L’Âge d’Or

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Mes biens chers frères, comme vous le savez certainement, nous sommes entrés dans le temps de l’Avent, qui prépare la naissance du Christ à Noël. Cependant, vous savez certainement aussi que cette fête a des origines païennes. Fête du Soleil Invaincu (pour marquer le solstice d’hiver) avant la conversion de l’Empire Romain au christianisme, on y célébrait, encore auparavant, les Saturnales (après tout, le Soleil entre alors dans le signe du Capricorne – domicile de Saturne). La statue du dieu, recouverte toute l’année de lourdes chaînes de plomb (métal associé à la planète), en était alors libérée pour la semaine précédant le solstice, et un carnaval similaire à notre mardi gras envahissait les rues: festivités, farces et même une liberté temporaire vis à vis de l’ordre établi. Mais écoutons le principal intéressé:

Ma puissance se borne à sept jours : ce temps écoulé, je redeviens simple particulier, comme qui dirait un homme du peuple. Mais, durant cette semaine, il ne m’est permis de m’occuper d’aucune affaire soit publique, soit privée. Boire, m’enivrer, crier, plaisanter, jouer aux dés, choisir les rois du festin, régaler les esclaves, chanter nu, applaudir en chancelant, être parfois jeté dans l’eau froide la tête la première, avoir la figure barbouillée de suie, voilà ce qu’il m’est permis de faire. Mais les grands biens, la richesse, l’or, c’est Jupiter qui les donne à qui il lui plaît.[…]

Jupiter fait aller le monde avec mille tracas, à l’exception de quelques jours, où il me rend la royauté aux conditions que je t’ai dites, et je reprends le pouvoir, afin de rappeler aux hommes comment on vivait sous mon empire. Tout poussait alors sans soins et sans culture : point d’épis, mais le pain tout préparé et les viandes tout apprêtées ; le vin coulait en ruisseaux ; l’on avait des fontaines de lait et de miel ; tout le monde était bon et en or. Telle est la cause de mon empire éphémère : voilà pourquoi ce n’est partout que bruit, chansons, jeux, égalité parfaite entre les esclaves et les hommes libres ; car, sous mon règne, il n’y avait pas d’esclaves.

Lucien, Saturnales

Cet « empire » passé, c’est l’Âge d’Or de l’antiquité romaine, période où Saturne est exilé sur la Terre après avoir été vaincu par son fils Jupiter (du moins selon les versions les plus connues, mais Lucien ne semble pas de cet avis). Il règne alors, en compagnie du roi Janus qui l’accueille. En remerciement, le dieu lui offre un deuxième visage, avec le pouvoir de voir le passé et l’avenir.

Cette association entre Saturne et une forme d’ivresse collective semble bien rappeler le lien du dieu ( et de sa planète) au caractère mélancolique, dont je parlais précédemment (et dont Aristote disait qu’il était similaire à l’action du vin). Quant à l’Âge d’Or lui-même, et à sa manifestation annuelle, il me semble bien qu’il faille y voir l’archétype mythique du kairos, du temps de l’occasion.

En effet, comme je le faisais remarquer tantôt, le monde antique était livré à la fatalité. On ne rigolait pas forcément tous les jours, et la vie avait une dimension tragique. Heureusement, tout n’était pas absolument figé. Aristote explique, par exemple, que si le monde des corps célestes (au delà de la Lune) est complètement ordonné et prévisible, le monde terrestre (sublunaire) l’est moins, ce qui ménage aux hommes une chance de changer le cours des choses. Or, le cours des événements étant dicté a priori par la fatalité, le kairos est le temps durant lequel une possibilité nouvelle, permettant un choix réel, apparait. Une croisée des chemins, ce qui ce dit en grec: krisis.

Il s’agit donc en fin de compte de faire mentir la destinée, et, par là même, de renverser l’ordre établi. Or, nous venons de voir, il s’agit précisément de la spécialité de Saturne. Et c’est bien ce que semble lui faire dire Lucien:

LE PRÊTRE. […] je voudrais bien savoir quels sont les biens que tu peux m’accorder.

SATURNE. Ils ne sont ni médiocres, ni à dédaigner, même en les comparant au pouvoir absolu, à moins que tu estimes peu de chose de gagner au jeu, de voir le dé des autres amener l’unité, tandis que tu retournes toujours le six. Que de gens ne mangent à leur appétit que grâce à ce dé propice ! Combien d’autres se sont sauvés tout nus du naufrage, pour avoir échoué contre l’écueil de ce dé ! Et puis quel plaisir de boire à son gré, de passer dans un festin pour le plus habile chanteur, de faire plonger les servants dans un bain d’eau froide pour expier leur maladresse, de s’entendre proclamer vainqueur, de recevoir des saucisses pour prix ! Et puis encore être choisi pour roi à l’unanimité par la puissance des osselets, ne subir aucun commandement ridicule et les imposer aux autres, obliger l’un à se dire tout haut des injures, un autre à danser nu, à faire trois fois le tour de la maison en portant une danseuse dans ses bras : ne vois-tu pas là des preuves de ma munificence ?

