Volonté

Quinotaur[1]

Pfff, je voulais écrire un article sur le thème de la volonté, mais finalement, j’ai plus trop envie; c’est dire si je maitrise le sujet. Donc du coup, on va jouer aux devinettes: sauriez-vous me dire ce que représente le dessin ci-dessus? Mmm? Sans regarder le titre de l’image bien sûr.

Bon, je doute que vous y arriviez sans tricher, car le machin est très rarement cité: c’est un Quinotaure, un bidule qui n’est connu qu’à un seul titre, celui de père de Mérovée. C’est à dire le fondateur de la dynastie des Mérovingiens et grand-père de Clovis, le premier roi de France. En effet, la mère de celui-ci, alors enceinte, aurait été attaquée par ce monstre alors qu’elle se baignait, ce qui fait qu’on ne peut savoir qui, de lui ou du père légitime Clodion le Chevelu, était le vrai père.

Bien sûr, revendiquer une ascendance divine est un bon moyen d’asseoir son autorité, et nombre de tribus germaniques revendiquaient descendre de Wotan/Odin, les Francs étant justement une exception notable. On peut donc légitimement se demander « pourquoi »? Pourquoi un truc aquatique qui ne ressemble à rien, plutôt qu’un dieu guerrier largement reconnu?

Bon, de mon côté, j’ai mon avis: le Quinotaure a été rapproché des cultes de Nerthus décrits par Tacite, et qui s’achevaient justement autour d’un lac. Or, Nerthus a apparemment été identifiée, par interpretatio romana, à Saturne. Ce qui semble justifié: Saturne comme Nerthus n’est « libéré » que pendant un temps limité (durant les saturnales), et rétablit l’Âge d’Or de fertilité et de paix. Or, à quel autre animal fabuleux fait penser notre Quinotaure? Au Capricorne, mi-chèvre mi-poisson, correspondant précisément au domicile astrologique de la planète Saturne: la porte du ciel.

Évidemment, ça tient difficilement sur le plan des preuves matérielles, mais on pourrait y voir une logique profonde. Saturne est le père des dieux et, astrologiquement, le supérieur de Jupiter, planète de la royauté. Il est le prêtre qui, le jour de l’intronisation du monarque, lui confère la puissance divine (d’où le mot inauguration, du latin augur, force divine). Ainsi, cette double naissance rendrait Mérovée, « inauguré » dès sa naissance. Ce n’est pas rien, mais on peut tout de même se demander l’intérêt d’une telle histoire par rapport à une plus classique descendance de Wotan, surtout pour une lignée qui s’est bien vite convertie au christianisme. Le mystère demeure.

Il n’en reste pas moins intéressant de voir que ce règne par l’autorité divine a perduré à l’ère chrétienne: les Mérovingiens ont compté de nombreux saints, et il semblerait que l’hagiographie ait été leur principal genre littéraire. Et pas seulement pour se faire mousser, car la dynastie carolingienne, qui leur succède, ne s’intéresse qu’aux saints du passé, ou bien à des modèles d’ascétisme religieux bien trop éloignés pour servir de modèles concrets. Les Mérovingiens suivent leur modèles, ce qui est prouvé, paradoxalement, par le fait que ceux-ci sont parés de vertus parfois plus pragmatiques qu’évangéliques, comme le « noble lignage » ou « l’habileté à l’épée », afin de faciliter l’identification sûrement.

Pourquoi? Tout simplement pour rester habité de la puissance divine qui fonde leur pouvoir, au point que certains parlent même d’hagiocratie (« gouvernement par les saints« ). L’aura de sainteté a simplement remplacé le heil, ou halig, germanique (des équivalents existent dans la plupart des cultures), cette aura charismatique sacrée qui entourait les personnes de pouvoir, et que Clovis craignait de perdre à son baptême. Ainsi la tradition des rois-mages a pu perdurer, au moins pendant un temps.

En tous cas, voilà une bonne leçon à méditer pour ceux qui rêvent d’être des mâles alphas. Car si l’Adelsheilige (« saint noble ») mérovingien n’a pas que des qualités chrétiennes, il n’en reste pas moins que leur aura n’est pas achetée, ni développée en salle de sport. Elle dépend bel et bien de qualités morales, à commencer par la réalisation du thélème, la volonté divine sacrée menant l’individu vers sa véritable identité; plutôt que la petite volonté de l’égo qui ne mène qu’à des caprices, et à se faire violence à soi-même. C’est pourquoi le charisme ne nait vraiment qu’en suivant sa propre voie. Malheureusement, celle-ci peut être obscurcie par l’ego, seul aspect de la psyché auquel la conscience a directement accès.

