Melancholia II

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Diogène, John William Waterhouse, 1882

 

(C’est amusant parce que le tableau de Dürer qui illustrait l’article précédent s’appelle Melancholia I, mais n’a pas eu de suite connue, alors que moi, je n’avais pas prévu de suite, et puis bon… du coup je dois trouver une autre illustration)

 

Bon, il m’a fallu du temps, mais je pense pouvoir enfin exprimer ce que me semble être la mélancolie (et donc, l’action propre de la planète Saturne). Il s’agit tout simplement d’un principe de concrétisation.

 

Voilà voilà, c’est tout bête. A la prochaine.

 

Quoi, il faut que j’explique en plus? Bon, allez, mais c’est vraiment parce que c’est vous.

 

Dans votre vie, il y a des choses solides et d’autres moins, mais ce n’est pas forcément grave; du sérieux et du frivole. Mais il y a aussi nécessairement des illusions, des mirages, des frivolités qui nous semblent importantes, ou au contraires des choses sérieuses qui nous semblent ténues et peu intéressantes.

Il peut être difficile de faire la différence, à moins d’un test d’effort grandeur nature. Les circonstances dramatiques (deuil etc) sont un bon moyen de faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire, mais ce sont des occurrences (heureusement) rares.

 

C’est donc ici que la mélancolie prend le relais. Cette humeur qui exacerbe toutes les émotions va, ce faisant, peser, comme le plomb de Saturne, sur tous les aspects de notre vie. Ceux qui sont solides s’en trouveront renforcés, ceux qui sont fragiles s’effondrent sur eux-mêmes, sous le poids de leurs propres contradictions.

 

Bref tout est concrétisé, c’est à dire épaissi et réalisé, étant entendu que le destin d’une illusion, dans ce cas, est de se dissiper. C’est également le principe de passage à l’acte, en se salissant les mains (les médecins, et les assassins, ont souvent une dominance Mars-Saturne).

 

D’où les traits habituels de Saturne: le temporaire, impermanent, est écrasé, tandis que ce qui est ténu mais de valeur prend forme. Comme, par exemple, des concepts éternels mais abstraits (d’où son rôle dans la philosophie, la physique etc), ou encore l’élusif kairos, ce point de basculement du destin où brillent particulièrement les mélancoliques, d’après Aristote. Aussi, la mélancolie aide au détachement, et donc, entre autres, au travail de deuil (qui consiste précisément à détruire des liens qui, n’ayant plus lieu d’être, sont devenus incohérents et illusoires).

 

Bien évidemment, la mélancolie ne saurait être une fin en soi. Son seul rôle est de permettre de construire notre vie sur le roc et pas sur le sable, afin qu’elle ne s’écroule pas  à la première averse. Mais le but est tout de même de construire; ou bien l’on risque de finir, comme Diogène, par rester à se morfondre dans l’ombre tandis qu’Éros et les plaisirs de la vie passent en se moquant.

 

Edit:  J’ai un peu oublié de parler de certaines conséquences de ce principe de concrétisation, notamment au vu des signes maîtres de Saturne: le Capricorne et le Verseau. Ces signes, de terre et d’air (rappelons-nous que les anciens hésitaient entre ces deux éléments pour l’attribution de la bile noire) représentent respectivement la mélancolie introvertie et extravertie.

 

Le Capricorne tourne son action concrétisante vers sa vie intérieure, donc avant tout ses sensations et sentiments; c’est pourquoi il est représenté par la chèvre, qui s’assure toujours de la solidité de ses appuis quand elle grimpe. C’est pourquoi elle est le signe des physiciens, vérifiant leurs données pour mieux avancer. Mais en même temps, on ne peut rien découvrir sans faire confiance à sa propre intuition contre l’avis commun. Et, là encore, il s’agit de concrétiser cette intuition, aussi ténue soit-elle, pour l’assumer envers et contre tout.

 

On voit aussi beaucoup de rock stars indéboulonnables natives ou marquées par le signe. La bile noire dissipe les paillettes du show biz et le ramène à ce qu’il est vraiment: une industrie, parfois impitoyable. Mais, de façon moins intuitive, elle favorise l’expression de la sensibilité et des comportements fantasques (David Bowie, Lemmy Kilminster) de la même façon que pour les intuitions scientifiques: parce qu’elle détruit ce qui est conventionnel ou transitoire pour affirmer ce qui provient réellement de la personnalité.

