sacrée qui entourait les personnes de pouvoir, et que Clovis craignait de perdre à son baptême. Ainsi la tradition des rois-mages a pu perdurer, au moins pendant un temps.

En tous cas, voilà une bonne leçon à méditer pour ceux qui rêvent d’être des mâles alphas. Car si l’Adelsheilige (« saint noble ») mérovingien n’a pas que des qualités chrétiennes, il n’en reste pas moins que leur aura n’est pas achetée, ni développée en salle de sport. Elle dépend bel et bien de qualités morales, à commencer par la réalisation du thélème, la volonté divine sacrée menant l’individu vers sa véritable identité; plutôt que la petite volonté de l’égo qui ne mène qu’à des caprices, et à se faire violence à soi-même. C’est pourquoi le charisme ne nait vraiment qu’en suivant sa propre voie. Malheureusement, celle-ci peut être obscurcie par l’ego, seul aspect de la psyché auquel la conscience a directement accès.

Bon, évidemment, il s’agit là d’une conception plus hindoue ou jungienne que médiévale; c’était juste histoire de caser un peu ce que je voulais dire sur la volonté. Comme quoi j’en ai quand même un peu; reste à savoir si c’est mon thélème ou juste un caprice!

 

La lutte finale

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Ben tiens, je découvre encore une invention française qui n’a eu de postérité qu’après avoir été récupérée par un autre. De quoi s’agit-il? Eh bien du concept de lutte des classes.

Évidemment, tout le monde connait cette idée du célèbre Karl Marx et de l’un peu moins célèbre Friedrich Engels, selon laquelle le moteur de l’histoire serait l’affrontement de classes sociales, oppresseurs cherchant à exploiter toujours plus des opprimés cherchant, eux, à mieux vivre. Et donc, ce concept est en fait hérité d’historiens et économistes français du début du XIXe siècle, et on le trouve notamment sous la plume de François Guizot, ministre durant la Monarchie de Juillet. D’ailleurs, Karl Marx lui en accorde le crédit, ainsi qu’à un autre français, Augustin Thierry. Sauf que ces penseurs français étaient des libéraux, et ont une vision de la chose un peu différente des socialistes, et ce sur deux points:

  • Les premiers exemples observés proviennent à la base de luttes ethniques. En France, Thierry voit dans la lutte entre la noblesse et le clergé d’une part, et le tiers-état de l’autre, une rémanence de la domination franque (l’aristocratie qui fournit nobles et haut clercs) sur les autochtones gallo-romains (le petit peuple). Cluzot, dans l’extrait cité plus haut, estime que l’immobilisme de la société asiatique vient de ce que ses classes se sont définitivement figées en castes. On pense donc à l’Inde, où les castes supérieures, kshatrya (guerriers) et brahmin (prêtres) revendiquent descendre d’envahisseurs Aryens, tandis que les castes inférieures (vaishya et sudra) sont indigènes.
  • Inspirés par l’Ancien Régime (on se situe au sortir de la Révolution Française), ils voient comme objectif de la lutte des classes une « recherche de rente » provenant de l’impôt, payé par la classe dominée (le tiers-état) et profitant aux dominants (noblesse et clergé). Cette conception est notamment formulée par le pionnier du libéralisme Frédéric Bastiat : « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Ce phénomène est bien entendu d’autant plus prégnant que l’État est fort, c’est à dire d’autant plus qu’il a de missions à mener.

Les deux points offrent bien sûr matière à réfléchir: pour le premier, force est de constater que l’immigration a largement changé l’ethnicité du prolétariat français, ce qui a coïncidé avec la fin d’une réelle volonté politique de faire du social. La fondation de SOS Racisme un an après le tournant de la rigueur du gouvernement Mitterrand, en 1983, retourne la lutte des classes en lutte des peuples. C’est là que nait le « beauf » c’est à dire la volonté de ridiculiser le prolo français inculte et raciste, tandis qu’aujourd’hui, le nouveau prolétaire ou son descendant, majoritairement musulman, semble se sentir davantage membre de l’oumma que d’une classe socio-économique (en tous cas, on les voit plus s’exprimer collectivement sur Gaza, ou le port du voile, que contre la désindustrialisation de la France).

Mais le deuxième point me semble plus intéressant. Alors que Marx (bon, du peu que j’en ai lu) ne s’intéresse à l’État que comme superstructure, c’est à dire comme construction idéologique destinée à masquer les lois de l’économie en action (c’est à dire la lutte des classes économiques), on le voit jouer ici un rôle plus central, un véritable enjeu. Or, c’est bien cet élément de plus qui nous fait comprendre les dérives du communisme et du socialisme.

