Audaces fortuna juvat

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Tiens, il parait qu’il y avait tantôt une série de conférences sur le thème de l’audace à la Cité de la Réussite(dont nous apprenons donc au passage l’existence, et ce depuis 1989; d’où la prospérité éclatante de l’économie française depuis les années 90). Et ils n’ont pas daigné m’inviter, les cuistres, comme si l’ingénieur chamane pouvait ne pas avoir de sublimes lumières à dispenser à ce sujet, comme sur tout les autres!

Enfin, il faut admettre que je ne faisait pas le poids devant un tel aréopage de punks, de rebelles, de bouillants Achilles parmi lesquels on compte à la pelle: des normaliens, polytechniciens, sciencepotards, un « chirurgien de formation, urologue, également diplômé de Science Po, d’HEC et de l’ENA » (excusez du peu) et Jacques Attali, sans parler de ces brûlots que sont la SNCF et le CEA. A tout seigneur tout honneur, c’est bien sûr Carlos Ghosn, le comptable en chef de chez Renault, qui ouvre le bal en parlant de la « prise de risque en entreprise ». C’est vrai que, sous ses airs de cost killer tatillon, il est plus qualifié qu’il n’en a l’air: passer de la Twingo (petite, jolie, originale) à la Twingo 2 (grosse, moche et sans âme), il fallait effectivement oser, je veux bien l’admettre.

Bref, voici ce que vous n’auriez pas eu à la conférence: l’aspect mythologique de l’audace. La formule de Virgile qui sert de titre à cet article en évoque, à travers la déesse Fortuna, une vision assez impersonnelle. Dans un monde où le destin est figé et décidé par les dieux, les humains sont peu maîtres de leur vie. La seule façon, ou presque, de peser dans la balance universelle, est de saisir les occasions créées par la Déesse de la Chance, ces moments de basculement que les Grecs ont appelé kairos. Ce temps, qu’on appelle « temps de l’occasion », est représenté par un jeune homme chauve, à part une mèche de cheveu sur le front: l’audacieux est celui qui le voit, et sait le saisir à temps; une fois qu’il nous tourne le dos, l’arrière de son crâne, lisse, n’offre plus aucune prise.

On peut trouver cruelle cette vision, qui implique un nombre incalculable d’occasions ratées, faute de voir le kairos à temps ou de le saisir rapidement. Certes, la vie n’est pas facile pour ceux qui réagissent toujours trop tard, mais au moins l’existence de ces occasions est-elle porteuse d’espérance. On peut les voir comme autant de brèches possibles dans la règle générale de la vie humaine qui, pour les Grecs, est l’obéissance à la volonté des dieux, la fatalité.

S’il y a des gagnants dans cet ordre du monde (ceux qui naissent et demeurent riches, beaux et en bonne santé), il n’offre par contre que peu d’échappatoires à l’immense majorité des autres. D’où la naissance de la tragédie grecque, conçue comme un défouloir (Aristote parle de catharsis, c’est à dire d' »épuration » des passions) ou des philosophies, ancêtres du développement personnel, que sont par exemple l’épicurisme (apprendre à savourer même les plus petits plaisirs de la vie) ou le stoïcisme (serrer les dents, et apprendre à aimer son destin).

Certains modernes, comme Nietzsche, admirent chez les anciens cette disposition (appelée « sens du tragique » par Alain de Benoist), et critiquent les consolations promises par le christianisme, considérées comme illusoires et infantiles. Il me semble, cependant, qu’ils négligent les innombrables témoignages d’amertume du monde antique face à cette situation. Les mythes européens gardent la trace de ce qu’on appelle aujourd’hui des doubles contraintes. et qui, dans leur langage, se traduisait par des ordres divins ou magiques contradictoires et ambigus. Le héros celte Cuchulainn est soumis à deux geis (interdictions magiques) lui interdisant, respectivement, de refuser l’hospitalité offerte par une femme, et de manger du chien. Ses ennemis l’ayant appris, une sorcière l’invite à manger et lui sert une généreuse portion de meilleur-ami-de-l’homme: quoi qu’il fasse, il est condamné. De même, dans La Walkyrie de Wagner, l’héroïne Brunehilde reçoit un ordre du dieu Wotan donné à contrecoeur; elle décide de suivre la volonté profonde de ce dernier (dont elle est une émanation – une hypostase) plutôt que la lettre de l’ordre, ce qui lui vaut d’être déchue de sa divinité en punition.

