Melancholia II

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Diogène, John William Waterhouse, 1882

 

(C’est amusant parce que le tableau de Dürer qui illustrait l’article précédent s’appelle Melancholia I, mais n’a pas eu de suite connue, alors que moi, je n’avais pas prévu de suite, et puis bon… du coup je dois trouver une autre illustration)

 

Bon, il m’a fallu du temps, mais je pense pouvoir enfin exprimer ce que me semble être la mélancolie (et donc, l’action propre de la planète Saturne). Il s’agit tout simplement d’un principe de concrétisation.

 

Voilà voilà, c’est tout bête. A la prochaine.

 

Quoi, il faut que j’explique en plus? Bon, allez, mais c’est vraiment parce que c’est vous.

 

Dans votre vie, il y a des choses solides et d’autres moins, mais ce n’est pas forcément grave; du sérieux et du frivole. Mais il y a aussi nécessairement des illusions, des mirages, des frivolités qui nous semblent importantes, ou au contraires des choses sérieuses qui nous semblent ténues et peu intéressantes.

Il peut être difficile de faire la différence, à moins d’un test d’effort grandeur nature. Les circonstances dramatiques (deuil etc) sont un bon moyen de faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire, mais ce sont des occurrences (heureusement) rares.

 

C’est donc ici que la mélancolie prend le relais. Cette humeur qui exacerbe toutes les émotions va, ce faisant, peser, comme le plomb de Saturne, sur tous les aspects de notre vie. Ceux qui sont solides s’en trouveront renforcés, ceux qui sont fragiles s’effondrent sur eux-mêmes, sous le poids de leurs propres contradictions.

 

Bref tout est concrétisé, c’est à dire épaissi et réalisé, étant entendu que le destin d’une illusion, dans ce cas, est de se dissiper. C’est également le principe de passage à l’acte, en se salissant les mains (les médecins, et les assassins, ont souvent une dominance Mars-Saturne).

 

D’où les traits habituels de Saturne: le temporaire, impermanent, est écrasé, tandis que ce qui est ténu mais de valeur prend forme. Comme, par exemple, des concepts éternels mais abstraits (d’où son rôle dans la philosophie, la physique etc), ou encore l’élusif kairos, ce point de basculement du destin où brillent particulièrement les mélancoliques, d’après Aristote. Aussi, la mélancolie aide au détachement, et donc, entre autres, au travail de deuil (qui consiste précisément à détruire des liens qui, n’ayant plus lieu d’être, sont devenus incohérents et illusoires).

 

Bien évidemment, la mélancolie ne saurait être une fin en soi. Son seul rôle est de permettre de construire notre vie sur le roc et pas sur le sable, afin qu’elle ne s’écroule pas  à la première averse. Mais le but est tout de même de construire; ou bien l’on risque de finir, comme Diogène, par rester à se morfondre dans l’ombre tandis qu’Éros et les plaisirs de la vie passent en se moquant.

 

Edit:  J’ai un peu oublié de parler de certaines conséquences de ce principe de concrétisation, notamment au vu des signes maîtres de Saturne: le Capricorne et le Verseau. Ces signes, de terre et d’air (rappelons-nous que les anciens hésitaient entre ces deux éléments pour l’attribution de la bile noire) représentent respectivement la mélancolie introvertie et extravertie.

 

Le Capricorne tourne son action concrétisante vers sa vie intérieure, donc avant tout ses sensations et sentiments; c’est pourquoi il est représenté par la chèvre, qui s’assure toujours de la solidité de ses appuis quand elle grimpe. C’est pourquoi elle est le signe des physiciens, vérifiant leurs données pour mieux avancer. Mais en même temps, on ne peut rien découvrir sans faire confiance à sa propre intuition contre l’avis commun. Et, là encore, il s’agit de concrétiser cette intuition, aussi ténue soit-elle, pour l’assumer envers et contre tout.

 

On voit aussi beaucoup de rock stars indéboulonnables natives ou marquées par le signe. La bile noire dissipe les paillettes du show biz et le ramène à ce qu’il est vraiment: une industrie, parfois impitoyable. Mais, de façon moins intuitive, elle favorise l’expression de la sensibilité et des comportements fantasques (David Bowie, Lemmy Kilminster) de la même façon que pour les intuitions scientifiques: parce qu’elle détruit ce qui est conventionnel ou transitoire pour affirmer ce qui provient réellement de la personnalité.