 

Les Verseaux, quand à eux, tournent la mélancolie vers le monde extérieur. Ils y voient tout ce qui est figé, périmé ou absurde, et aimeraient l’expurger. C’est pourquoi il est le signe de la libération, de la purification, des révolutionnaires et des utopistes (Marx). D’un autre côté, ils aimeraient concrétiser leurs idées (insufflées notamment par Uranus), sous formes de constructions intellectuelles. Ce qui en fait le signe des ingénieurs, des innovateurs, mais aussi souvent des juristes, ou encore des artistes et créateurs, notamment dans la musique et le cinéma.

 

Leur mélancolie donne une solidité à leur univers personnel, ce qui en fait le signe de l’originalité, des univers construits et visionnaires (Jules Verne, Viollet-le-Duc, le dessinateur Boulet). Visions qu’on qualifie souvent de futuristes, mais qui peuvent tout aussi bien chercher à recréer de lointains passés.

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L’Âge d’Or

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Mes biens chers frères, comme vous le savez certainement, nous sommes entrés dans le temps de l’Avent, qui prépare la naissance du Christ à Noël. Cependant, vous savez certainement aussi que cette fête a des origines païennes. Fête du Soleil Invaincu (pour marquer le solstice d’hiver) avant la conversion de l’Empire Romain au christianisme, on y célébrait, encore auparavant, les Saturnales (après tout, le Soleil entre alors dans le signe du Capricorne – domicile de Saturne). La statue du dieu, recouverte toute l’année de lourdes chaînes de plomb (métal associé à la planète), en était alors libérée pour la semaine précédant le solstice, et un carnaval similaire à notre mardi gras envahissait les rues: festivités, farces et même une liberté temporaire vis à vis de l’ordre établi. Mais écoutons le principal intéressé:

Ma puissance se borne à sept jours : ce temps écoulé, je redeviens simple particulier, comme qui dirait un homme du peuple. Mais, durant cette semaine, il ne m’est permis de m’occuper d’aucune affaire soit publique, soit privée. Boire, m’enivrer, crier, plaisanter, jouer aux dés, choisir les rois du festin, régaler les esclaves, chanter nu, applaudir en chancelant, être parfois jeté dans l’eau froide la tête la première, avoir la figure barbouillée de suie, voilà ce qu’il m’est permis de faire. Mais les grands biens, la richesse, l’or, c’est Jupiter qui les donne à qui il lui plaît.[…]

Jupiter fait aller le monde avec mille tracas, à l’exception de quelques jours, où il me rend la royauté aux conditions que je t’ai dites, et je reprends le pouvoir, afin de rappeler aux hommes comment on vivait sous mon empire. Tout poussait alors sans soins et sans culture : point d’épis, mais le pain tout préparé et les viandes tout apprêtées ; le vin coulait en ruisseaux ; l’on avait des fontaines de lait et de miel ; tout le monde était bon et en or. Telle est la cause de mon empire éphémère : voilà pourquoi ce n’est partout que bruit, chansons, jeux, égalité parfaite entre les esclaves et les hommes libres ; car, sous mon règne, il n’y avait pas d’esclaves.

Lucien, Saturnales

Cet « empire » passé, c’est l’Âge d’Or de l’antiquité romaine, période où Saturne est exilé sur la Terre après avoir été vaincu par son fils Jupiter (du moins selon les versions les plus connues, mais Lucien ne semble pas de cet avis). Il règne alors, en compagnie du roi Janus qui l’accueille. En remerciement, le dieu lui offre un deuxième visage, avec le pouvoir de voir le passé et l’avenir.

Cette association entre Saturne et une forme d’ivresse collective semble bien rappeler le lien du dieu ( et de sa planète) au caractère mélancolique, dont je parlais précédemment (et dont Aristote disait qu’il était similaire à l’action du vin). Quant à l’Âge d’Or lui-même, et à sa manifestation annuelle, il me semble bien qu’il faille y voir l’archétype mythique du kairos, du temps de l’occasion.

En effet, comme je le faisais remarquer tantôt, le monde antique était livré à la fatalité. On ne rigolait pas forcément tous les jours, et la vie avait une dimension tragique. Heureusement, tout n’était pas absolument figé. Aristote explique, par exemple, que si le monde des corps célestes (au delà de la Lune) est complètement ordonné et prévisible, le monde terrestre (sublunaire) l’est moins, ce qui ménage aux hommes une chance de changer le cours des choses. Or, le cours des événements étant dicté a priori par la fatalité, le kairos est le temps durant lequel une possibilité nouvelle, permettant un choix réel, apparait. Une croisée des chemins, ce qui ce dit en grec: krisis.