Cette vision d’un monde d’où le changement est banni s’exprime également, philosophiquement, par la philosophie de Parménide, mis en scène dans le dialogue éponyme de Platon, pour qui l' »être est, et le non-être n’est pas ». Par conséquent, tout changement ne serait qu’illusion, car rien ne peut advenir qui n’existe pas déjà. C’est cette vision du monde qui nous a donné les paradoxes de Zénon, élève de Parménide. Enfin, la Bible exprime également ce sentiment à travers l’Ecclésiaste (qohèleth, l' »homme de l’assemblée »), généralement identifié au roi Salomon:

Paroles de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem.
Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera.
Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.
Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre.
Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.
Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés.
Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.
(Ecclésiaste 1, 1-11)
Voilà donc la vision du temps et du destin qu’avaient les anciens. Néanmoins, ils pressentaient des « portes de sorties » à ce état des choses, associées à des types humains ou mythiques particuliers. Cet article commençant à s’allonger et à trainer (mais il fallait bien ça, je pense, pour situer les choses), je les détaillerai plus tard.
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Ite, missa est

Comme certains d’entre vous le savent, il se tenait récemment à Science Po une Queer Week, semaine de découverte des sexualité alternatives. Événement se présentant comme, selon le site officiel « reprenant la tradition américaine de ces semaines de débats, de conférences et de festivités », à ceci près que, pour ce qui est des débats, la contradiction fut rapidement mise à la porte manu militari, comme s’en félicite ce webzine LGBT(QI etc). Passons; on sait depuis longtemps (sauf Béatrice Bourges, visiblement) que les partisans de l’ouverture d’esprit voient bien souvent la paille dans l’œil des autres avant de voir la poutre dans le leur, et la fable du pot de terre contre le pot de fer est plus que jamais d’actualité. De toute façon, s’il me semble positif que des catholiques cessent de regarder leur nombril pour s’impliquer dans la vie de la Cité, le ‘Printemps Français’ a encore de gros efforts de lucidité et de maturité à faire pour devenir une force crédible. En France, le christianisme n’est plus en pays conquis; on le regretter, mais il faut en prendre acte pour avancer.

Il y aurait bien sûr des tas de choses à dire sur cette semaine dévolue au plaisir, avec des ateliers consacrés au porno, aux sex toys etc. (dixit le programme officiel), et sur l’image que cela donne de la communauté LGBT; sur cette fameuse théorie du genre qui n’existe pas selon notre gouvernement (probablement parce qu’ils la considèrent comme un fait acquis et évident) et qui se trouve en vitrine dans une des plus fameuses usines à élites de notre République. Il est d’ailleurs savoureux de voir cette boîte à bac montée en graine, apprenant à ses élèves à répondre dans les cases des concours de la fonction publique,  se piquer de faire une apologie de la liberté individuelle.