Rappelons un fait: la société médiévale européenne était répartie non pas en deux classes (oppresseurs/opprimés) mais en trois: orantes, bellantes, laborantes; ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent. Or, cet ordre n’est pas né avec l’Église: ce n’est qu’un avatar du principe, identifié par l’anthropologue Georges Dumézil, d’une répartition tripartite des fonctions dans les sociétés indo-européennes: magie ou souveraineté (chez les indo-européens, le roi est avant tout un prêtre et un mage), combat, fécondité. Or, dans la lutte des classes marxienne, nous avons la troisième fonction (le prolétariat), la deuxième (bourgeoisie exerçant une violence économique). Mais où est la première, celle des clercs, des intellectuels qui conseillent la deuxième fonction, et incarnent l’autorité dont elle tire sa légitimité?

En fait, l’État n’a rien d’une structure secondaire: c’est le lieu naturel de ceux qui veulent vivre en exploitants sans se rendre coupable de l’exploitation elle-même. Le clerc est toujours symboliquement désarmé ou dévirilisé: du prêtre chrétien, à qui on interdit de faire couler le sang, au dieu nordique de l’autorité souveraine, Tyr, qui sacrifie sa main droite (celle maniant l’épée) dans la gueule du loup cosmique Fenrir. Mais, du coup, il doit bien vivre, et vit donc de rente. C’est pourquoi oublier la « recherche de rente » dans la lutte des classes, c’est oublier l’intérêt de la première fonction, la plus importante, celle qui contrôle l’intelligence, et donc les esprits.

Et de fait, qu’arriva-t-il aux régimes socialistes? Eh bien les gens intelligents, les braves gens qui conseillaient aux ouvriers de se révolter, tenaient objectivement la fonction de clercs, et ont agi en fonction: instauration d’un dogme marxiste, puis d’une quasi-religion d’état dans les pays où il s’est imposé, avec à la clé des accusations de révisionnisme, c’est à dire d’hérésie laïque. Pour finir, plus de capital, mais un État fort et donc, générant une forte rente, dont les premiers bénéficiaires sont sa destination naturelle: les clercs, devenus les fameux apparatchiks.

Et, bien entendu, dans la France de 2014, le prolétaire se fait rare (il disparait avec le travail), ce qui rend l’analyse marxiste plus compliquée; mais l’État est plus fort que jamais, ce qui rend la lutte des classes facile à comprendre dans l’optique de la recherche de rente. Il suffit de savoir qui paie le plus d’impôt, et qui en bénéficie le plus, ceux-ci étant, même pauvres ou modestes (assistés sociaux, professions protégées) plus ou moins alliés objectifs du système. Je pense que tout le monde se fera une bonne idée de ce que je veux dire.

Comment donc Marx, malgré ses observations fines, a-t-il pu laisser passer un détail aussi crucial? Peut-être s’agit-il d’un choix, ou d’une erreur de bonne foi. Peut-être, en bon Taureau, pensait-il que l’argent était un déterminant suffisant; avec Freud, autre Taureau qui explique le monde entièrement par le sexe, on a l’essentiel des motivations du signe ( il manque la nourriture; ça viendra peut-être). Ou encore, peut-être s’agit-il de son inconscient de classe de bourgeois, même déclassé. Avec la Révolution Française, la bourgeoisie détrônait la noblesse; avec la Révolution Communiste, elle détrône enfin le clergé pour asseoir son pouvoir totalement. Car, on le sait bien, les révolutionnaires sont souvent bourgeois: Lénine, Che Guevara, Fidel Castro, un des plus modestes étant Staline, qui fut par contre… séminariste, et fut encore plus clérical que d’autres, en créant un culte de sa personnalité.

Bref, la morale de tout ça, c’est, d’une part, qu’on ne devrait jamais trop s’éloigner des penseurs français; et d’autre part, que l’on sait désormais lier la recherche de rente de l’État et la fonction cléricale: conception de l’idéologie dominante et attribution de l’autorité. Du coup, si vous croisez, au hasard, un gouvernement qui réduirait toutes les dépenses sauf son propre train de vie, tout en passant son temps à vouloir modifier la culture de son pays au lieu de gouverner, vous saurez pourquoi.

 

Tradition, trahison

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« Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l’étude de vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s’attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. » (Lettre à Diognète, anonyme, IIe siècle)

Voici donc qu’on me tend ce texte, dans une manifestation on ne peut plus officielle du diocèse de Paris, supervisée par un vicaire épiscopal. Du sérieux, en somme, et qui arrive à point nommé. Entre La Manif’ Pour Tous, qui nous parle des racines chrétiennes de la France, et mes lectures d’Alain de Benoist qui, avec son érudition consommée, sait mieux que personne mettre à jour les faiblesses du christianisme, n’est-il pas légitime de se demander la part du paganisme (ou plutôt des anciennes religions européennes) dans notre culture? Ou encore se demander en quoi consistent les racines chrétiennes de la France?