Bon, évidemment, il s’agit là d’une conception plus hindoue ou jungienne que médiévale; c’était juste histoire de caser un peu ce que je voulais dire sur la volonté. Comme quoi j’en ai quand même un peu; reste à savoir si c’est mon thélème ou juste un caprice!

 

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Le retour du Roi

aragorn-dans-le-retour-du-roi[1]

Peut-on être catholique sans être royaliste? La question peut se poser, tant il est vrai que le Christ (et, avec lui, tous les baptisés) est prêtre, prophète et roi, et non pas président ou premier ministre. D’ailleurs, le verrait-on faire le tour des marchés à serrer des paluches pour se faire élire? Beurk. Enfin, bien sûr, le simple fait que tous les baptisés aient également la vocation royale peut tout aussi bien légitimer la démocratie, même si d’une façon différente de notre république, d’inspiration franc-maçonne. A commencer par le fait que chacun devrait être maître chez lui (et ne pas se laisser dicter le fonctionnement de son foyer par une morale d’état extérieure), et posséder son outil de production (au lieu de rester le serf d’une entreprise); de toute façon, la liberté est forcément à ce prix, et c’est d’ailleurs plus ou moins ainsi que Marx envisageait sa société sans classes. Mais bon, ceci étant dit, une autre question se pose: peut-on être français sans être royaliste? Regardons un peu notre histoire; à votre avis?

Soyons sérieux deux minutes: depuis qu’ils sont républicains, les Français n’ont jamais cessé de plébisciter les hommes forts; Napoléon, Boulanger, De Gaulle, et même Mitterrand ou Sarkozy. Dans la Ve république, le rôle présidentiel est clairement un substitut du trône. Est-ce vraiment étonnant? Après tout, le Roi de France n’était pas seulement couronné (soit, en somme, une simple nomination civile) mais sacré; désigné par Dieu, et non pas seulement par la société laïque. Pas étonnant, donc, que la trace du roi-prêtre, lieutenant terrestre du Christ, reste gravée dans l’inconscient collectif français. On trouve même des journalistes, dans la large majorité de gauche et laïques, pour parler d’onction du suffrage universel. Alors bon, pourquoi supporter des élus médiocres alors qu’on pourrait avoir des aristos, peut-être médiocres aussi, certes, mais avec au moins un poil plus de panache?

Eh bien, pour le savoir, c’est tout simple; faisons le tour des prétendants au trône (sans compter le comte de Paris, qui va sur ses 81 ans; ça fait un peu beaucoup pour une prise de fonctions politiques):

  • Jean d’Orléans, prétendant orléaniste: titulaire d’un MBA d’une université californienne, a travaillé dix ans comme consultant dans le groupe Banques Populaires
  • Louis de Bourbon, prétendant légitimiste: master en finances, ayant participé à un MBA (sans l’avoir, je suppose), a travaillé à la BNP ainsi que pour une banque vénézuelienne
  • Jean-Christophe Napoléon, prétendant impérial: diplômé d’HEC Paris, travaille dans un fonds d’investissement londonien après deux ans chez Morgan Stanley, célèbre banque d’affaires

Alors bon, que dire? Je ne doute pas une seconde qu’il s’agisse de gens bien, voire que leur cursus puisse faire d’eux d’excellents hauts fonctionnaires (davantage, en tous cas, que nos ministres sciencepotards), mais niveau crédibilité, il y aurait à redire. Déjà, la finance est notoirement un cheval de Troie de la culture angloaméricaine, et je vois mal quelqu’un ayant trempé à ce point dans le fiel de la perfide Albion devenir le porte-étendard de l’identité française. De plus, vous voyez un roi expliquer qu' »après une première expérience réussie dans une grande banque d’affaires, ayant confirmé son goût et ses compétences pour les relations internationales acquises au cours de ses études, je souhaiterais désormais franchir un nouveau niveau de responsabilités« ?

Pour une carrière professionnelle, c’est parfait, mais niveau panache, c’est pas trop ça. En comparaison, l’écrivain contemporain Marin de Viry, auteur de l’excellent Matin des abrutis et issu d’une vieille maison savoyarde, est au moins passé par Saint-Cyr avant de faire carrière dans le privé. Au moins avait-il compris, comme disait Cyrano, que l’on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.