Cependant, ce n’est pas de tout ça dont je veux parler, mais, plus précisément du premier happening de la semaine, le « rituel d’activation des fétiches » (cf. programme du lundi). Ce happening se veut d’inspiration chamanique, ce qui éveille mon intérêt. Or, voici que j’en trouve une description, faite par des élèves:

« Dans le jardin de l’école s’est tenu un véritable rituel chamanique, rigoureusement antichrétien et singeant la liturgie catholique (utilisation de croix inversées et de chapelets). Cette procession, censée promouvoir la tolérance aux sexualités alternatives, a conjuré la Manif pour tous en piétinant ses drapeaux avant de les brûler »

Bon, le site source, Égalité et Réconciliation, étant plutôt partisan, il faut bien sûr faire la part des choses, et je me garderais de me prononcer sur la véracité de cette description. Qui plus est, au vu du programme, je ne peux me demander sans sourire quels « fétiches » sont exactement censés être activés par ce rite. Cependant, si cette « cérémonie d’inauguration » s’est bien déroulée ainsi,  je me dois de corriger ces élèves, décidément bien ignorants en matière de culture religieuse. Il n’y a là rien de chamanique: il s’agit d’une messe noire.

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En effet, qu’est-ce qu’une messe noire? On s’en fait souvent l’imgae d’un prêtre encapuchonné sacrifiant une chèvre ou jeune vierge sur un autel, mais en fait, ce type de cérémonie correspondrait plutôt à un rituel païen plus ou moins dévoyé (à la manière des sacrifices d’enfants à Moloch, dénoncés par la Bible et les Romains chez les peuples puniques de Canaan et Carthage). Mais si ce genre de phénomènes lugubres a existé depuis longtemps chez des peuples variés, la messe noire, comme son nom l’indique, est spécifiquement une réaction anti-chrétienne. Il s’agit essentiellement d’un rite de blasphème, parodiant la liturgie de la messe catholique, dans le but d’acter un refus de suivre les commandements du christianisme, vus par les pratiquants comme un carcan moral inacceptable. Le sacrifice y est secondaire, plutôt symbolique; le vin et l’hostie peuvent être utilisés précisément pour se rapprocher de la véritable messe (bien que l’usage puisse en être bien différent), même si, bien sûr, certains groupes puissent aller plus loin. A défaut, on a ici l’holocauste (sacrifice consistant à brûler entièrement l’offrande) des drapeaux de La Manif’ Pour Tous, qui peut rappeler l’anathème antique.

On peut trouver cela exagéré, tiré par les cheveux, mais après tout, cela me semblerait tout à fait cohérent avec le contexte. Vu le message de jouissance sans entrave que le programme de la semaine semble afficher (et qui, pourtant, ne me semble  pas consubstantiel de l’homosexualité), on peut comprendre que le fait de s’affranchir des contraintes morales aide à se mettre dans l’ambiance. Cette attitude est même compréhensible, dans une certaine mesure, pour des personnes ayant reçu une instruction chrétienne dévoyée, trop sévère, inculquant des valeurs rigides ne laissant pas la place au pardon et à la charité. C’est d’ailleurs probablement pourquoi la musique metal et son cortège de satanisme et néo-paganisme provient surtout de pays protestants, forme de christianisme se distinguant généralement par son austérité. Cependant, outre que le remède me semble d’une efficacité douteuse, une personne qui pousserait cette logique jusqu’au bout aboutirait à s’affranchir de toutes valeurs et toute notion de honte; et cela ne s’appelle pas un homme libre mais un psychopathe.

Si, donc, ce happening s’est bien déroulé ainsi, on peut se demander ce qui est passé par la tête des artistes et des organisateurs. Je me doute bien que la plupart des participants n’auraient de toute façon pas su de quoi il retournait, mais je doute qu’on puisse recréer « accidentellement » les mécanismes de la messe noire en faisant du chamanisme, qui consiste principalement à entrer en transe par le moyen d’un rythme musical et d’hallucinogènes. Et puis, avec tout le respect que je dois à la religion sataniste, ne serait-il pas légèrement contraire à la laïcité de célébrer ainsi son rite dans un établissement d’enseignement public?