Prenons le cas du mariage. Est-il basé sur la complémentarité des sexes et leur fécondité? Ou bien est-ce avant tout une question d’amour, une façon d’entériner un concubinage? La première position est celle de la tradition la plus universelle, présente à toutes les époques sur tous les continents. La deuxième est celle de la modernité, même si, bien sûr, l’amour romantique est aussi universel. Et la tradition chrétienne de l’Église? Elle nous dit les deux à la fois, mais de façon distincte: le mariage traditionnel est affirmé et codifié dès l’Ancien Testament, tandis que les Évangiles (notamment Matthieu 19, 4-9) insistent sur l’unicité et la fusion dans le mariage, réfutant le divorce prévu par la Loi révélée. On peut donc probablement penser, avec Alain de Benoist, que c’est l’Église qui a mis l’amour à la racine du mariage, conception qu’il estime précisément à l’origine de l’épidémie de divorces: on aime, on se marie; on n’aime plus, on divorce. Et si c’est l’amour qui fonde en premier lieu le mariage, alors pourquoi ne pas permettre aux homosexuels de se marier entre eux? Paradoxal, mais ce ne serait pas la première fois que les valeurs de l’Église lui reviendraient dans la figure.

Et d’ailleurs, pourquoi une telle différence entre la loi mosaïque et l’enseignement de Jésus? Parce que les deux n’ont pas la même perspective: Moïse cherche à donner aux Hébreux une organisation sociale réaliste, tenant compte du lieu et de l’époque, alors que la révélation du Christ est absolue et transcendante. Saint Paul dit bien que respecter les 613 recommandations de la loi juive sans faillir est quasiment impossible, alors que penser de leur version approfondie, tenant compte des sentiments et intentions? C’est intenable, et c’est bien pour ça que le Fils de Dieu s’est fait connaître, a fondé son église, a donné sa vie, est retourné au ciel, toutes ces complications pour pouvoir revenir auprès de chaque homme individuellement: « Je mettrai ma loi au dedans d’eux, Je l’écrirai dans leur cœur » (Jérémie 31, 33). L’Ancienne Alliance était tout le temps enfreinte, y compris sur des points semblant pourtant peu sujets à polémique (interdiction des idoles, auxquelles les Hébreux reviennent sans cesse); bref, Dieu a constaté que le moralisme ne marchait pas, et a changé de plan.

La conséquence, de cela, c’est qu’il y a un monde entre des « valeurs » ou des « traditions » et le Verbe incarné; que l’on y croie ou pas, le credo central du christianisme est, comme son nom l’indique, que le salut passe par le Christ, et notre vicaire épiscopal de l’autre jour nous disait bien que son rôle à lui était de nous donner le Christ, et rien d’autre. Et je suis tout à fait d’accord. Alors je me pose la question: pourquoi ériger en valeur de société, c’est à dire en valeur légale, contraignante pour tous les citoyens, ce qui ne vient qu’avec la communion avec Dieu?

La citation en tête d’article est la clé du paradoxe: le mariage chrétien n’est pas une tradition; simplement, les chrétiens faisant comme les autres, mais différemment, leur mariage provient de leur tradition locale (juive dans les Évangiles) augmentée de l’amour qui vient du Christ et de son imitation. D’où l’universalité du christianisme, mais aussi les conflits entre juifs et grecs qui ont émaillé ses débuts. Des traditions différentes se réunissent dans la même communauté en gardant leur identité, tout en étant transcendées et progressivement transformées par un lien commun. Que penser donc d’une tradition qui se revendiquerait chrétienne? Et, si elle devait être confrontée à d’autres traditions, avec qui communier pour dépasser la différence, cette fois?

On aboutit donc naturellement à l’impasse moderne: en érigeant en valeurs universelles et en tradition concrète ce qui aurait du rester dans le domaine de la mystique, on finit par tout gâcher et faire du christianisme un groupe sociologique comme les autres. Les chrétiens vivent dans des quartiers, voire des villes, où ils sont majoritaires; ils votent majoritairement UMP, ont parfois des prénoms tout droit sortis du XVè siècle et portent leur pull sur les épaules. Ils vivent dans un monde de pèlerinages, d’images pieuses et de cantiques, défendent leurs doctrines sur la vie, l’univers et le reste, et ont toute une littérature théologique qu’ils sont les seuls à lire. Voilà ce que pourrait donner une épitre à Diognète écrite aujourd’hui en France; je vous laisse comparer. Qu’il existe une culture française de christianisme est bien sûr normal, après des siècles d’imprégnation; mais il est dommage de ne plus distinguer de qui est chrétien, donc universel, et ce qui est local et traditionnel.