Il s’agit donc en fin de compte de faire mentir la destinée, et, par là même, de renverser l’ordre établi. Or, nous venons de voir, il s’agit précisément de la spécialité de Saturne. Et c’est bien ce que semble lui faire dire Lucien:

LE PRÊTRE. […] je voudrais bien savoir quels sont les biens que tu peux m’accorder.

SATURNE. Ils ne sont ni médiocres, ni à dédaigner, même en les comparant au pouvoir absolu, à moins que tu estimes peu de chose de gagner au jeu, de voir le dé des autres amener l’unité, tandis que tu retournes toujours le six. Que de gens ne mangent à leur appétit que grâce à ce dé propice ! Combien d’autres se sont sauvés tout nus du naufrage, pour avoir échoué contre l’écueil de ce dé ! Et puis quel plaisir de boire à son gré, de passer dans un festin pour le plus habile chanteur, de faire plonger les servants dans un bain d’eau froide pour expier leur maladresse, de s’entendre proclamer vainqueur, de recevoir des saucisses pour prix ! Et puis encore être choisi pour roi à l’unanimité par la puissance des osselets, ne subir aucun commandement ridicule et les imposer aux autres, obliger l’un à se dire tout haut des injures, un autre à danser nu, à faire trois fois le tour de la maison en portant une danseuse dans ses bras : ne vois-tu pas là des preuves de ma munificence ?

Et voici qu’ensuite la notion d’occasion apparait:

Si tu te plains que cette royauté est feinte et éphémère, tu es un ingrat, puisque, tu le vois, moi qui accorde ces privilèges, je n’ai qu’un empire de courte durée.

On le voit bien: les Saturnales elles-mêmes, souvenir de l’âge d’or, sont un kairos, et le mélancolique, c’est à dire le suivant de Saturne, est l' »homme du kairos, de la circonstance », comme le dit Aristote.

Le kairos est aussi associé à un temps hors du temps, paradisiaque, dans le Nouveau Testament, où il est le mot désigné pour signifier l’arrivée du Royaume des Cieux, comme dans l’Évangile de ce dimanche, mes biens chers frères (Marc 13, 33-37):

En ce temps là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand ce sera le moment [GR: kairos]. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

(Bon, je triche, j’avais eu vent de cette référence il y a déjà plusieurs jours, sur un livre pas franchement d’actualité. Mais bon, voilà un bon exemple d’occasion saisie au vol)

Cet exemple est parlant, car elle nous permet de mieux percevoir ce qu’est le kairos. En effet, dans le christianisme, Dieu est la source de toute existence, ce qu’Aristote appelait le moteur immobile du monde (l’identification ayant été faite par saint Thomas d’Aquin). Les hiérarchies célestes et l’homme, dans ce cadre sont alors des moteurs mûs, c’est à dire qu’ils agissent dans le monde à conditions d’être eux-mêmes reliés à et entrainés par le moteur premier. Or, c’est précisément ce lien qui est rompu par le péché originel, l’homme devenant ainsi simple mobile, jouet des forces du monde mais sans prise sur elles.

L’œuvre du Salut consiste précisément à rétablir ce lien, pour que l’humanité redevienne partie prenante de l’ordre du monde, grâce à la communion au Christ. Et c’est bien cette communion qui prend place lors de la « venue du maître » dont parle l’évangile. Un tel évènement est donc bien d’un kairos similaire à celui des Romains, d’une fenêtre sur un Âge d’Or, à la différence près qu’il est orienté vers l’avenir et non pas le passé: c’est un kairos eschatologique, porteur d’espérance, et non pas de nostalgie. Il peut s’agir de la parousie, mais pas seulement: ce peut être des moment des grâce, durant lesquels Dieu parle de manière toute particulière, promettant de grandes grâces à ceux qui savent écouter.

Quelles sont donc les conditions pour saisir le kairos? Le caractère mélancolique, apparemment: permettant le détachement, il évite de se laisser entraîner par l’écume des choses, et de sentir les instants réellement exceptionnels. Facteur de gravité, c’est à dire de poids dans les actes et de concrétisation (la bile noire était l’humeur liée à l’élément de terre, c’est à dire de la matière et de la condensation), elle permet de plaquer au sol le petit génie ailé du kairos, en donnant l’impulsion et la force d’agir.

Mais ce n’est pas tout. N’oublions pas que Saturne était accompagné de Janus, l’homme aux deux visages, incarnation de la vertu de prudence (phronesis), c’est à dire du bien agir. Mais j’en parlerais peut-être un autre jour; il se fait tard.