Mariage pour tous

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J’entends dire que, dimanche prochain, les Manifestants pour Tous battront le pavé parisien au lieu de rester chez eux, au chaud, à faire des crêpes pour commémorer la présentation de Jésus au Temple. On peut être condescendant envers ces naïfs ou énervé par cette bande de facho (et vice-versa), il faut bien que jeunesse se passe; pas forcément celle des manifestants eux-mêmes, bien sûr, mais plutôt celle de leur conscience politique collective. Encore quelques années, le temps de comprendre que la France n’est une démocratie que pour ceux qui épousent la pensée dominante, et on verra bien ce qui en sort. Du moins en termes d’efficacité; pour les idées et la comm’, l’expérience ne suffira pas; va falloir faire chauffer un peu les neurones.

Déjà, la première manif a été l’occasion d’un énorme quiproquo, provenant de cathos tombant des nues et découvrant une société sécularisée qui les a laissés loin derrière. La débâcle du mariage pour tous fut avant tout une question de mots et de culture: la manif parlait beaucoup du problème des enfants, car c’est ce que le terme de mariage impliquait pour elle, tandis qu’à l’inverse, le reste de la société n’y voit désormais qu’une commodité et une certaine reconnaissance sociale. Certains militèrent pour créer une « union civile », différente du mariage, et qui serait ouverte à tous, mais ils débarquaient: ça fait déjà plusieurs décennies que le mariage républicain est essentiellement une union civile aux yeux de nos concitoyens (et, à vrai dire, de la majeure partie du monde occidental). Certes, la question de la GPA reste ouverte, et si les cathos ne la perdent pas de vue, certaines associations LGBT semblent également parties pour militer dans ce sens (j’ai lu un article je ne sais où estimant « anormal » que, quand un enfant nait dans un couple de lesbiennes, il n’y ait pas présomption de parentalité, c’est à dire que la compagne de la mère ne soit pas considérée comme, euh… le père?).

Mais ces associations, comme dans tant d’autres domaines, ne représentent pas forcément la majorité des homos qui, suivant le mouvement, souhaitent surtout régler l’adoption des enfants nés naturellement, ainsi que les questions d’héritage. Il est aussi question de reconnaissance sociale; personnellement, avoir un contrat « comme le mariage mais sans le nom », je trouve que ça fait encore plus citoyen de seconde zone que pas de contrat du tout. Et puis pour ceux qui veulent un « vrai » mariage , il reste le passage devant monsieur le curé, qui procurera adéquatement la protection de l’Esprit Saint aux futurs rejetons. Sachant, au passage, que le mariage civil est tout de même reconnu par l’Église en tant que mariage naturel, c’est à dire émanant de la capacité au mariage inscrite par Dieu dans la nature humaine, mais qu’il reste non sacramentel.

Amusez-vous bien!

Amusez-vous bien!

A ce propos, on a retrouvé des traces d’un contrat qui aurait existé en France au Moyen-Âge, l’affrèrement. Par ce contrat, décrit dans cet excellent article, deux hommes s’engageaient à mettre en commun leurs biens, de vivre en ménage, de partager « le pain, la vie et la bourse » et de se prêter assistance commune. Bref, un PACS avant l’heure, amélioré par la possibilité de l’héritage (mise en commun des biens) et de l’adoption (on peut imaginer que, pour les gens de l’époque, vivre sous le même toit que le parent suffisait amplement), soit exactement ce que les homosexuels, dans leur majorité, demandent. Ce contrat nécessitait un passage chez le notaire, comme un mariage (qui était d’ailleurs très informel pour les gens du peuple), et, cerise sur le gâteau, il semble qu’il ait pu faire l’objet d’une bénédiction à l’Église.

Oui, l’Église. On parle bien de la même, une, sainte, catholique et apostolique, tout ça. Étonnant non? Alors quoi, délire d’historien (à moins que ce ne soit de votre serviteur), ou changement radical?