Bref, c’est tout à ces réflexions qu’un fait, tout d’abord très discret, a fini par s’imposer dans mon esprit. N’étant croyant que depuis un an, je découvre progressivement ce monde à part qu’est la France catholique. Il n’y est en fin de compte presque jamais question de rois, ou alors presque comme une boutade ou comme horizon extrêmement vague; mais il est une figure royale qui revient, de façon sérieuse et circonstanciée: celle de Louis XVI. Outre la poignée de gens qui commémorent son exécution le 21 janvier (qui fut d’ailleurs journée de deuil national pendant 17 ans, à la Restauration), il s’en trouvent encore plus pour l’honorer comme martyr, et j’ai vu une paroisse pas spécialement traditionaliste organiser la lecture de son testament. Dans l’église. Alors, face à ce culte qui ne dit pas son nom, à quand le procès en béatification?

Louis_XVI_en_habit_de_sacre[1]

Bien évidemment, je ne suis pas le premier à y penser. Déjà quelques mois après l’exécution, le pape de l’époque avait souligné tous les aspects permettant d’espérer qu’une telle démarche puisse aboutir. Encore faudrait-il qu’un archevêque de paris se décide à la lancer, car c’est à lui que revient de proposer le dossier à la curie romaine. Et c’est bien là que le bât blesse, car c’est là que la démarche devient politique: cela reviendrait à clamer à la face de la République qu’elle n’a pas tant condamné Louis XVI à cause d’un crime supposé (ce dernier ayant, selon toute probabilité, plutôt souhaité garder une parcelle de pouvoir mais pas mener une Contre Révolution radicale) mais bien plutôt qu’elle l’a supprimé précisément pour ce qu’il était: le Roi sacré, lien du pays avec Dieu et l’Église. C’est pourtant bien ce qui semble être le cas, et cela explique bien la « religion de la République ». Si celle-ci, qui apparaît à la Révolution (avec son cortège d’idée folles auquel Napoléon coupe court, tout en conservant et développant les aspects les plus pertinents) fut longtemps atténuée par des dirigeants chrétiens, réapparait de nos jours en pleine force avec la fameux « pacte républicain », aussi dogmatique qu’obscur, mais de façon très nette et explicite chez notre cher ministre de l’Education.

Reconnaitre un tel fait serait donc éminemment politique. Si l’Église le fait, elle accuse la République d’un crime, et même d’un sacrilège, ce qu’elle ne semble pas prête à faire. Le mieux serait que le Président ou l’Assemblée le fassent. Après tout, pourquoi pas? On commence à être rôdé sur les lois mémorielles et autres auto-flagellations. Et pour ma part, je pense que cette fois, l’exercice serait réellement salutaire; c’est, à mon avis, la seule façon de réellement réconcilier la France avec son passé et son identité. Mais ça impliquerait de se mettre en porte-à-faux avec tout ceux qui profitent de ce clivage, et qui, précisément, construisent leur autorité sur cette nouvelle religion.

Religion, donc, fondée par un sacrilège et un sacrifice de sang à une idole (la République). Pas étonnant que la France souffre depuis lors: défaites militaires à la pelle (alors que l’armée du Roy était réputée invincible, chape de plomb de la morale bourgeoise, dogmatique et hypocrite (de la censure des Fleurs du Mal à nos commissaires politiques socialistes), suivisme servile du supérieur du moment (Angleterre à l’ère victorienne, USA depuis les années 60). Bref, il semble bien qu’avec son roi-prêtre, la France ait perdu sa vitalité et ne fasse, depuis, que continuer sur sa lancée avec plus ou moins de bonheur. A l’heure actuelle, environ 20% de la population pense qu’être gouvernés par un roi serait une bonne chose, et à peine moins pense que cela garantirait davantage les libertés individuelles. C’est loin de la majorité, mais c’est loin d’être ridicule pour une idée qu’on aurait pu croire appartenir à un passé révolu. Et Dieu sait comment évolueront les choses en ces temps d’échec patent et généralisé des institutions si la situation, de pénible, devient insupportable.

 

Le serpent, l’aigle et le scorpion

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Ce tripode grec représente la naissance d’Athéna, représentée ici sortant en armes du crâne de Zeus (assis). Cette histoire est assez connue des héllenistes, mais les détails varient. Ici, notamment, il semble que le peintre en a suivi une version archaïque, associant la déesse de la sagesse à Métis, représentée en petit sous le trône de Zeus. Métis, océanide fille d’Océan et Téthys, était la déesse grecque de la ruse (mètis). Ses parents étant des Titans, forces brutes de la nature, elle fait partie des divinités préolympiennes (Parques, Érinyes…), terrestres et sauvages, auprès desquelles les fiers Dieux de l’Olympe ne faisaient pas trop les malins. D’un point de vue ethnologique, le fait que ces derniers aient remplacé les Titans est souvent considéré comme la représentation de la domination, par la civilisation héllenique, d’une culture animique ou chamanique plus ancienne. Il est donc assez amusant de voir quelques unes de ces divinités chtoniennes continuer à être respectées, et représentées dans l’art. A voir les mythes qui restent d’elles, on peut imaginer que leurs vainqueurs en avaient tout de même trop peur pour supprimer complètement leur culte. Mais elle ne s’est pas arrêtée là. La représentation de Zeus ci-dessus, en regardant bien, est étrangement similaire à l’Empereur du Tarot, qui présente un aigle sous son trône; détail d’autant plus troublant que Métis était parfois représentée ailée.