Melancholia

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Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
Le rire est ridicule autant que décevant,
Cette explication du mystère nocturne.)
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
L’Imagination, inquiète et débile,
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
Mourir, — en admettant que nous soyons mortels, —
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la logique d’une Influence maligne.

Paul Verlaine, Introduction aux Poèmes Saturniens

Voici une description fidèle, bien que peu engageante, pour le type humain que les anciens grecs appelaient mélancolique, du nom d’une humeur organique hypothétique de l’époque: la bile noire, melancholos. Ils lui attribuaient le potentiel de grands exploits, comme en atteste ce fragment attribué à Aristote:

Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont–ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine[…]?

La mélancolie n’est pas que de la tristesse: la bile noire pouvant s’échauffer ou se refroidir très vite, elle peut causer à la fois l’apathie et la frénésie. Elle peut donner des désirs sexuels impérieux ou, au contraire, pousser à se retirer du monde. bref, elle mène à tout, sauf à la tiédeur. En fin de compte, cette humeur est difficile à cerner, et à fait couler beaucoup d’encre. Mais il me semble qu’on peut en donner les traits synthétiques suivants:

– Humeurs diverses mais d’une grande intensité (quand le terme de « mélancolie » est entré dans le vocabulaire médical, il a commencé par désigner le trouble bipolaire). D’après Aristote, l’état de tristesse peut être du précisément à un excès d’excitation. Peut-être aussi qu’il s’agit du seul état de repos et de stabilité que la bile noire puisse garantir.

– Polymorphisme, tendance à la concentration profonde, au détachement, savoir se glisser dans des personnages, ou dans la peau des autres. Ce vieux renard de Freud a synthétisé ces traits sous la notion d' »oubli du Moi ».

– Nostalgie, soif de quelque chose d’indéfinissable.

Certains auteurs associent ce caractère à la planète Saturne, à qui l’on attribue pourtant des traits un peu différents, notamment un côté austère et moralisateur. Mais peut-être y’a-t-il des liens insoupçonnés au premier abord:

– Saturne donne de la profondeur et du poids à ce que font les natifs. Il existe des saturniens fantasques, partant dans des voies très personnelles, mais de façon très maitrisée.

– Se mettre dans la peau des autres est peut-être la clé de la moralité (tout de même variable) des saturniens, et de la tendance qu’ont certains de ne penser qu’en impératifs catégoriques.

– Enfin, Saturne est une sorte de porte vers le monde divin, que nous verrons plus en détail dans le prochain article. Le signe du Capricorne était pour les anciens « la porte du ciel », à l’opposé du Cancer, « porte des enfers ».

N’oublions pas en effet, que Saturne n’est pas un dieu mais un Titan, la génération antérieure de divinités, chassée par les olympiens. C’étaient probablement des dieux plus sauvages, des forces vives de la natures, et porteurs de cultes bien plus mystiques et vivants. Si les dieux de l’Olympe, plus intellectuels, règnent en maîtres dans toute l’histoire grecque connue, il semble que leur culte ait manqué de quelque chose de vivant, au point d’entrainer de nombreuses importations de dieux asiatiques dans les mondes hellénique puis romains: Aphrodite (l’Astarté babylonienne), Dionysos, Cybèle… et même le dieu du judaïsme, qui, il y a deux mille ans, attirait bien des Gentils dans les synagogues.

Ainsi, peut-être que tout simplement, le type mélancolique n’est-il que le symptôme de cette énergie des Titans, cette intensité vitale qui cherche à rentrer dans la vie des hommes. Après tout, le signe du Capricorne commence aussi, désormais, par la naissance de Celui qui a dit:

Voici, je suis à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai pour dîner; moi avec lui, et lui avec moi.

Apocalypse 3, 20

Volonté

Quinotaur[1]

Pfff, je voulais écrire un article sur le thème de la volonté, mais finalement, j’ai plus trop envie; c’est dire si je maitrise le sujet. Donc du coup, on va jouer aux devinettes: sauriez-vous me dire ce que représente le dessin ci-dessus? Mmm? Sans regarder le titre de l’image bien sûr.

Bon, je doute que vous y arriviez sans tricher, car le machin est très rarement cité: c’est un Quinotaure, un bidule qui n’est connu qu’à un seul titre, celui de père de Mérovée. C’est à dire le fondateur de la dynastie des Mérovingiens et grand-père de Clovis, le premier roi de France. En effet, la mère de celui-ci, alors enceinte, aurait été attaquée par ce monstre alors qu’elle se baignait, ce qui fait qu’on ne peut savoir qui, de lui ou du père légitime Clodion le Chevelu, était le vrai père.