Traduttore, traditore, disent les italiens (« traducteur, traître« ), et, dans la même veine étymologique, il me semble qu’on puisse dire « tradition, trahison« , dans le cas du christianisme: la transmission de valeurs figées dans le temps trahit sa véritable essence, qui est de transcender le monde par la mystique, afin de porter sur lui un regard toujours neuf et d’être créateur permanent de valeurs. Comme les prêtres et les moines qui canalisèrent, patiemment, la culture franque païenne pour créer la France.

Le Juge des Enfers

En découvrant pour la première fois le sommaire de la Bible, je fus surpris, et, pour tout dire, ennuyé à l’avance, en découvrant un « livre des Juges ». Qu’est-ce qu’ils vont bien nous raconter,  me disais-je, des cas pratiques de droit à la sauce Âge de Fer? Heureusement, ce n’est pas le cas: prenant place après une conquête pour le moins imparfaite du pays de Canaan par les Israélites, ceux-ci sont entourés de peuples puissants cherchant à conquérir le territoire que Dieu leur avait promis. Aussi celui-ci, pour les défendre, suscite-t-il des héros surpuissants, en cas de danger, pour les sauver; ce sont nos Juges, entre autres le fameux Samson. Malgré cela, Israël ne fut pas satisfait et demanda un roi comme les autres peuples pour tenir lieu de protecteur permanent. Le temps des Juges, hommes providentiels à la mission éphémère, s’achève quand Dieu décide à contrecœur de céder à leurs demandes, alors qu’il souhaitait leur épargner le fardeau d’un gouvernement. Et de fait, la royauté commence sous de mauvais auspices, avec un roi Saül bien imparfait. Le deuxième roi, David, est un des rares à être réellement fidèle; son fils Salomon, malgré sa sagesse proverbiale, tombe dans l’idolâtrie vers la fin de sa vie.

Bref, ces fameux juges portent mieux le costume de Batman que la robe de magistrat, et leur fonction a peu de rapport avec le droit, à moins qu’on les considère aussi flics et bourreaux en même temps, ce qui est tout de même assez éloigné de notre conception de la justice.

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Quoique

En fin de compte, il est intéressant de regarder l’histoire avec ce concept en tête: non seulement l’intervention d’hommes (et femmes bien sûr) providentiels, mais aussi le contraste avec le gouvernement permanent. Les crises de l’Église ont suscité de grands saints: aux XII-XIIIe siècle, une crise de la foi et de la papauté (qui culminera avec le schisme d’Occident) voit naitre en rang serré Saint Dominique, Saint François d’Assise, Saint Thomas d’Aquin, Saint Bonaventure et Saint Antoine de Padoue. A la naissance du protestantisme, on voit Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d’Avila et Saint Ignace de Loyola cohabiter dans l’Espagne du XVIe siècle. Et dans un registre plus politique, voyons l’humble bergère Jeanne d’Arc sauver le royaume de Charles VII réduit à sa portion congrue; le petit caporal Napoléon remettre d’aplomb la France noyée dans le délire révolutionnaire; De Gaulle intervenant quand la IIIe République puis, en 1958, la IVe aussi se retrouvent dépassées, etc.

Voilà, il me semble de beaux exemples de Juges, et à chaque fois, apparus lors de crise des autorités légitimes, comme si la chronologie de l’Ancien Testament était déroulée à l’envers: le temps des rois étant aboli, le temps des Juges reprend son cours. Et il y aurait beaucoup à méditer sur les États-Unis, pays qui se flatte de sa démocratie, tout en vénérant ses présidents comme des rois, et qui, comme en atteste sa production industrielle de superhéros, semble appeler des ses vœux les Juges de Dieu pour le sauver. Le sauver de quoi, d’ailleurs? La question se pose.

En astrologie, en tous cas, il existe un Juge, c’est Pluton. Planète du dieu des Enfers, elle est le sceau de l’Apocalypse: comme dans le dernier livre du Nouveau Testament, elle suscite les plus mauvais côtés des signes dans lesquels elle transite pour mieux les combattre ensuite en deux occasions: lors de son transit, et par le biais des natifs de cette même époque.

