La flèche du temps

progres-4[1]

 

Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

************

 

Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

************

 

En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

************

 

En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

Le Grand Bénéfique

zeusgif-757e757e-a7741[1]

En astrologie, il existe un facteur capable d’apporter de la chance: la planète Jupiter, surnommée « le grand bénéfique ». Accomplissant une révolution autour du Soleil en environ douze ans, elle reste dans chaque signe un peu moins d’une année. C’est assez long; c’est pourquoi elle compte particulièrement en des positions spécifiques (près de l’Ascendant ou du Milieu du Ciel, par exemple). Domiciliée en Sagittaire et Poissons, exaltée en Cancer, elle peut servir chez tout le monde de « porte-bonheur », y compris dans des signes d’exil (Gémeaux et Vierge) ou de chute (Capricorne). Associé au chef des dieux romains, elle symbolise la royauté, les honneurs et l’autorité. Mais on peut se demander légitimement comment elle les obtient; d’autant que le concept de « chance » est, au mieux, un peu hasardeux.

Pour commencer, un constat: les signes domiciles de Jupiter sont diamétralement opposées à ceux de Mercure (Gémeaux et Vierge, justement), ce qui fait des domiciles de l’un les positions d’exil de l’autre. Comme pour Mars et Vénus, on peut donc se dire qu’il s’agit de deux concepts opposés mais complémentaires. Or, les sens de Mercure st bien connu: il s’agit du moi conscient, du verbe, du commerce, et surtout de la pensée rationnelle. On peut en déduire que Jupiter pilotera plutôt la relation à l’inconscient, à l’émotion, à l’irrationnel, et, partant, au subliminal. Soit, deux pistes:

  • D’un côté jungien, Mercure représente le Moi conscient; Jupiter représente donc le pôle opposé, la fonction de relation avec l’inconscient: animus chez la femme, anima chez l’homme. C’est le sommet de l’Olympe, le pont entre le ciel et la terre.
  • D’un autre, dans une opposition malheureusement un peu oubliée, Mercure représente l’esprit d’analyse; ce qui fait logiquement de Jupiter l’ambassadeur de l’esprit de synthèse.

L’analyse consiste à découper un problème en sous problèmes plus faciles à traiter. Cependant, on comprend bien qu’en faisant ça, on finit, comme quand on mange des artichauts, avec une assiette plus remplie avant qu’après l’opération. Et c’est justement le défaut des signes mercuriens: la dispersion. Les Gémeaux font des pieds et des mains dans tous les sens, émettant des idées, et des paroles, en une brume qui se dissipe rapidement. Chez les natifs du signe, c’est Jean d’Ormesson écrivant toujours le même livre, où Jean-Marie Le Pen ne parvenant jamais au pouvoir à force de provocations. Chez la Vierge, c’est la tendance au perfectionnisme et au contrôle (Louis XIV et l’étiquette), à l’instauration d’une culture qui peut amener à la répétition (Cabu, Tim Burton). Mercure marque aussi la recherche contemporaine, qui multiplie les articles, les concepts, jusqu’à étouffer sous la paperasse. Notons qu’il semble

L’esprit de synthèse permet au contraire le regroupement, le rassemblement. C’est pourquoi, là où Mercure crée quelque chose de plus vaste que l’individu, Jupiter ramène des concepts vastes à la dimension humaine. Ainsi, il permet d’avancer toujours plus loin en « mangeant » la complexité du monde devant lui, et s’appuyant dessus pour avancer. D’où son association à l’aigle, qui s’envole dans les hauteurs en brassant l’air de ses ailes. Même si, malheureusement, la nature rapace de l’aigle nous oriente sur le côté négatif de cette force, qui serait, disons, son abus: le parasitisme ou les excès en tous genres. la notion de lien à l’inconscient est également importante car, c’est lui qui récupère les informations « subliminales » (surtout chez l’homme, à travers l’anima, fonction de sensibilité) et qui est le dépositaire des préjugés (surtout chez la femme, à travers l’animus, dépositaire de l’autorité)