En fait, la doctrine catholique est infiniment subtile, et le diable est dans les détails, comme on dit. Revenons bien en arrière: rien, dans le contrat, ne stipule quoi que ce soit de sexuel (et d’ailleurs rien ne dit que cela ait toujours été le cas). Évidemment, les gens n’étaient pas dupes, mais il fut un temps, (il y a encore pas si longtemps d’ailleurs, même si je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre), où l’on valorisait une notion qu’on appelle la pudeur. Cette valeur, un peu oubliée, signifiait qu’on ne voyait pas forcément l’intérêt d’exposer ses affaires de cul sur la place publique; entre une chose qui se sait et une chose qui se dit, il y a une différence de taille, et, outre les questions de réputation et d’honneur, on chantait encore il y a quelques décennies que les trompettes de la renommée sont bien mal embouchées. D’autre part, ce que l’Église aurait dispensé était une bénédiction, alors que le mariage est un Sacrement, et d’ailleurs le texte même qui était lu présente le couple comme unis mais pas « par la fécondité » donc pas de GPA/PMA. Il n’y a donc pas de contradiction, et d’ailleurs il me semble qu’un évêque avait proposé de bénir les couples homosexuels mariés, avant qu’on lui fasse comprendre que, euh, bon, hein.

Bref, tout cela est bien joli, et on se serait épargné bien des soucis si ce contrat n’avait pas coulé dans les sables du temps (je suppose que la bénédiction du prêtre a suivi), probablement dans la refonte de la société à la Renaissance. En effet, la redécouverte du droit romain, patriarcal, a eu quelques effets secondaires gênants, comme de priver les femmes de certains droits que la loi franque, dans la tradition germanique égalitaire, leur laissait. Songez que les Vikings avaient le droit au divorce, et que la femme pouvait le demander; les Vikings.

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Erik Marteau-de-Thor, dit le Progressiste, fils du célèbre roi-syndicaliste Olaf le Rouge

Enfin, outre la question du lien familial, il reste la question de l’homosexualité en général, qui est bien sûr loin d’être un débat tranché pour le christianisme (et les religions du Livre en général, d’ailleurs). Pourtant, en explorant les sources bibliques de la question (selon ce guide ce guide, visiblement issu d’une église réformée), j’ai été presque déçu; je m’attendais à des interdictions franchement difficiles à contourner et en fait il n’y a, finalement, pas grand’chose qui tienne vraiment aujourd’hui.

  • L’épisode le plus connu est celui Sodome et Gomorrhe, détruites à cause du péché, mais la source de celui-ci n’est jamais précisé; tout juste voit-on des habitants tenter de violer des hommes de passage (Genèse 19, 5), qui sont en fait des anges venus « constater le péché » (pour le coup, ils ont été servis); il y a donc un clair interdit envers le viol homosexuel, ce qui est tout de même bien différent.
  • Le Lévitique (18, 22) interdit clairement la pratique de l’homosexualité (« Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme, car c’est là une abomination »); on peut difficilement en contourner la teneur, sauf, éventuellement à dire que l’interdiction vaut pour le fait d’être passif. Le même tabou existait d’ailleurs à Rome, y compris avec les femmes;  la fellation y était mal considérée, même pratiquée par une femme. Il s’agissait d’une peur de perte de la virilité, c’est à dire de la force d’action dans le monde. Cependant, le Lévitique concerne essentiellement la pureté rituelle, et contient des prescriptions biscornues comme « Vous ne couperez point en rond les coins de votre chevelure, et tu ne raseras point les coins de ta barbe. » (Lv 19, 27); bref, on peut objecter qu’il n’était valable que dans un autre monde.
  • L’épitre aux Romains (Rm 1, 22-27) décrit des gens devenus homosexuels par punition de leur orgueil et de leur idolâtrie; cependant, il s’agit justement d’une punition, tout comme Dieu punit parfois par la cécité; cela ne veut pas dire que tout les aveugles sont pécheurs, surtout ceux qui le sont de naissance. Certes, on peut objecter justement sur le côté « punitif » de la chose, mais il s’agit justement de gens dont ce n’est pas la nature.
  • La première épitre aux Corinthiens rejette aussi les efféminés, dans un assez gros sac: « Ne vous y trompez point: ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les rapaces ne posséderont le royaume de Dieu. » (1 Co 6, 9). Non seulement le terme d’efféminé, vu l’obsession de l’empire Romain pour la virilité, peut vouloir tout et rien dire (cf ci-dessus le paragraphe sur le Lévitique), mais en plus, amen je vous le dis, si on s’était acharné autant sur les ivrognes que sur les homos, l’Église n’aurait peut-être pas survécu deux millénaires.
  • Enfin, il en est qui brille par son silence, le Christ: les Évangiles ne disent absolument rien sur le sujet, alors que Matthieu s’étend à loisir sur le divorce et l’adultère (Bien que Jean tempère son propos en disant de ne pas « jeter la pierre » au coupable). On peut penser que si l’homosexualité était un péché mortel, le Verbe incarné aurait peut-être eu la bonté de nous prévenir. Un verset toutefois est parfois considéré comme parlant de l’homosexualité, mais de façon clémente: « Car il y a des eunuques qui sont venus tels du sein de leur mère; il y a aussi des eunuques qui le sont devenus par le fait des hommes; et il y a des eunuques qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre, comprenne! » (Matthieu 19, 12)
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Un début d’explication?