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C’est ainsi que Pluton en transit dans le Lion entre 1937 et 1953 a vu les premières exactions des dictatures (caricature du principe lion de gouvernement) du XXe siècle, avant de donner la génération des baby-boomers, égoïste et jouisseuse (le Lion étant le signe de l’égo et des loisirs). Pluton en Vierge, signe de stérilité, de routine et d’exactitude, a vu le début du contrôle des naissances, le « métro-boulot-dodo », et nous a donné une génération de PDGs gérant les grandes sociétés française à coups de chiffres, comme des comptables. Pluton en Balance, signe d’hédonisme et de doute, a signé les extravagances et l’explosion de la drogue dans les années 70, avant d’enfanter la génération X, consumériste et paumée.

Aujourd’hui, que penser? De 1985 à 1995, Pluton était en Scorpion, son domicile, le signe des forces cachées. Les jeunes d’aujourd’hui sont les natifs de cette époque, qui a commencé avec Tchernobyl (la radioactivité est un thème Scorpion) mais surtout a vu l’émergence d’une nouvelle donne politique. Et je ne parle pas seulement de la chute progressive de l’empire soviétique, mais aussi, en France, de la transformation progressive de la culture ambiante par le socialisme: apparition de l’antiracisme, Fête de la musique comme coup d’envoi du festivisme niais qui étouffe chaque jour un peu plus ce pays. Bref, une nouvelle classe de realpolitik: la modification directe de la culture, désormais imposée de force par l’élite au lieu d’évoluer naturellement. « L’hégémonie idéologique et culturelle précède la victoire politique »; cette phrase du communiste Gramsci est, paradoxalement, la clé de voûte de cette époque de fin de règne du bloc de l’Est. Phrase que la droite n’aurait jamais du oublier; l’abandon de la culture et de l’intellect à la gauche pour s’occuper des « affaires sérieuses » (c’est à dire son portefeuille) a scellé sa déconfiture actuelle, n’ayant plus d’autre valeurs à défendre que celles de ses ennemis.

Pluton en Scorpion dévoile à ceux qui le veulent bien la source du pouvoir, et malheur aux vaincus. Mais justement, la planète semble bien avoir marqué les natifs de son sceau. Car, massivement, ces jeunes ne croient ni ne lisent les journaux comme leurs parents. Que font-ils, et qui écoutent-ils? De plus en plus, les voix, justement, de la politique du réel. Alain Soral. Dieudonné. Vladimir Poutine. Même chez les familles bien comme il faut; et d’ailleurs, les jeunes de La Manif’ Pour Tous ne semblent pas forcément partis pour écouter ni leurs parents, ni leurs évêques. Bon, pour l’instant ils affluent à l’UMP, leur « famille politique naturelle » (lol), mais il faut bien se faire les dents.

En tous cas, Pluton semble bien avancer ses pions; certes, elle le fait également dans les générations précédentes, mais l’effet de masse d’une génération entière peut tout changer. L’État faiblit, et le temps semble s’écouler de nouveau à l’envers; du temps des rois, ou plutôt des roitelets, vers un nouveau temps des Juges. Comme disent les Chinois, nous  risquons bien de vivre en des temps intéressants.

Le retour du Roi

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Peut-on être catholique sans être royaliste? La question peut se poser, tant il est vrai que le Christ (et, avec lui, tous les baptisés) est prêtre, prophète et roi, et non pas président ou premier ministre. D’ailleurs, le verrait-on faire le tour des marchés à serrer des paluches pour se faire élire? Beurk. Enfin, bien sûr, le simple fait que tous les baptisés aient également la vocation royale peut tout aussi bien légitimer la démocratie, même si d’une façon différente de notre république, d’inspiration franc-maçonne. A commencer par le fait que chacun devrait être maître chez lui (et ne pas se laisser dicter le fonctionnement de son foyer par une morale d’état extérieure), et posséder son outil de production (au lieu de rester le serf d’une entreprise); de toute façon, la liberté est forcément à ce prix, et c’est d’ailleurs plus ou moins ainsi que Marx envisageait sa société sans classes. Mais bon, ceci étant dit, une autre question se pose: peut-on être français sans être royaliste? Regardons un peu notre histoire; à votre avis?

Soyons sérieux deux minutes: depuis qu’ils sont républicains, les Français n’ont jamais cessé de plébisciter les hommes forts; Napoléon, Boulanger, De Gaulle, et même Mitterrand ou Sarkozy. Dans la Ve république, le rôle présidentiel est clairement un substitut du trône. Est-ce vraiment étonnant? Après tout, le Roi de France n’était pas seulement couronné (soit, en somme, une simple nomination civile) mais sacré; désigné par Dieu, et non pas seulement par la société laïque. Pas étonnant, donc, que la trace du roi-prêtre, lieutenant terrestre du Christ, reste gravée dans l’inconscient collectif français. On trouve même des journalistes, dans la large majorité de gauche et laïques, pour parler d’onction du suffrage universel. Alors bon, pourquoi supporter des élus médiocres alors qu’on pourrait avoir des aristos, peut-être médiocres aussi, certes, mais avec au moins un poil plus de panache?