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Bien que ce soit peu connu, l’Aigle existe en astrologie: il est considéré comme l’évolution du signe du Scorpion, signe d’eau (élément qui est aussi celui de Métis, les océanides étant des nymphes marines) sulfureux, symbole de lucidité, d’astuce, d’endurance, mais aussi de mort, de sexualité et de sorcellerie. Quand au Serpent, il est représenté par la constellation du Serpentaire, intercalée entre le Scorpion et le Sagittaire, et considérée par les astronomes comme le treizième signe du zodiaque. Ce signe, un humain combattant un serpent, n’est guère utilisé par les astrologues (qui utilisent en général le zodiaque tropique — découpage mathématique du ciel — plutôt que le zodiaque sidéral), mais le serpent, lui, est souvent associé au Scorpion. De nombreuses cultures (Grèce, Égypte, nations amérindiennes…) ont fait de ce reptile un symbole d’intelligence, de magie et de sagesse. La Bible le rend responsable de l’exil de l’homme hors d’Éden, mais honore sa ruse, tant dans la Genèse (« Le serpent était le plus rusé de tous les animaux » Genèse 3:1) que dans les évangiles (« soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes » Matthieu 10:16). Bref, c’est un animal particulièrement proche du concept de mètis; d’autant qu’il porte aussi une notion de dangerosité et d’animalité, appuyés par son venin et sa forme phallique.

Cependant, trois animaux pour un seul signe, c’est un peu trop. Il convient donc de remettre chacun à sa juste place, ce qui peut se faire grâce aux figures mythiques qu’on a appelé les Quatre Vivants. Ces quatre animaux sacrés (hébreu: Hayoth ha Qodesh) sont l’Homme, le Lion, le Taureau et l’Aigle, et on leur attribue, dans cet ordre, les éléments d’air (pensée), feu (énergie), terre (corps) et eau (âme). Symboles majeurs du christianisme, ils apparaissent d’abord dans l’Ancien Testament (vision du Char de Dieu, Ezékiel 1:1-14) puis dans le Nouveau (vision du Trône de Dieu, Apocalypse 4:6-8). Ils furent choisis pour figurer les quatre évangélistes ou, plus probablement, ils servirent de guide pour choisir les évangiles canoniques parmi tous ceux des proto-chrétiens, aujourd’hui appelés apocryphes. Cependant, on  retrouve le thème des Quatre Vivants dans des civilisations plus anciennes:

  • En Mésopotamie, berceau de l’astrologie, les Vivants servent de base aux signes fixes (bien que cette notion soit plus moderne) du Zodiaque. Le Verseau figure l’Homme, et l’Aigle est remplacé par le Scorpion.
  • En Égypte, on en trouve également des traces, mais l’Homme est parfois remplacé par le Serpent

Comme je le dis plus haut, le Serpent, le tentateur de l’Eden, est souvent associé à la magie païenne, et le christianisme l’assimile à Satan. Or certains occultistes, chrétiens ou non, le considèrent avant tout comme une force de la nature, pilotant, entre autres, l’évolution darwinienne; ce qui peut même aller jusqu’à reconnaître dans sa forme la double hélice de l’ADN. Il devient donc le représentant d’un débat qui déborde de ce cadre: savoir à quel point les inclinations de la nature, et l’utilisation de ses forces, sont morales; la Métis étant, en fin de compte, la ruse animale de l’homme, son instinct allié à sa raison. Elle est une trace du Serpent dans l’esprit humain, et, à ce titre, devrait être considérée comme diabolique par les chrétiens. De fait, la ruse a été décriée par certains moralistes (y compris, avant le christianisme,  par Platon lui-même, qui la trouvait indigne comparé à la Vérité) alors que d’autres la trouvaient acceptable dans certains cas (ce fut d’ailleurs l’un des sujets traités par la casuistique des Jésuites).