Bien sûr, revendiquer une ascendance divine est un bon moyen d’asseoir son autorité, et nombre de tribus germaniques revendiquaient descendre de Wotan/Odin, les Francs étant justement une exception notable. On peut donc légitimement se demander « pourquoi »? Pourquoi un truc aquatique qui ne ressemble à rien, plutôt qu’un dieu guerrier largement reconnu?

Bon, de mon côté, j’ai mon avis: le Quinotaure a été rapproché des cultes de Nerthus décrits par Tacite, et qui s’achevaient justement autour d’un lac. Or, Nerthus a apparemment été identifiée, par interpretatio romana, à Saturne. Ce qui semble justifié: Saturne comme Nerthus n’est « libéré » que pendant un temps limité (durant les saturnales), et rétablit l’Âge d’Or de fertilité et de paix. Or, à quel autre animal fabuleux fait penser notre Quinotaure? Au Capricorne, mi-chèvre mi-poisson, correspondant précisément au domicile astrologique de la planète Saturne: la porte du ciel.

Évidemment, ça tient difficilement sur le plan des preuves matérielles, mais on pourrait y voir une logique profonde. Saturne est le père des dieux et, astrologiquement, le supérieur de Jupiter, planète de la royauté. Il est le prêtre qui, le jour de l’intronisation du monarque, lui confère la puissance divine (d’où le mot inauguration, du latin augur, force divine). Ainsi, cette double naissance rendrait Mérovée, « inauguré » dès sa naissance. Ce n’est pas rien, mais on peut tout de même se demander l’intérêt d’une telle histoire par rapport à une plus classique descendance de Wotan, surtout pour une lignée qui s’est bien vite convertie au christianisme. Le mystère demeure.

Il n’en reste pas moins intéressant de voir que ce règne par l’autorité divine a perduré à l’ère chrétienne: les Mérovingiens ont compté de nombreux saints, et il semblerait que l’hagiographie ait été leur principal genre littéraire. Et pas seulement pour se faire mousser, car la dynastie carolingienne, qui leur succède, ne s’intéresse qu’aux saints du passé, ou bien à des modèles d’ascétisme religieux bien trop éloignés pour servir de modèles concrets. Les Mérovingiens suivent leur modèles, ce qui est prouvé, paradoxalement, par le fait que ceux-ci sont parés de vertus parfois plus pragmatiques qu’évangéliques, comme le « noble lignage » ou « l’habileté à l’épée », afin de faciliter l’identification sûrement.

Pourquoi? Tout simplement pour rester habité de la puissance divine qui fonde leur pouvoir, au point que certains parlent même d’hagiocratie (« gouvernement par les saints« ). L’aura de sainteté a simplement remplacé le heil, ou halig, germanique (des équivalents existent dans la plupart des cultures), cette aura charismatique sacrée qui entourait les personnes de pouvoir, et que Clovis craignait de perdre à son baptême. Ainsi la tradition des rois-mages a pu perdurer, au moins pendant un temps.

En tous cas, voilà une bonne leçon à méditer pour ceux qui rêvent d’être des mâles alphas. Car si l’Adelsheilige (« saint noble ») mérovingien n’a pas que des qualités chrétiennes, il n’en reste pas moins que leur aura n’est pas achetée, ni développée en salle de sport. Elle dépend bel et bien de qualités morales, à commencer par la réalisation du thélème, la volonté divine sacrée menant l’individu vers sa véritable identité; plutôt que la petite volonté de l’égo qui ne mène qu’à des caprices, et à se faire violence à soi-même. C’est pourquoi le charisme ne nait vraiment qu’en suivant sa propre voie. Malheureusement, celle-ci peut être obscurcie par l’ego, seul aspect de la psyché auquel la conscience a directement accès.

Bon, évidemment, il s’agit là d’une conception plus hindoue ou jungienne que médiévale; c’était juste histoire de caser un peu ce que je voulais dire sur la volonté. Comme quoi j’en ai quand même un peu; reste à savoir si c’est mon thélème ou juste un caprice!