Ce concept de synthèse se décline sous deux aspects: extraverti, c’est le Sagittaire; introverti, les Poissons. On associe au premier les notions de voyage, de multiculturalisme et de loi. En fait, tous ces aspects se rencontrent dans la notion de synthèse: le Sagittaire (dans sa forme la plus accomplie, car il peut tendre au conformisme) va faire des rencontres, observer des comportements divers, puis les synthétiser sons la forme d’une loi morale basé sur les traits les plus universels, selon la formule de l’ascendant Sagittaire Jürgen Habermas: « Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité« . On peut aussi constater cette marque chez le politologue et ethnologue Alain de Benoist, natif du signe (et aussi jupitérien par son ascendant Cancer), dont l’œuvre prolixe et protéiforme porte nettement la marque de Jupiter. La notion d’autorité morale se retrouve également chez les papes, dont un certain nombre sont marqués par le signe: François (natif), Jean-Paul Ier (Jupiter et Ascendant), Jean XXIII (natif et Ascendant), Pie XII (Jupiter). Ce qui n’est pas étonnant: comme je l’ai dit, Jupiter est le pont entre le ciel et la terre, et c’est même de cette notion que provient le concept romain de pontifex (grand-prêtre et législateur religieux) à la racine de la notion et du terme de « souverain pontife« .

Quant aux Poissons, il se traduit dans le domaine de la sensibilité, par la mise en place d’un ensemble de symboles, d’un monde intérieur auquel sont ramenées toutes les données du monde extérieur. Ainsi, on a pu voir le natif Georges Dumézil (représentatif de l’infini associé au signe par la trentaine de langues qu’il parlait), ethnologue, introduire dans la mythologie comparée (dont nécessairement synthétisée) la notion d’organisation tripartite des sociétés indo-européennes, que j’ai déjà évoquée ici. On voit ici la synthèse introvertie à l’œuvre: l’émergence d’un concept central permettant de condenser des pans entiers de connaissance humaine. Dans d’autres domaines, c’est leur conception très particulière de leur métier qui a fait la fortune des natifs Bernard Arnaud (le luxe doit être une industrie comme une autre), Luc Besson (le cinéma doit être une industrie comme une autre), et Jacques Séguéla (la publicité comme usine à rêves). On sent d’ailleurs chez ce dernier, quand il parle, un côté presque mystique (un marqueur courant du signe), que ses détracteurs prennent un peu vite pour du sophisme. Moi, je pense qu’il est tout à fait (bon allez, disons 80%) persuadé de ce qu’il dit. Tout au moins, ceux qui sont marqués par le Poissons voient le monde à travers le prisme de leur système, et tendent à s’exprimer à travers lui; ce qui donne d’ailleurs au signe une réputation sibylline, qui peut s’accommoder difficilement de la pensée discursive (signe de chute de Mercure). Notons enfin que Benoît XVI, Jupiter conjoint Ascendant en Poissons, est marqué à la fois par les notions Poissons et jupitériennes de mystique et d’infini, par la portée et l’ampleur que beaucoup dans l’Église attribuent à son œuvre théologique.

On aura bien sûr remarqué le lien net entre ces deux expressions de l’esprit de synthèse et les fonctions inconscientes de Jung, anima et animus: le Sagittaire aboutit précisément au rôle législateur de l’animus, tandis que les Poissons correspondent au rôle de traitement d’informations joué par l’anima.

Il reste le Cancer, signe d’exaltation, donc de croissance, de la planète Jupiter: il est le signe à la fois de l’enracinement (donc des valeurs traditionnelles et la « décence commune« , selon une expression du natif George Orwell) et de la sensibilité extra-lucide, les deux branches dont partent les deux versants de Jupiter. D’ailleurs, on prête au Cancer d’être à la fois casanier et amateur de voyages; ce qui peut sembler paradoxal, mais tend plutôt à dire que, pour se sentir bien avec les autres, il faut d’abord se sentir bien chez soi.

Mars en Cancer

droid_crabe_1[1]

Le succès grandissant de ce blog, qui approche les 3000 vues (autant dire que Facebook n’a qu’à bien se tenir) me vaut une requête d’une demoiselle pour décrire Mars en Cancer, position réputée négative car il s’agit du signe de chute de cette planète. Déjà, comme pour Mars en Balance, cette position est surtout embêtante pour les hommes étant la planète de la virilité (bien que, chez les femmes, elle signifie en plus ce qui attire chez les hommes). Mais plus généralement, c’est la planète de l’action dans le monde, avec une tonalité guerrière de conquête. D’où les différentes déclinaisons: en domicile en Bélier, elle est pleinement martiale, en exil en elle représente davantage la riposte ou la diplomatie. En cancer, elle est en chute, ce qui est un peu plus complexe: l’énergie de la planète tend à disparaitre mais seuls ses fruits demeurent; c’est la symbolique de l’automne, à l’opposé de l’exaltation qui a une symbolique printanière de croissance: pour Mars, c’est le Capricorne, qui représente la stratégie, la préparation au combat.