Or, pour ma part, d’après ma lecture de la Bible, je ne crois pas que le Serpent soit Satan. Le crime de ce dernier est d’avoir voulu égaler Dieu, et pour cela il fut jeté en Enfer, c’est à dire sous la terre. Si son origine n’est pas explicitement mentionnée dans la Bible, on l’assimile souvent à un passage sur la mort du roi de Babylone:

Toi qui disais en ton coeur: « Je monterai dans les cieux; au-dessus des étoiles de Dieu, j’élèverai mon trône; je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, dans les profondeurs du septentrion; je monterai sur les sommets des nues, je serai semblable au Très-Haut!… » Et te voilà descendu en Enfer [schéol], dans les profondeurs de l’abîme! » (Isaïe 14:12-15).

Le serpent lui, n’a pas voulu égaler Dieu, mais a tenté Adam et Eve de le faire (« Vous serez semblables à des dieux, connaissant le bien et le mal » Genèse 3:5), et sa punition est de « ramper à terre », non pas d’aller en Enfer, sous la terre. De plus, la recommandation de Jésus dans l’évangile de Matthieu, citée plus haut surprendrait si le serpent était réellement l’Adversaire ultime, lui qui dit sans hésitation « Passe derrière moi, Satan! » à Pierre (Marc 8:33) quand celui-ci lui propose d’éviter l’exécution. Phrase qui contraste elle-même avec la tentation au désert, consentie librement, et pendant laquelle Jésus ne s’exprime jamais en son nom propre, mais en citant l’écriture.

Pour ma part, il ne me semble pas que le serpent soit donc explicitement maléfique, comme le sont Satan et ses anges rebelles. Cependant, il reste dangereux, en tant qu’il rampe, c’est à dire qu’il ne peut plus élever l’âme de l’homme, alors qu’il peut, par contre le mener à la tentation, et donc servir d’outil à Satan. D’où le fait que l’Enfer soit proverbialement pavé de bonnes intentions: ceux qui utilisent leur intelligence (et, plus généralement, leurs forces matérielles) arbitrairement, même en voulant faire le bien, courent le risque de trébucher et tomber. Cependant, je dis bien « arbitrairement », car, justement, la clé du problème (du moins pour les chrétiens) , est de mettre librement sa volonté et, disons, son « serpent », au service de l’oeuvre du Christ. C’est en cela que celui-ci rachète le péché originel, par la conversion des énergies du Serpent. Ainsi, l’homme prépare le Royaume des Cieux, et Dieu, en supprimant son principal outil de tentation au Diable, lui fauche l’herbe sous le pied.

Ces aspects expliquent déjà en quoi, dans les représentations des Quatre Vivants, l’Homme peut remplacer le Serpent. Peut-être le Serpent était-il lui-même un Vivant, et donc un séraphin, avant sa chute; après tout, le mot hébreu séraphim, qui a donné son nom à ces anges à six ailes (les plus puissants de la hiérarchie chrétienne), peut signifier à la fois « enflammés » et « serpents ». De plus, sa nature séraphique expliquerait les pouvoirs magiques que les occultistes lui prêtent, ainsi que son influence sur la Nature entière. Mais restent encore le Scorpion et l’Aigle. Le Scorpion est similaire en apparence au Cancer (mis à part la queue), premier signe d’Eau, mais vit dans les mêmes milieux que le serpent, ce qui peut évoquer l’âme (symbolisée par l’Eau) poursuivant le Serpent sur son propre terrain afin de le maîtriser, comme le fait la constellation du Serpentaire. C’est là, à mon avis, la vraie clé du signe, expliquant sa lucidité, sa résistance, son goût du combat et de la ruse; et, s’il est particulièrement sensible à la tentation, il peut aussi devenir un ascète, pourvu d’un grand sens de la justice. Il devient alors l’Aigle, combinant la prudence du serpent (prédateur) et la simplicité de la colombe (oiseau).

Pour résumer, donc, le Serpent représente une ruse instinctive a priori neutre moralement, mais soumise à l’arbitraire humain. Il peut donc causer le mal indirectement, même quand il obéit à une bonne intention, si celle-ci ne découle pas d’une éthique suffisamment solide. Le Christ le résume ainsi: « qui n’est pas avec moi est contre moi. Qui ne rassemble pas avec moi, disperse » (Matthieu 12:30). Le Scorpion est le signe du combat contre le Serpent, puis de son baptême, sa conversion à l’oeuvre de Dieu. C’est ainsi que naît la ruse véritablement éthique et humaine, c’est à dire l’Aigle. Et nous en avons même un exemple en dehors de l’histoire humaine, les oiseaux ayant évolué à partir des animaux les plus proches des dragons de légende: les dinosaures. D’un point de vue biologique, l’évolution a favorisé la petitesse par rapport au gigantisme, l’agilité et la légèreté par rapport à la force brute. D’un point de vue cosmique, le Serpent a été supplanté par l’Aigle.