 

Les Verseaux, quand à eux, tournent la mélancolie vers le monde extérieur. Ils y voient tout ce qui est figé, périmé ou absurde, et aimeraient l’expurger. C’est pourquoi il est le signe de la libération, de la purification, des révolutionnaires et des utopistes (Marx). D’un autre côté, ils aimeraient concrétiser leurs idées (insufflées notamment par Uranus), sous formes de constructions intellectuelles. Ce qui en fait le signe des ingénieurs, des innovateurs, mais aussi souvent des juristes, ou encore des artistes et créateurs, notamment dans la musique et le cinéma.

 

Leur mélancolie donne une solidité à leur univers personnel, ce qui en fait le signe de l’originalité, des univers construits et visionnaires (Jules Verne, Viollet-le-Duc, le dessinateur Boulet). Visions qu’on qualifie souvent de futuristes, mais qui peuvent tout aussi bien chercher à recréer de lointains passés.

Melancholia

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Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
Le rire est ridicule autant que décevant,
Cette explication du mystère nocturne.)
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
L’Imagination, inquiète et débile,
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
Mourir, — en admettant que nous soyons mortels, —
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la logique d’une Influence maligne.

Paul Verlaine, Introduction aux Poèmes Saturniens

Voici une description fidèle, bien que peu engageante, pour le type humain que les anciens grecs appelaient mélancolique, du nom d’une humeur organique hypothétique de l’époque: la bile noire, melancholos. Ils lui attribuaient le potentiel de grands exploits, comme en atteste ce fragment attribué à Aristote:

Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont–ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine[…]?

La mélancolie n’est pas que de la tristesse: la bile noire pouvant s’échauffer ou se refroidir très vite, elle peut causer à la fois l’apathie et la frénésie. Elle peut donner des désirs sexuels impérieux ou, au contraire, pousser à se retirer du monde. bref, elle mène à tout, sauf à la tiédeur. En fin de compte, cette humeur est difficile à cerner, et à fait couler beaucoup d’encre. Mais il me semble qu’on peut en donner les traits synthétiques suivants:

– Humeurs diverses mais d’une grande intensité (quand le terme de « mélancolie » est entré dans le vocabulaire médical, il a commencé par désigner le trouble bipolaire). D’après Aristote, l’état de tristesse peut être du précisément à un excès d’excitation. Peut-être aussi qu’il s’agit du seul état de repos et de stabilité que la bile noire puisse garantir.

– Polymorphisme, tendance à la concentration profonde, au détachement, savoir se glisser dans des personnages, ou dans la peau des autres. Ce vieux renard de Freud a synthétisé ces traits sous la notion d' »oubli du Moi ».

– Nostalgie, soif de quelque chose d’indéfinissable.

Certains auteurs associent ce caractère à la planète Saturne, à qui l’on attribue pourtant des traits un peu différents, notamment un côté austère et moralisateur. Mais peut-être y’a-t-il des liens insoupçonnés au premier abord:

– Saturne donne de la profondeur et du poids à ce que font les natifs. Il existe des saturniens fantasques, partant dans des voies très personnelles, mais de façon très maitrisée.

– Se mettre dans la peau des autres est peut-être la clé de la moralité (tout de même variable) des saturniens, et de la tendance qu’ont certains de ne penser qu’en impératifs catégoriques.

– Enfin, Saturne est une sorte de porte vers le monde divin, que nous verrons plus en détail dans le prochain article. Le signe du Capricorne était pour les anciens « la porte du ciel », à l’opposé du Cancer, « porte des enfers ».

N’oublions pas en effet, que Saturne n’est pas un dieu mais un Titan, la génération antérieure de divinités, chassée par les olympiens. C’étaient probablement des dieux plus sauvages, des forces vives de la natures, et porteurs de cultes bien plus mystiques et vivants. Si les dieux de l’Olympe, plus intellectuels, règnent en maîtres dans toute l’histoire grecque connue, il semble que leur culte ait manqué de quelque chose de vivant, au point d’entrainer de nombreuses importations de dieux asiatiques dans les mondes hellénique puis romains: Aphrodite (l’Astarté babylonienne), Dionysos, Cybèle… et même le dieu du judaïsme, qui, il y a deux mille ans, attirait bien des Gentils dans les synagogues.

Ainsi, peut-être que tout simplement, le type mélancolique n’est-il que le symptôme de cette énergie des Titans, cette intensité vitale qui cherche à rentrer dans la vie des hommes. Après tout, le signe du Capricorne commence aussi, désormais, par la naissance de Celui qui a dit:

Voici, je suis à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai pour dîner; moi avec lui, et lui avec moi.

Apocalypse 3, 20