Or, le Cancer est le signe du foyer, du confort et de l’intimité. Mars dans ce signe est donc dévolu à la défense de l’intimité. C’est donc pour cela qu’elle est en chute: elle maintient les frontières existantes plutôt que de les repousser, elle reste dans le territoire, « fruit » de la conquête. C’est donc une position qui ne tire pas forcément parti de toute la puissance marsienne (Louis XII et l’échec de la campagne d’Italie), vu qu’elle n’incite pas à sortir de sa zone de confort, ou alors sous l’impulsion de l’émotion (symbolique Cancer). Zinedine Zidane doit peut-être à son Mars en Cancer de parfois agir, disons, sur des coups de tête.

A statue depicting former French national soccer team player Zidane's head-butt on Italian defender Materazzi during the 2006 final of the soccer World Cup is seen in front of the Centre Pompidou modern art museum in Paris

Comme pour Mars en Balance, cela n’empêche pas d’avoir un Mars puissant (Zidane, Lino Ventura, tous deux sportifs professionnels avec le Soleil et Mars en Cancer), simplement cela modifiera son utilisation. Bien aspecté, par exemple à l’ascendant, Mars en cette position peut pousser à travailler avec énergie dans des domaines Cancer, la tradition, l’enfance, la maternité (même si le revers de la médaille est qu’il y apporte parfois le conflit, comme chez Catherine de Médicis).  Je connais un obstétricien avec cette position, par exemple: l’alliance de la chirurgie (Mars) et de la maternité (Cancer). On peut également y voir le succès de Marine Le Pen, qui a Mars en Cancer en maison X: la défense de la tradition au service de la carrière. Il faut dire que, comme dans les autres signes d’eau, Mars peut y gagner un côté intuitif. Le cancer est un signe lunaire, peu compatible avec Mars, mais aussi jupitérien, planète de chance et de voyage qui peut lui donner de l’ampleur.

Le fait de travailler dans un domaine Cancer est donc un moyen de bien vivre cette position, mais le mieux est encore de faire mûrir le signe, pour en tirer le meilleur. En effet, le Cancer, symétrique du Capricorne, est le signe de l’enracinement et de la stabilité. Sa symbolique habituelle de foyer et de famille peut être étendue puis transcendée pour identifier le passé en général, donc l’histoire et la tradition. C’est donc le signe de la sensibilité, mais aussi de la mémoire, qui tout deux facilitent l’esprit de synthèse et l’intuition. L’exaltation de Jupiter dans ce signe en est le symbole, et les natifs du Cancer sont réputés à la fois casaniers et voyageurs (le voyage étant d’essence jupitérienne). La stabilité lunaire donne alors un socle émotionnel solide permettant de partir en exploration, à moins justement que le natif n’erre à la recherche d’un foyer symbolique.

Bref, la meilleure solution est de se situer sur un plan plus global que l’intimité: soit que l’on prenne le côté paternel du signe dans un sens plus large (Karl Marx, défenseur du prolétariat et saint Jean XXIII « le bon pape », tous deux Mars en Cancer), soit que l’aspect jupitérien porte vers d’autres horizons (Lord Byron, Ferdinand Foch) ou encore fasse travailler dans un domaine créatif (Mozart, Cocteau) ou traditionnel (Jidda Krishnamurti, Nostradamus).

Lune en Capricorne

capricorne

Après Mars en Balance, penchons-nous sur une autre position d’exil. Qu’obtient-on quand la planète de l’enfance, luminaire donneur de vie et de confort, dans le signe de la vieillesse, de la sécheresse et de la responsabilité? Pas besoin d’être grand clerc pour deviner le résultat: la Lune en exil en Capricorne, comme en chute dans le Scorpion, écrase tout le reste du thème en coupant la source de vitalité et de joie de vivre du natif. Au programme: sens accru des responsabilités et de l’ambition (Napoléon Bonaparte), au prix d’une sensibilité étouffée et d’un tempérament soit froid et dépourvu d’affect (François Hollande) soit mélancolique, pour ne pas dire dépressif (Tim Burton et son esthétique torturée). Cet aspect est d’ailleurs plus fort chez les hommes, ayant naturellement plus de mal à vivre leur sensibilité. Au féminin, si cette position fait les femmes politiques (Marine Le Pen), elle semble être plus facile à vivre au quotidien (Theresa Tallien, à la fois « reine » du Directoire et chef de file des Merveilleuses). Après tout, la Lune est peut-être en exil dans le Capricorne, mais reste en domicile chez ces dames.