 

Lune en Capricorne

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Après Mars en Balance, penchons-nous sur une autre position d’exil. Qu’obtient-on quand la planète de l’enfance, luminaire donneur de vie et de confort, dans le signe de la vieillesse, de la sécheresse et de la responsabilité? Pas besoin d’être grand clerc pour deviner le résultat: la Lune en exil en Capricorne, comme en chute dans le Scorpion, écrase tout le reste du thème en coupant la source de vitalité et de joie de vivre du natif. Au programme: sens accru des responsabilités et de l’ambition (Napoléon Bonaparte), au prix d’une sensibilité étouffée et d’un tempérament soit froid et dépourvu d’affect (François Hollande) soit mélancolique, pour ne pas dire dépressif (Tim Burton et son esthétique torturée). Cet aspect est d’ailleurs plus fort chez les hommes, ayant naturellement plus de mal à vivre leur sensibilité. Au féminin, si cette position fait les femmes politiques (Marine Le Pen), elle semble être plus facile à vivre au quotidien (Theresa Tallien, à la fois « reine » du Directoire et chef de file des Merveilleuses). Après tout, la Lune est peut-être en exil dans le Capricorne, mais reste en domicile chez ces dames.

Mais pour bien comprendre cette position, il faut déjà voir que le domicile de la Lune est le signe du Cancer. Pour les anciens, notamment Ptolémée, il s’agit avant tout d’un signe humide, caractère voué à la nutrition et à la protection. Mettons-nous dans le contexte: l’astrologie occidentale fut inventée par des civilisations méditerranéennes, vivant dans des milieux très secs, avec une tendance à l’aridité. Babylone et l’Égypte étaient plus vertes qu’aujourd’hui, mais néanmoins bordées de déserts. L’eau y était précieuse, et la présence d’eau sous forme d’oasis, de rivière ou de nappe phréatique protégeait les êtres vivants, à commencer par les végétaux, de la sécheresse. Or, le Cancer, précisément, est un signe d’eau, qui plus est, de modalité cardinale, c’est à dire un « socle » élémentaire. Cette idée double de socle et d’eau est probablement le mieux exprimée par le dieu sumérien Ea/Enki, dieu des eaux souterraines: la présence d’une telle réserve d’eau garantit que, même par forte chaleur, la terre reste toujours humide et fertile, les eaux remontant alors constamment à la surface par capillarité. C’est pourquoi ce dieu était considéré comme créateur, source de vie et protecteur des hommes.

Enki

Le signe du Cancer reprend cette symbolique, étant domicile de la Lune (planète humide de nutrition) et exaltation de Jupiter (planète humide de protection). Symbole de la famille, du foyer, de la sensibilité, il est le jardin secret, le lieu intime de ressourcement; il manifeste pleinement la fonction lunaire du puer aeternus, l’enfant divin source de vitalité, avec pour conséquence d’être parfois régressif et émotif. A l’inverse, le Capricorne est le signe cardinal de terre, qui figure un rocher inamovible. Domicile de Saturne, c’est un signe de sécheresse, de maturité et de responsabilité, au risque d’être parfois froid ou cassant.

Or, comme d’habitude en astrologie, les signes opposés du Cancer et du Capricorne sont intrinsèquement liés comme le yin et le yang, et il est significatif que le capricorne sumérien soit justement associé à Enki. Dans un sens, le Cancer est le signe de l’enracinement et, correctement « nourri » par la Lune, il devient un signe de stabilité et d’endurance digne de son opposé saturnien: c’est notamment le signe traditionnellement associé à la lutte. Réciproquement, si le capricorne érige souvent des barrières, comme la « forteresse intérieure » des stoïciens, c’est pour fortifier leur propre sensibilité; soit dans le sens d’un isolement, soit, au mieux, de façon à la rendre imperméable aux coups de la vie. Le jardin intérieur peut donc soit n’être accessible que dans la plus stricte intimité, soit, quand la leçon d’endurance du signe est mieux intégrée, s’afficher crânement au yeux de tous, au mépris du qu’en-dira-t’on. C’est le cas par exemple de Lemmy Kilmister, emblématique leader du groupe Mötörhead et Capricorne ascendant Capricorne, dont la personnalité et la musique n’ont pas changé d’un iota au fil des modes; ou encore de certains psychothérapeutes qui collent des marcassins partout sur leur blog.

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Un look à la fois moderne et consensuel

Bref, voici la clé pour comprendre la Lune en Capricorne: quand la planète se manifeste au sein du domicile de Saturne, c’est par le biais de ce reflet Cancer au sein d’une « forteresse intérieure » qui la protège mais peut l’emprisonner. Pour éviter cela, deux solutions:

– soit vivre pleinement la dimension sociale du signe, avec sa part de responsabilité: c’est Saturne, exilé sur Terre par Jupiter, qui amène l’âge d’Or.