Voilà donc pour la Bible, pour autant que je sache. A la décharge des cathos, tout de même, le point de vue des homosexuels sur leur orientation, n’est pas homogène (si j’ose dire), et certaines façons de voir la chose sont plus polémiques que d’autres. D’un côté, les recherches semblent bien établir que l’homosexualité est innée (génétique ou dû à un déséquilibre hormonal de la mère durant la grossesse) de même que la transsexualité, où l’on constate, d’une façon énigmatique, un esprit d’un sexe dans le corps d’un autre sexe. Cela peut sembler tiré par les cheveux, mais il existe bien des pathologies rares (dont le nom m’échappe) où une personne ne se sent pas bien avec… des jambes, ou des bras. Il arrive alors parfois des « accidents » qui font perdre l’usage des membres incriminés, et la personne se retrouve, par exemple, en fauteuil roulant, mais plus heureuse qu’avec tous ses membres. Pourquoi? Mystère, mais les faits sont là. De même, il y a les paraphilies, comme par exemple l’acrotomophilie, des attirances sexuelles étranges mais qui semblent bel et bien naturelles, et non pas dépendant d’un quelconque vice.

Donc bon, certains homosexuels ne demanderaient pas mieux que de voir le caractère inné de leurs penchants largement reconnus et qu’on cesse de les juger sur ce à quoi ils ne peuvent rien (ce qui est mon propre avis), et d’un autre côté, il y a ceux qui viennent vous dire « Comment tu sais si t’as pas essayé? » ou qui défendent le point de vue des études du genre (le sexe en tant que pure construction sociale; j’en ai lu un, une fois, qui défendait ce point de vue ET celui de l’inné; faudrait savoir) ou encore qui disent juste « inné ou pas, je fais ce que je veux, vous n’avez pas le droit de me juger » (et ceux là ne se gênent pas toujours pour juger ceux qui les critiquent). Donc bon, bien sûr, les homosexuels ne s’expriment pas tous d’une même voix, mais je pense qu’un jour viendra où il faudra vraiment choisir son camp, car je doute que toutes ces options protègent autant leurs intérêts.