Eh bien, pour le savoir, c’est tout simple; faisons le tour des prétendants au trône (sans compter le comte de Paris, qui va sur ses 81 ans; ça fait un peu beaucoup pour une prise de fonctions politiques):

  • Jean d’Orléans, prétendant orléaniste: titulaire d’un MBA d’une université californienne, a travaillé dix ans comme consultant dans le groupe Banques Populaires
  • Louis de Bourbon, prétendant légitimiste: master en finances, ayant participé à un MBA (sans l’avoir, je suppose), a travaillé à la BNP ainsi que pour une banque vénézuelienne
  • Jean-Christophe Napoléon, prétendant impérial: diplômé d’HEC Paris, travaille dans un fonds d’investissement londonien après deux ans chez Morgan Stanley, célèbre banque d’affaires

Alors bon, que dire? Je ne doute pas une seconde qu’il s’agisse de gens bien, voire que leur cursus puisse faire d’eux d’excellents hauts fonctionnaires (davantage, en tous cas, que nos ministres sciencepotards), mais niveau crédibilité, il y aurait à redire. Déjà, la finance est notoirement un cheval de Troie de la culture angloaméricaine, et je vois mal quelqu’un ayant trempé à ce point dans le fiel de la perfide Albion devenir le porte-étendard de l’identité française. De plus, vous voyez un roi expliquer qu' »après une première expérience réussie dans une grande banque d’affaires, ayant confirmé son goût et ses compétences pour les relations internationales acquises au cours de ses études, je souhaiterais désormais franchir un nouveau niveau de responsabilités« ?

Pour une carrière professionnelle, c’est parfait, mais niveau panache, c’est pas trop ça. En comparaison, l’écrivain contemporain Marin de Viry, auteur de l’excellent Matin des abrutis et issu d’une vieille maison savoyarde, est au moins passé par Saint-Cyr avant de faire carrière dans le privé. Au moins avait-il compris, comme disait Cyrano, que l’on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.

Bref, c’est tout à ces réflexions qu’un fait, tout d’abord très discret, a fini par s’imposer dans mon esprit. N’étant croyant que depuis un an, je découvre progressivement ce monde à part qu’est la France catholique. Il n’y est en fin de compte presque jamais question de rois, ou alors presque comme une boutade ou comme horizon extrêmement vague; mais il est une figure royale qui revient, de façon sérieuse et circonstanciée: celle de Louis XVI. Outre la poignée de gens qui commémorent son exécution le 21 janvier (qui fut d’ailleurs journée de deuil national pendant 17 ans, à la Restauration), il s’en trouvent encore plus pour l’honorer comme martyr, et j’ai vu une paroisse pas spécialement traditionaliste organiser la lecture de son testament. Dans l’église. Alors, face à ce culte qui ne dit pas son nom, à quand le procès en béatification?

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Bien évidemment, je ne suis pas le premier à y penser. Déjà quelques mois après l’exécution, le pape de l’époque avait souligné tous les aspects permettant d’espérer qu’une telle démarche puisse aboutir. Encore faudrait-il qu’un archevêque de paris se décide à la lancer, car c’est à lui que revient de proposer le dossier à la curie romaine. Et c’est bien là que le bât blesse, car c’est là que la démarche devient politique: cela reviendrait à clamer à la face de la République qu’elle n’a pas tant condamné Louis XVI à cause d’un crime supposé (ce dernier ayant, selon toute probabilité, plutôt souhaité garder une parcelle de pouvoir mais pas mener une Contre Révolution radicale) mais bien plutôt qu’elle l’a supprimé précisément pour ce qu’il était: le Roi sacré, lien du pays avec Dieu et l’Église. C’est pourtant bien ce qui semble être le cas, et cela explique bien la « religion de la République ». Si celle-ci, qui apparaît à la Révolution (avec son cortège d’idée folles auquel Napoléon coupe court, tout en conservant et développant les aspects les plus pertinents) fut longtemps atténuée par des dirigeants chrétiens, réapparait de nos jours en pleine force avec la fameux « pacte républicain », aussi dogmatique qu’obscur, mais de façon très nette et explicite chez notre cher ministre de l’Education.