– soit chercher à renforcer la sensibilité, à permettre de l’assumer pleinement: c’est Isis (Saturne) reconstituant Osiris (la Lune) coupé en morceaux pour le ressusciter.

Ces deux voies ne sont pas incompatibles, et sont peut-être même complémentaires. La première peut mener à une fuite en avant dans la maitrise, et mener à sauver les autres sans pouvoir se sauver soi-même. La deuxième peut risquer un certain égoïsme, mais, surtout, elle est plus compliquée à mettre en œuvre. Bref, à savoir doser en fonction des cas individuels.

En tous cas, il faut bien voir que, si Saturne le « grand maléfique » recherche la maturité, cela ne signifie certainement pas l’ennui ou la gravité. Au contraire, l’humour est un trait fréquent du capricornien; peut-être parce qu’on ne rit jamais de bon cœur que dans les cimetières, comme disait Pierre Desproges (Lune en Capricorne), mais aussi parce que le côté intemporel du signe (et de la planète) joue à double sens: le saturnien nait vieux, et vieillit jeune. Chez lui, jeunesse et vieillesse ne se succèdent pas: elles cohabitent en permanence.

Le don du Noir parfait

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La lame de l’Hermite (arcane VIIII du Tarot de Marseille) représente un cheminement austère vers la connaissance. Un vieil homme avance, à reculons, éclairé d’une seule lanterne, tâtant le terrain de sa canne. Avec les arcanes de la Justice (VIII), la Force (XI) et Tempérance (XIIII), il représente une des vertus cardinales chrétiennes, la prudence. Celle-ci, d’ailleurs, est parfois représentée dans l’imagerie médiévale par une figure allégorique tenant un miroir, au lieu d’une lanterne. On peut penser à une erreur, mais on peut également y trouver un idéal: l’intelligence, non pas comme travail conscient et volontaire,  mais en faisant de son esprit un miroir poli capable de refléter la lumière d’en-haut, la vérité divine. Non pas briller de ses propres forces par brainstorming, mais réfléchir, comme la Lune éclaire la nuit en réfléchissant la lumière solaire. La lanterne de l’Hermite est comme la Lune, à la fois miroir et luminaire; c’est pourquoi son double numérique, l’arcane numéro XVIII, est justement La Lune, le parachèvement de son propre principe, à l’échelle cosmique.

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De quoi s’agit-il donc? On peut déjà y voir le but de tout apprentissage: acquérir des réflexes, des connaissances devenant une seconde nature et ne nécessitant pas une remémoration permanente. Mais plus généralement, il s’agit d’un travail de synthèse des connaissances en un modèle organique, dépassant la sphère verbale, pour entrer dans l’action pure. Cela donne ces choses, ces intuitions que donne l’expérience, et que l’on sent, sans forcément pouvoir les expliquer avec des mots. C’est d’ailleurs la limite du fameux « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrive aisément ». Du moins je l’espère, car je vois bien que pour l’instant, ma description est confuse, je vais donc plutôt donner un exemple.

Il existe de nombreux livres sur le Tarot et aussi sur l’astrologie, mais qui parfois peuvent consacrer des pages et des pages à chaque signe/arcane sans parvenir à épuiser le sujet. On peut donc se retrouver avec des listes de points, des descriptions, des tas de caractéristiques, mais qui peuvent être interminables, et, surtout, finissent forcément par se recouper entre elles. On se retrouve alors avec l‘effet Barnum: c’est à dire qu’il devient possible de donner pour chaque signe ou chaque tirage de cartes une interprétation tellement floue qu’on peut y retrouver n’importe qui, et n’importe quelle situation. Cependant, il ne faut pas croire que cet effet soit limité à l’ésotérisme: c’est aussi la racine du phénomène bien connu des gens qui, en lisant des description de maladies, croient en avoir la moitié. Y compris, d’ailleurs, pour les maladies mentales, tant la plupart des symptômes sont, en fin de compte, des traits normaux poussés à l’extrême.

C’est pourquoi en lisant de bonnes descriptions de psychopathologies, on a en fait, plus que des listes de cases à cocher, une vision de la psychodynamique générale, c’est à dire de la façon dont les symptômes interagissent entre eux pour créer un comportement humain, certes dysfonctionnel, mais pourvu de sa propre cohérence interne. Il en va de même des signes, des lames de tarots, de tous les concepts que l’ésotérisme appelle arcanes, et donc le fonctionnement est au niveau des archétypes jungiens: en les voyant comme des processus dynamiques, on a plus de chance de les saisir qu’en voulant les réduire au niveau du verbal, de la symbolique.