Transition endommagement-rupture dans un matériau ductile

On m’a demandé mon avis sur une question de société, à savoir, pour résumer: « avec toutes les conneries qui se passent dans ce pays [la France, pour mes éventuels lecteurs outrehexagonaux], comment ça se fait que ça pète pas? ». Question intéressante, que je vais étudier d’un point de vue de mécanique des matériaux. En effet, chaque matériau possède une certaine souplesse, c’est à dire que, dans une certaine limite, il réagit aux déformations comme un ressort. Mis s’il est soumis à des efforts trop importants, il finit par connaitre des processus irréversibles, à savoir soit se fissurer (comme le verre ou les murs) soit se déformer de façon irréversible (comme le métal) jusqu’à parfois se déchirer (comme un Carambar). On parle respectivement de matériaux fragiles et ductiles. Évidemment, la limite n’est pas toujours si simple: les métaux, notamment, peuvent également se fissurer; auquel cas la fissure elle-même s’amorce de façon ductile. Mais, dans tous les cas, l’endommagement commence à une échelle microscopique, autour de défauts, de cavités ou d’impuretés qui fragilisent localement le matériau. En ce qui concerne la fissuration, on a donc, dans un matériau soumis à de fortes contraintes, apparition de microfissures (de l’ordre du micron), qui convergent progressivement et se rejoignent pour former une macrofissure (visible à l’oeil nu) qui peut alors se propager et détruire l’objet. C’est ce qu’on appelle la coalescence.

A ce stade, il peut être bienvenu de justifier l’analogie avec des sociétés entières. Tout simplement, on voit bien que certaines sociétés sont fragiles, et que la moindre fissure y propage très vite pour l’amener à la ruine: ce fut le cas des printemps arabes. D’un autre côté, l’Angleterre est passé du féodalisme à la monarchie constitutionnelle progressivement, en quelques siècles. Elle a donc connu une déformation irréversible graduelle, la révolution de Cromwell, par exemple, ayant fait long feu. Il s’agit d’une société ductile, où les amorces de fissure s’arrêtent bien vite. Ces exemples amènent d’ailleurs une autre analogie: les matériaux/sociétés les plus rigides sont aussi les plus fragiles, tandis que les plus plastiques (la culture du dialogue des parlementaires anglais) sont plus ductiles. Mais il s’agit là d’exemples un peu lointains. Pour analyser la société française, il va me falloir aller un peu plus loin.

Tout d’abord, il faut bien voir qu’un des ingrédient du « succès » des révolutions arabes, fut la collusion d’intérêt entre une certaine jeunesse occidentalisée et les groupuscules islamistes, c’est à dire, n’ayons pas peur des mots, fascistes. Collusion qui ne dura pas, et les jeunes se mordirent les doigts d’avoir fait confiance à de tels alliés. Or cela n’arrivera pas en France. En effet, si le français est râleur, il n’a, quoi qu’on en dise, aucune sympathie pour le fascisme, et ceux qui qualifient comme tel le bijoutier qui a tué l’un de ses voleurs n’ont juste rien compris à cette notion politique. Le fascisme, c’est abdiquer sa liberté individuelle au nom de la nation, c’est marcher en rang et punir tout ceux qui s’écartent. Celui qui se fait justice lui-même est bien plutôt anarchiste (de droite), et risquerait une répression des plus dures dans un vrai état fasciste. Pendant la crise de 1929, la France a donc connu de rapides alternances gauche-droite (donc une plasticité à l’anglaise), mais le fascisme n’a pas vraiment fait recette: les Croix de Feu restèrent une initiative quasi isolée. L’arrivée au pouvoir de Pétain se fit sans l’assentiment du peuple, et, pour tous ceux qui disent encore que les français de l’époque étaient tous des collabos, précisons que les Juifs de France ont survécu à 75%, contre autour de 55% dans les autres pays occupés. Le succès électoral de Jean-Marie Le Pen (qui a consacré son mémoire de maitrise en droit à l’anarchisme en France après la Seconde Guerre Mondiale) est tout sauf un contre-exemple: ancien poujadiste, il était plus anar de droite que facho, et devait plus sa popularité à la provoc’ qu’à des appels à marcher au pas de l’oie.