Pour finir, j’ai parlé de la Bible, mais n’étant pas protestant, cela ne suffit pas; que dit l’Église? Eh bien son point de vue, à ce qu’il me semble, est que les homosexuels y sont accepté, mais qu’il leur est demandé de faire abstinence. Alors évidemment, en lisant ça, on se dit « et ta soeur? », mais après tout c’est le destin de tous ceux qui ne peuvent pas contracter mariage; c’est, par exemple, ce qui est demandé aux divorcés, à moins d’avoir pu faire annuler leur mariage (car oui, c’est possible; certains critères peuvent avoir fait que le mariage n’était en fait pas valide, auquel cas on considère qu’il n’a jamais existé). Il est cependant possible que cette vision des choses évolue. Jean-Paul II, en bon Taureau, a commencé à insister, sous le nom de théologie du corps, sur l’importance du plaisir sexuel au sein du mariage, et son rôle de ciment du couple (oui, comme sur les couvertures de Biba). Ce point de vue a été développé, et même transcendé, par Benoît XVI dans l’encyclique Deus caritas est, qui développe le principe de l’eros, l’amour-désir, comme clé de découverte de l’amour de Dieu, et donc de l’agapê, l’amour-charité. Deux papes, deux pas en avant, en attendant de voir ce que nous réserve François. Bon, on reste encore dans les liens sacrés du mariage, hein, je vous rassure. Mais toujours est-il que la première pierre d’une reconnaissance de la sexualité comme source de vie, y compris hors situation de fécondité, est posée, tout comme le contrat d’affrèrement reconnaissait au moins une valeur sociale au couple homosexuel. Petit à petit, on pourrait voir diminuer la valeur relative de l’abstinence aux yeux du Saint-Siège; pour les divorcés déjà, mais aussi les prêtres, tiens, pourquoi pas? Et peut-être, à terme, les homosexuels; auquel cas, on pourra vraiment dire que l’on aura un mariage pour tous.

Tertium non datur

J’ai appris récemment, au détour d’une page web, que le programme en 12 étapes des Alcooliques Anonymes incluait la croyance « en une puissance supérieure », qui peut évidemment être une divinité, mais aussi la famille, un idéal politique, ou que sais-je. Cela n’est pas forcément étonnant en soi; quoiqu’en disent les rationalistes obtus, il est impossible de vivre sans une forme de foi tant la moindre action un peu incertaine en demande. Prendre un nouveau travail, se mettre en couple, déménager, sont des actes de foi, et même se lever le matin (demandez donc à un dépressif). Ce qui est frappant, toutefois, c’est le côté généralisable du processus, et sa contradiction totale avec les principes de développement personnel actuels.

En effet, que ce soit dans les magazines, les livres ou les sites internet, quel que soit le domaine (réussite professionnelle, séduction, influence; bref, le triptyque habituel sexe-argent-pouvoir), le développement personnel se résume en général à la pensée magique suivante: tout est possible du moment qu’on y croit. Et oui, même devenir un Saint Bernard quand on est teckel (ou l’inverse). Bref, du Walt DIsney pour adultes, dans la plus pure tradition des comédies hollywoodiennes pour gamins.  Qui plus est, ces méthodes étant très techniques (je pense par exemple à la PNL), elles produisent des résultats au mieux amoraux, au pire complètement basés sur un autocontrôle en acier et une escalade d’engagement. On peut se retrouver avec des gens malheureux en cas d’échec, et méprisants envers les inférieurs en cas de succès. Après tout, moi j’en ai bavé, les autres n’ont qu’à se remuer un peu aussi! Si « tout le monde » peut réussir, alors forcément, c’est qu’il y a des winners qui agissent et des losers qui ne s’en donnent pas les moyens, point final.

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Une référence!

Ces livres sont toujours plus ou moins (selon qu’on prétend au sérieux ou qu’on se rapproche du new age) mâtinés d’études psychologiques. Celles-ci peuvent être scientifiques, mais au sens le plus strict, ce terme signifie: publié dans une revue à comité de lecture, constitué de personnalités respectées de la discipline. C’est ainsi que fonctionne la science contemporaine; cette procédure garantit une certaine rigueur, mais pas forcément la pertinence de l’étude, c’est à dire si elle apporte des informations réellement utiles. D’autant que ce critère est évidemment relatif, car jugé par lesdites personnalités, qui, étant humaines, sont subjectives. Or, l’utilité, pour des scientifiques, c’est de publier des articles, ce qui nous amène à un problème: si l’utilité des articles, c’est de publier des articles, à quel moment « ça sert dans la vraie vie », pour parler vulgairement? Ce à quoi j’aimerais bien donner une réponse optimiste, mais honnêtement, là tout de suite, je n’en trouve pas.