Une autre analogie que l’on peut faire, c’est justement de se fier à l’étymologie du mot « archétype », c’est à dire « image puissante ». Essayez donc de décrire une image avec des mots: vous pouvez y consacrer un livre entier sans réellement en faire saisir la substance. Le texte est en une dimension (la ligne), l’image en a deux. Il faut donc nécessairement arrêter de parler, enter dans le silence de la contemplation. Et l’Hermite représente ce silence, que les alchimistes appelaient le don du Noir parfait, cette nuit de la pensée logique qui permet de saisir les arcanes dans leur intégrité, avant de les laisser refléter la vérité divine pour nous éclairer. Un principe qui était au centre de leur méthode, d’où le nom d' »Hermite » comme hermétisme, l’art d’Hermès, c’est à dire l’alchimie, et non pas « Ermite » comme érémitisme.

Évidemment, en se repliant sur le non-verbal (donc non-logique, non-dialectique), on risque de ne pas être assez « communicant » pour notre époque. Mais bon, après tout, le présent blog, même en faisant tout ce qu’il ne faut pas faire pour augmenter sa visibilité, commence à arriver sur ses 2000 visites; tous les espoirs sont donc permis! En tous cas, merci à vous tous, chers lecteurs; j’ai un peu l’impression de prêcher dans le désert, mais je vous suis reconnaissant de m’y accompagner.

Perfection et ambition

Tiens, je me rends compte, en relisant l’article précédent, que j’ai commis quelques fautes de frappe. Mais bon, je ne vais pas les corriger, du moins pas tout de suite. Pas que j’aie la flemme ou que je manque de temps, c’est un choix conscient, par discipline personnelle. Il faut dire que, pour commencer ce blog, j’ai du lutter contre une nette tendance au perfectionnisme, ou plutôt à l’ambitionnisme. Si, comme mon correcteur orthographique, vous ne connaissez pas ce mot, c’est normal. Je viens de l’inventer, faute d’en trouver un adéquat dans mes réserves, pourtant extensives, de vocabulaire.

Le perfectionnisme! Malgré l’utilité de ce concept, par exemple pour donner une réponse pas trop pénible au recruteur qui vous demande votre plus gros défaut, on voit tout de suite les problèmes qu’il peut poser. Ne pas vouloir autre chose que la perfection, qui n’est pas de ce monde, c’est encore la meilleure façon de ne rien accomplir, dans ce monde mais aussi dans le prochain, comme l’illustre sans ambiguïté la parabole des talents. Cependant, le perfectionniste, si je comprends bien, semble être avant tout obsédé par le contrôle. Le résultat concret de ses actions, ou plus précisément, leur portée, lui est plus ou moins indifférent, du moment que tout est fait parfaitement. Ce qui, pour être franc, ne me ressemble pas vraiment, et mes anciens professeurs pourront vous le confirmer sans peine. Mais alors, que suis-je? Eh bien, ambitionniste: pour moi, l’ambition, le résultat concret des actions, est ce qui compte le plus. J’ai la phobie de me lancer dans une action qui ne me semble pas pouvoir réussir spectaculairement. Pour prendre un exemple concret: en choisissant un sport, le perfectionniste va choisir quelque chose qui lui plait, puis s’acharner dans la compétition et l’entrainement pour devenir un champion; alors que moi, je serais plutôt du genre à choisir exprès un sport dans lequel il me semble être doué, pour être sûr de gagner!

En astrologie, il y a une assez bonne façon de représenter ça, grâce à deux signes spécialistes du travail: la Vierge et le Capricorne. La Vierge est le signe du contrôle et du détail; amplifiez jusqu’à la caricature, et vous avez le perfectionnisme. Le Capricorne est le signe de l’ambition, et donc évidemment, il mène à l’ambitionnisme: au rejet des entreprises futiles, jusqu’à l’austérité. Le penchant pour l’optimisation et le cyni… la lucidité qui en découle peut aiguiser le sens stratégique. Après tout, le Capricorne est le signe d’exaltation de Mars! Mais bon, l’ambition est un objectif à long terme, pas toujours facile à supporter quand on voit les autres s’amuser. Même le perfectionniste, qui passe peut être son temps à couper les cheveux en quatre, mais au moins en retire un certain plaisir.

Bref, tout ça pour dire que je préfère me lâcher un minimum sur ce blog, de peur qu’il commence à demander trop de temps et de contrôle pour mes tendances optimisatrices. Mais évidemment, je ne m’interdis pas de venir corriger mes fautes plus tard; il ne faudrait pas que je me mette à optimiser mon relâchement!