Qu’en est-il donc aujourd’hui? Si l’on constate une similarité à la situation des années trente, crise et alternance politique, je ne suis pas sûr que cette plasticité suffira, cette fois. Car si le clivage droite-gauche existe bien, les deux partis dominants ont tout de même leurs points d’accord, qui se trouvent, malheureusement, être les aspects de la société qui emmerdent le plus les français. Citons par exemple: le contrôle de l’état sur tous les aspects de la vie, la création et l’entretien de castes privilégiées (journalistes, fonctionnaires, ayants-droits…) et un accommodement aux règles européennes (du genre « si ça me plait pas, j’adapte, mais si ça me plait, j’adopte sans me poser de question en disant qu’on a pas le choix »). Du coup, la plasticité de l’alternance ne suffit pas, et des microfissures apparaissent, sous la forme d’individus-inclusions se désolidarisant du matériau société, refusant de jouer le jeu; c’est à dire de croire les médias et le consensus de nos « élites », de se fondre dans l’idéologie ambiante de festivisme bobo ( Paris-Plage, spectacle de rue, art contemporain) mais aussi de se lancer dans des professions habituellement valorisées (fonction publique, ingénierie…) pour ne pas servir de kapos, ou tout simplement parce que de telles carrières ne sont plus considérées comme épanouissantes. Du coup, la France semble vivre dans une dépression continue et globale, et sa santé économique s’en ressent, d’autant que l’inefficacité du consensus politique n’aboutit qu’à… son renforcement. Eh oui, nos dirigeants ne peuvent envisager d’alternative, donc, tant que ça échoue, ils vont encore plus loin, car quand on n’a qu’un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous. Ils forment donc, dans leur décadence, une sorte de couvercle de plus en plus racorni sur les énergies bouillonnantes de la France, qui, quoi qu’en disent les pessimistes, est loin d’être foutue. Il suffit de regarder; l’énergie, les projets, l’intelligence sont partout, sous forme dormante, n’attendant que la fragilisation de cette croûte pour la faire sauter.

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Pourquoi donc les microfissures formées autour de ces individus ne coalescent donc pas? Eh bien justement parce qu’elles se croient isolées. Oh bien sûr, de tels individus, s’ils tiennent le coup, finissent par rencontrer des semblables et vivre en réseau, à l’écart du panoptique de l’État, mais cette coalescence reste locale. Or, justement, en mécanique, on n’arrive (plus ou moins, la technique n’est pas encore au point) à faire de la transition endommagement-rupture dans une pièce qu’en la prenant en compte dans sa globalité. En d’autres termes, ce qui manque à nos individus, c’est un projet commun à l’échelle (au moins) nationale. C’est d’ailleurs pourquoi le FN progresse dans les sondages, c’est le parti le plus crédible, aux yeux de certains, pour casser l’alternance PS-UMP. Sauf qu’il est malheureusement un peu trop bête pour nos individus autonomes qui, par définition, sont plutôt intelligents et sensibles. Alors quoi d’autre? Fonder une nouvelle formation politique? Rejoindre les imbéciles des autres partis, voire les rigolos de la Fédération Anarchiste? Dépoussiérer les momies de la famille royale? Pour ma part, je ne crois pas trop à une solution politique, qui ne ferait que retourner dans les mêmes travers. Comme dirait Mao, les lois ne sont guère que des « tigres en papier » sans réelle puissance si la volonté du peuple ne les soutient pas. On le voit bien avec le droit de la location immobilière et celui du travail: quels que soient les changements, la loi de l’offre et de la demande continue de permettre des abus (tout en créant par ailleurs des situations absurdes, comme des gens aux bons revenus incapables de louer, et des employés incompétents mais invirables). Du coup, la seule solution me semble être la fédération autour d’un idéal commun, mais de nature morale, indépendamment du fonctionnement de l’État. C’est à dire, pour utiliser les grands mots: la résurrection du trône de l’Empereur.