Reconnaitre un tel fait serait donc éminemment politique. Si l’Église le fait, elle accuse la République d’un crime, et même d’un sacrilège, ce qu’elle ne semble pas prête à faire. Le mieux serait que le Président ou l’Assemblée le fassent. Après tout, pourquoi pas? On commence à être rôdé sur les lois mémorielles et autres auto-flagellations. Et pour ma part, je pense que cette fois, l’exercice serait réellement salutaire; c’est, à mon avis, la seule façon de réellement réconcilier la France avec son passé et son identité. Mais ça impliquerait de se mettre en porte-à-faux avec tout ceux qui profitent de ce clivage, et qui, précisément, construisent leur autorité sur cette nouvelle religion.

Religion, donc, fondée par un sacrilège et un sacrifice de sang à une idole (la République). Pas étonnant que la France souffre depuis lors: défaites militaires à la pelle (alors que l’armée du Roy était réputée invincible, chape de plomb de la morale bourgeoise, dogmatique et hypocrite (de la censure des Fleurs du Mal à nos commissaires politiques socialistes), suivisme servile du supérieur du moment (Angleterre à l’ère victorienne, USA depuis les années 60). Bref, il semble bien qu’avec son roi-prêtre, la France ait perdu sa vitalité et ne fasse, depuis, que continuer sur sa lancée avec plus ou moins de bonheur. A l’heure actuelle, environ 20% de la population pense qu’être gouvernés par un roi serait une bonne chose, et à peine moins pense que cela garantirait davantage les libertés individuelles. C’est loin de la majorité, mais c’est loin d’être ridicule pour une idée qu’on aurait pu croire appartenir à un passé révolu. Et Dieu sait comment évolueront les choses en ces temps d’échec patent et généralisé des institutions si la situation, de pénible, devient insupportable.

 

Le temps du rêve

Bon, la politique c’est bien joli, mais s’agirait pas de perdre mon coeur de métier non plus. D’autant que celle-ci ramène à celui-là: les temps changent, aussi est-il intéressant de voir les mécanismes en jeu. Et pour cela, je vous emmène en voyage vers une destination exotique: l’Australie. Car les Aborigènes de ce pays ont élaboré une mythologie au fonctionnement très particulier, dont on peut tirer quelques belles inspirations.

En effet, la grande majorité des religions ont des mythes créateurs et eschatologiques plus ou moins figés, avec des récits légendaires entre les deux. Parmi ces derniers, on trouve notamment les épopées,histoires humaines exposant les origines d’une culture, d’une nation; ou encore les mystères, des mises en scène permettant de contempler l’action des dieux, d’éprouver le sacré, dans sa dimension échappant aux mots et à la réflexion humaine. Or, la culture aborigène se distingue en ce que tous ces rôles sont tenus par des récits cosmogoniques se situant dans un temps hors du temps, le Temps du rêve (aussi parfois appelé Rêve tout court). Plus précisément, il s’agit bel et bien du temps de la création, c’est à dire le moment où les dieux ont créé le monde en le rêvant, à ceci près qu’il continue à exister, et reste accessible aux hommes (notamment les sorciers) à la manière du monde des esprits des chamanes. Inversement, chaque nouveauté dans ce que les mythes du temps du rêve sont sensés expliquer (lois, coutumes mais aussi sentiers physiques) entrainent l’apparition de nouvelles histoires, se déroulant également dans le temps de la création. Et il ne s’agit pas juste d’un tour de passe-passe; c’est bel est bien le Temps du rêve qui est modifié.

Cette conception est à rapprocher du concept grec des trois temps: chronos (temps linéaire), aiôn (temps cyclique, ère) et kairos (la croisée des chemins, le moment où tout peut basculer). En effet, si le concept de l’aiôn (parfois francisé en éon) est un peu obscur en soi, on voit mieux de quoi il peut retourner par le concept de temps du rêve: un mythe se répétant de façon cyclique, répété, mais qui engendre le monde tel qu’on le connait, et notamment le chronos.  On peut comparer cela au mouvement cyclique d’une roue, qui engendre le mouvement rectiligne de la voiture, et d’ailleurs les grands rois et héros de l’Inde étaient parfois appelé chakravanti, « ceux qui font tourner la roue ». Cela signifiait donc qu’on les considérait comme des forces de l’histoire; ils étaient donc élevés, par celle appellation au domaine divin des aiôns.