Évidemment, la question ne se pose pas qu’en psychologie; mais au moins, quand on étudie le boson de Higgs ou le superalliage base nickel AM1, on reste pertinent partout sur la planète. La recherche psychologique, par contre, est essentiellement menée sur des étudiants en psycho étasuniens, qui sont à peu près le groupe socioculturel le moins représentatif du reste des habitants du globe. Mais les auteurs du développement personnel étant majoritairement américains, il n’y a bien sûr pas de raison que ça leur pose de problème. De toute façon, du moment que ça se vend…

Donc, autant dire qu’on est plus dans la littérature scientiste que dans la science, ce qui laisse au champ large aux préjugés des auteurs, qui se retrouvent confirmés par le leur biais des études scientifiques (enfin, disons plutôt « académiques ») en faveur de leur propre culture, où l’effort et la réussite sont centraux. Évidemment, un peu de discipline et de maitrise de soi ne fait de mal à personne, mais cela peut vite tourner à l’obsession du contrôle. Ce qui est déjà stressant en soi, jusqu’à tourner au cauchemar avec l’arrivée d’une grande marotte psychologisante moderne: le lâcher-prise, rejointe plus récemment par sa petite camarade, l’intuition. Le succès de ces notions sont basées sur une observation toute bête: malgré l’essor des techniques de management/leadership/logistique/communication etc., les meilleurs réussites professionnelles ne reposent que rarement sur la maniaquerie obsessive, dont beaucoup de cadres font pourtant preuve.

Bref, une bonne intention à la base, mais qui a donné à ses deux notions une place de choix dans l’arsenal des techniques de développement personnel, ce qui revient à imposer une double contrainte insupportable: pour réussir, arrête de vouloir réussir. Sans parler de la réaction des managers à ce genre d’attitude: l’intuition c’est bien, mais tant que ça reste réfléchi; il faut être créatif, tant que ça ne remet pas en cause les ordres et objectifs des supérieurs. J’en ai même vu, un de ces cuistres, affirmer que « dans une entreprise, il ne faut pas dire amen à tout, il faut savoir être impertinent; mais attention, hein, impertinent pertinent! » (avec un sourire qui devait être un signal, à une régie imaginaire, d’envoyer les rires enregistrés). Bref, de quoi faire monter le stress de façon intolérable, jusqu’au pétage de câble. Si la contrainte vient de l’extérieur et a valeur d’impératif (ordre de votre supérieur, conseil de votre maman etc.), la situation est tendue, mais au moins la cause en est extérieure et claire; si elle est imposée de l’intérieur, il est par contre plus difficile d’y échapper.

Or, justement, le recours a une puissance supérieure le permet. Pourquoi? Parce que dans la lutte entre vous-même et votre objectif, elle introduit un troisième terme intermédiaire, faisant office de catalyseur. Le schéma est simple: je ne suis pas capable d’atteindre l’objectif, donc je m’en remets à une puissante supérieure qui peut m’y amener, à condition de lui obéir; ce faisant, je ne désire plus mon objectif, du moins pas directement. A ce compte, même le lâcher-prise devient possible, et c’est d’ailleurs un des message de l’Évangile. Après tout, le Christ ne pose pas l’obéissance à Dieu comme un impératif catégorique, et ne promet pas que des châtiments, mais aussi des récompenses (« Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent. » Matthieu 7:11). A condition, bien sûr, de pouvoir s’imaginer obéir à quelque chose de plus grand que son propre petit ego, ce qui, même sans parler de religion, n’est pas gagné pour tout le monde.