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Bien sûr, je ne parler pas de retour au féodalisme ou à l’Empire Romain, mais plutôt à ce que l’arcane de l’Empereur représente, c’est à dire l’idéal de la loi morale incarnée, idéal que les rois chrétiens utilisaient pour justifier leur pouvoir, mais que l’Église avait aussi créé, outre par complaisance politique, pour les canaliser. C’est ainsi que la hiérarchie féodale des petits seigneurs de guerre, plus proches de la Mafia que de l’idéal chevaleresque, évoluèrent au fil des siècles. D’abord par la soumission à un idéal moral (Paix de Dieu, autour de l’An Mil), puis par la fédération autour de buts communs (croisades), la constitution d’états-nations prenant progressivement le relai sur le plan politique. L’Empereur, relai terrestre du Christ-Roi et modèle des chrétiens baptisés, « prêtres, prophètes et rois » en ce qui concerne leur vie terrestre, est un poste sacré, au même titre que le Pape (aussi l’arcane V du Tarot) pour le Christ-Prêtre et, toujours dans le Tarot, l’Hermite (arcane IX) représente le poste du Christ-Prophète. Comment, me demanderez-vous? Eh bien en énonçant et incarnant la loi morale selon laquelle les Chrétiens sont sensés vivre, c’est à dire la loi du coeur que le Christ évoque pour remplacer la loi de Moïse (énoncée principalement dans les Nombres et le Deutéronome). Car si cette loi est, par définition, liée à la morale personnelle, donc suivie de plein gré, cela ne signifie pas qu’elle soit arbitraire. Il suffit pour cela de voir les exemples des autres religions abrahamiques, qui ont chacune une loi morale énoncée explicitement dans un texte sacré: les Juifs ont la fameuse loi de Moïse, et les Musulmans ont le Coran. Or, le simple fait que l’Islam ait été fondé par l’archange Gabriel, la « force de Dieu », nous indique que cette loi joue le rôle concret d’être une source de force pour ceux qui la suivent. D’où l’effet, souvent constaté et énoncé, qu’on est parfois plus libre – et, ajouterais-je, plus fort- en s’astreignant à une discipline qu’en faisant tout ce qu’on veut, ce qui peut nous livrer pieds et poings liés à nos propres passions. Mais la loi de ces religions provient d’une époque révolue, tandis qu’une loi incarnée est capable d’évoluer, de connaître des interprétations (soit une certaine forme de jursiprudence), au cas par cas, subjectives mais temporaires. Dans une perspective chrétienne, par exemple, une loi morale peut être réinventée constamment: il suffit de se baser sur les justifications et les principes sous-jacents à la loi deutéronomique, et les adapter à l’époque moderne, dans la grande tradition catholique. Voilà quel est le rôle de l’Empereur, et aussi celui de sa hiérarchie (rois, comtes, barons…), qui, à leur tour, interprètent la loi qu’il conçoit en fonction de leur propre subjectivité, mais aussi des spécificités de la culture, de plus en plus locale, qu’ils représentent.

L’empereur n’est-il donc qu’un ersatz de pape? Il suffit de voir ce que dit le Christ au sujet du divorce (« C’est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes; au commencement, il n’en était pas ainsi » Matthieu 19:8) pour comprendre que leur rôle est fondamentalement différent: la loi (donc l’Empereur) peut sous certaines conditions, autoriser/tolérer ce qui est contraire au Bien, ce qui est impossible pour le Pape: en tant que gardien de la doctrine, il n’a pas le droit de la contredire. Et c’est bien cette possibilité d’enfreindre la doctrine de façon justifiée et canalisée qui crée la force. Le Christ est descendu en enfer pour libérer les âmes de l’Hadès, c’est à dire qu’il est sorti de la Vie (donc du Bien) pour entrer dans le monde inférieur (donc des pulsions), afin de les amener au Ciel (donc d’en faire des forces du Bien). C’est exactement un des principes de base, et une des plus grandes forces historiques du christianisme: la conversion par l’empathie et le pardon. c’est aussi ainsi que Saül de Tarse, ennemi de l’Église, est devenu Saint Paul, un de ses piliers. Et Église actuelle, qui a bien une doctrine, mais pas de loi adaptée, ne peut plus autoriser explicitement ses fidèles à pécher (appelons un chat un chat) dans le but d’un plus grand bien. La conversion des forces pulsionnelles n’est plus possible sans l’Empereur. Et, si son trône est vide à l’heure actuelle, il continue d’exister, sous forme occulte, attendant son retour, qui n’est peut-être pas si loin que ça, d’ailleurs. Benoit XVI, en démissionnant du poste du Pape pour se retirer dans l’ombre, a très probablement recréé le poste de l’Hermite, et le Pape se désengage de ce qui ne concerne pas la doctrine, devenant moins catégorique sur les questions de choix de vie. Bref, des trois postes, il y en a désormais deux, et ils préparent de la place au troisième. D’un autre côté, nous avons nos micro fissures qui attendent leur idéal supérieur pour se fédérer, et finalement se libérer.

Bien sûr, tout cela parait complètement fou, mais après tout, ce qui est sagesse auprès de Dieu est folie auprès des hommes, alors qui sait? De toute façon, les choses ne se feront pas en claquant des doigts. Mais la promotion de l’idéal de loi morale, la conscience d’unité (de classe?) des individus qui cherchent la Vérité sous toutes ses formes, qu’elle soit intellectuelle, sentimentale, ou économique, peuvent cheminer progressivement. Les individus, ou les micro-réseaux peuvent se fédérer. Difficile de voir, à l’heure actuelle, plus qu’une vague direction. Mais comme dit le proverbe chinois, même le plus long des voyages commence par un premier pas.