Enfin je dis divin, comme ça, au débotté, mais il semble que la plupart des cultures aient eu l’intuition de cette forme d’action, mais l’aient plutôt placé dans le semi-divin: c’est le statut de la plupart des héros grecs, par exemple, et de même la Bible évoque des Géants (nephilim) issus des « fils de Dieu » et des « fils des hommes »: « Lorsque les hommes eurent commencé à se multiplier à la surface de la terre et que des filles leur furent nées,  les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent […] Il y avait des géants sur la terre à cette époque-là. Ce fut aussi le cas après que les fils de Dieu se furent unis aux filles des hommes et qu’elles leur eurent donné des enfants. C’étaient les célèbres héros de l’Antiquité. » (Genèse 6, 1-4). Dans la mythologie nordique, c’est également le concept de géant (jotun) qui est utilisé pour désigner les forces chaotique du monde. De tous ces points de vue se dégage un consensus, celui de phénomènes régissant le monde à grande échelle, qui peuvent rester sauvages (géants) ou être canalisés par des humains (héros), qui accomplissent alors des exploits considérés comme dignes des dieux.  Tels semblent bien êtres les aiôns.

Cependant,  une roue peut avancer ou tourner à vide, et un éon cyclique peut ne faire que se répéter indéfiniment. D’où le concept de temps purement cyclique des cultures antiques (ainsi que de l’éternel retour nietzschéen), illustrée par la formule de l’Ecclésiaste: « Ce qui est, c’est ce qui a été, et ce qui a été, c’est ce qui sera; il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1, 9). C’est ce qu’illustre, dans le tarot, l’arcane de la Roue de Fortune: la roue figée autour d’un axe immobile, attendant que l’on vienne activer sa manivelle.

la-roue-de-fortune[1]

Et ce qui vient l’activer, c’est le kairos. Ce temps de l’occasion, avec un avant et un après bien définis, c’est précisément la définition de la création, le temps qui donne la vie. Car certes, on peut considérer, comme certains le font, Dieu comme un « grand horloger » ayant créé le monde en six jours puis l’ayant laissé se démerder tout seul après. Mais le Dieu chrétien est la source de toute vie en tout instant du monde, ce qui indique bien qu’il ne faut pas comprendre les six jours (et même l’histoire d’Adam et Eve) comme un seul événement initial, façon Big Bang, mais plutôt un mythe hors du temps mais toujours présent, à la manière du temps du rêve. C’est cette instant de basculement du néant à l’existant, ce kairos comme moteur premier (primum movens, conceptde la scolastique hérité d’Aristote) de la Création, qui permet au aiôns de se mouvoir utilement afin de générer le chronos; soit, pour reprendre notre métaphore mécanique, le moteur qui met les roues en mouvement pour faire avancer la voiture.

Bien, à titre d’exercice, nous pouvons examiner la notion de fin de l’histoire. Car si tout les religions ont leur eschatologie, la philosophie moderne a également la sienne depuis le philosophe allemand Hegel (sans parler de Marx, qui a appliqué la méthode dialectique de Hegel à l’histoire). Évidemment, le concept, pour ceux qui y croient, ne fait pas consensus, mais Hegel, ainsi que le philosophe américain Francis Fukuyama, pensent qu’il s’agira de la diffusion planétaire de la démocratie, tandis que Marx parle de société sans classes. Dans les deux théories, de toute façon, il s’agit de la même idée, à savoir que le moteur de l’histoire s’épuisera, tout simplement; il y aura certes encore des événements, mais plus aucun n’aurait de portée historique. Outre que cela parait bien commode pour museler toute forme d’opposition une fois le paradis démocratique/des travailleurs instaurée, d’un point de vue « mécaniste », il semble que ces théories ne prêtent pas au temps une réelle force motrice, mais une simple inertie. L’histoire a eu un moteur, puis elle l’a perdue, et se contente de continuer sur sa lancée, avant de mourir à petit feu; voilà ce que semblent dire ces théories. Et force est de constater que, du point de vue hegélien, l’Occident est plus ou moins arrivés à la fin de l’histoire; la démocratie, la paix et les droits de l’homme règnent en maîtres indisputés sur le paysage des idées. Et pourtant, c’est en occident qu’il y a le plus de dépressions, le moins de croissance, la plus forte baisse de natalité. C’est là qui a le plus de richesse, mais de moins en moins de réelles carrières, ou d’opportunités, bref, c’est là qu’il y a le moins de vie, et où, d’ailleurs, on quémande le plus la mort (avortement, suicide assisté…). Même sans croire en quoi que ce soit, force est de constater: le moteur premier de l’histoire semble fortement corrélé avec celui de la vie des individus, et si les événements historiques peuvent s’arrêter sans qu’on leur demande leur avis, il en va autrement des destinées humaines.

« Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans ce sont des loups voraces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. On ne cueille pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des chardons. C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits, et que l’arbre mauvais donne des fruits détestables. Un arbre bon ne peut pas porter des fruits détestables, ni un arbre mauvais porter de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » (Matthieu 7, 15-20)