Mais pour bien comprendre cette position, il faut déjà voir que le domicile de la Lune est le signe du Cancer. Pour les anciens, notamment Ptolémée, il s’agit avant tout d’un signe humide, caractère voué à la nutrition et à la protection. Mettons-nous dans le contexte: l’astrologie occidentale fut inventée par des civilisations méditerranéennes, vivant dans des milieux très secs, avec une tendance à l’aridité. Babylone et l’Égypte étaient plus vertes qu’aujourd’hui, mais néanmoins bordées de déserts. L’eau y était précieuse, et la présence d’eau sous forme d’oasis, de rivière ou de nappe phréatique protégeait les êtres vivants, à commencer par les végétaux, de la sécheresse. Or, le Cancer, précisément, est un signe d’eau, qui plus est, de modalité cardinale, c’est à dire un « socle » élémentaire. Cette idée double de socle et d’eau est probablement le mieux exprimée par le dieu sumérien Ea/Enki, dieu des eaux souterraines: la présence d’une telle réserve d’eau garantit que, même par forte chaleur, la terre reste toujours humide et fertile, les eaux remontant alors constamment à la surface par capillarité. C’est pourquoi ce dieu était considéré comme créateur, source de vie et protecteur des hommes.

Enki

Le signe du Cancer reprend cette symbolique, étant domicile de la Lune (planète humide de nutrition) et exaltation de Jupiter (planète humide de protection). Symbole de la famille, du foyer, de la sensibilité, il est le jardin secret, le lieu intime de ressourcement; il manifeste pleinement la fonction lunaire du puer aeternus, l’enfant divin source de vitalité, avec pour conséquence d’être parfois régressif et émotif. A l’inverse, le Capricorne est le signe cardinal de terre, qui figure un rocher inamovible. Domicile de Saturne, c’est un signe de sécheresse, de maturité et de responsabilité, au risque d’être parfois froid ou cassant.

Or, comme d’habitude en astrologie, les signes opposés du Cancer et du Capricorne sont intrinsèquement liés comme le yin et le yang, et il est significatif que le capricorne sumérien soit justement associé à Enki. Dans un sens, le Cancer est le signe de l’enracinement et, correctement « nourri » par la Lune, il devient un signe de stabilité et d’endurance digne de son opposé saturnien: c’est notamment le signe traditionnellement associé à la lutte. Réciproquement, si le capricorne érige souvent des barrières, comme la « forteresse intérieure » des stoïciens, c’est pour fortifier leur propre sensibilité; soit dans le sens d’un isolement, soit, au mieux, de façon à la rendre imperméable aux coups de la vie. Le jardin intérieur peut donc soit n’être accessible que dans la plus stricte intimité, soit, quand la leçon d’endurance du signe est mieux intégrée, s’afficher crânement au yeux de tous, au mépris du qu’en-dira-t’on. C’est le cas par exemple de Lemmy Kilmister, emblématique leader du groupe Mötörhead et Capricorne ascendant Capricorne, dont la personnalité et la musique n’ont pas changé d’un iota au fil des modes; ou encore de certains psychothérapeutes qui collent des marcassins partout sur leur blog.

lemmy-kilmister

Un look à la fois moderne et consensuel

Bref, voici la clé pour comprendre la Lune en Capricorne: quand la planète se manifeste au sein du domicile de Saturne, c’est par le biais de ce reflet Cancer au sein d’une « forteresse intérieure » qui la protège mais peut l’emprisonner. Pour éviter cela, deux solutions:

– soit vivre pleinement la dimension sociale du signe, avec sa part de responsabilité: c’est Saturne, exilé sur Terre par Jupiter, qui amène l’âge d’Or.

– soit chercher à renforcer la sensibilité, à permettre de l’assumer pleinement: c’est Isis (Saturne) reconstituant Osiris (la Lune) coupé en morceaux pour le ressusciter.

Ces deux voies ne sont pas incompatibles, et sont peut-être même complémentaires. La première peut mener à une fuite en avant dans la maitrise, et mener à sauver les autres sans pouvoir se sauver soi-même. La deuxième peut risquer un certain égoïsme, mais, surtout, elle est plus compliquée à mettre en œuvre. Bref, à savoir doser en fonction des cas individuels.

En tous cas, il faut bien voir que, si Saturne le « grand maléfique » recherche la maturité, cela ne signifie certainement pas l’ennui ou la gravité. Au contraire, l’humour est un trait fréquent du capricornien; peut-être parce qu’on ne rit jamais de bon cœur que dans les cimetières, comme disait Pierre Desproges (Lune en Capricorne), mais aussi parce que le côté intemporel du signe (et de la planète) joue à double sens: le saturnien nait vieux, et vieillit jeune. Chez lui, jeunesse et vieillesse ne se succèdent pas: elles cohabitent en permanence.