Et voici qu’ensuite la notion d’occasion apparait:

Si tu te plains que cette royauté est feinte et éphémère, tu es un ingrat, puisque, tu le vois, moi qui accorde ces privilèges, je n’ai qu’un empire de courte durée.

On le voit bien: les Saturnales elles-mêmes, souvenir de l’âge d’or, sont un kairos, et le mélancolique, c’est à dire le suivant de Saturne, est l' »homme du kairos, de la circonstance », comme le dit Aristote.

Le kairos est aussi associé à un temps hors du temps, paradisiaque, dans le Nouveau Testament, où il est le mot désigné pour signifier l’arrivée du Royaume des Cieux, comme dans l’Évangile de ce dimanche, mes biens chers frères (Marc 13, 33-37):

En ce temps là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand ce sera le moment [GR: kairos]. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

(Bon, je triche, j’avais eu vent de cette référence il y a déjà plusieurs jours, sur un livre pas franchement d’actualité. Mais bon, voilà un bon exemple d’occasion saisie au vol)

Cet exemple est parlant, car elle nous permet de mieux percevoir ce qu’est le kairos. En effet, dans le christianisme, Dieu est la source de toute existence, ce qu’Aristote appelait le moteur immobile du monde (l’identification ayant été faite par saint Thomas d’Aquin). Les hiérarchies célestes et l’homme, dans ce cadre sont alors des moteurs mûs, c’est à dire qu’ils agissent dans le monde à conditions d’être eux-mêmes reliés à et entrainés par le moteur premier. Or, c’est précisément ce lien qui est rompu par le péché originel, l’homme devenant ainsi simple mobile, jouet des forces du monde mais sans prise sur elles.

L’œuvre du Salut consiste précisément à rétablir ce lien, pour que l’humanité redevienne partie prenante de l’ordre du monde, grâce à la communion au Christ. Et c’est bien cette communion qui prend place lors de la « venue du maître » dont parle l’évangile. Un tel évènement est donc bien d’un kairos similaire à celui des Romains, d’une fenêtre sur un Âge d’Or, à la différence près qu’il est orienté vers l’avenir et non pas le passé: c’est un kairos eschatologique, porteur d’espérance, et non pas de nostalgie. Il peut s’agir de la parousie, mais pas seulement: ce peut être des moment des grâce, durant lesquels Dieu parle de manière toute particulière, promettant de grandes grâces à ceux qui savent écouter.

Quelles sont donc les conditions pour saisir le kairos? Le caractère mélancolique, apparemment: permettant le détachement, il évite de se laisser entraîner par l’écume des choses, et de sentir les instants réellement exceptionnels. Facteur de gravité, c’est à dire de poids dans les actes et de concrétisation (la bile noire était l’humeur liée à l’élément de terre, c’est à dire de la matière et de la condensation), elle permet de plaquer au sol le petit génie ailé du kairos, en donnant l’impulsion et la force d’agir.

Mais ce n’est pas tout. N’oublions pas que Saturne était accompagné de Janus, l’homme aux deux visages, incarnation de la vertu de prudence (phronesis), c’est à dire du bien agir. Mais j’en parlerais peut-être un autre jour; il se fait tard.

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Melancholia

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Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
Le rire est ridicule autant que décevant,
Cette explication du mystère nocturne.)
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
L’Imagination, inquiète et débile,
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
Mourir, — en admettant que nous soyons mortels, —
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la logique d’une Influence maligne.

Paul Verlaine, Introduction aux Poèmes Saturniens

Voici une description fidèle, bien que peu engageante, pour le type humain que les anciens grecs appelaient mélancolique, du nom d’une humeur organique hypothétique de l’époque: la bile noire, melancholos. Ils lui attribuaient le potentiel de grands exploits, comme en atteste ce fragment attribué à Aristote:

Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont–ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine[…]?

La mélancolie n’est pas que de la tristesse: la bile noire pouvant s’échauffer ou se refroidir très vite, elle peut causer à la fois l’apathie et la frénésie. Elle peut donner des désirs sexuels impérieux ou, au contraire, pousser à se retirer du monde. bref, elle mène à tout, sauf à la tiédeur. En fin de compte, cette humeur est difficile à cerner, et à fait couler beaucoup d’encre. Mais il me semble qu’on peut en donner les traits synthétiques suivants:

– Humeurs diverses mais d’une grande intensité (quand le terme de « mélancolie » est entré dans le vocabulaire médical, il a commencé par désigner le trouble bipolaire). D’après Aristote, l’état de tristesse peut être du précisément à un excès d’excitation. Peut-être aussi qu’il s’agit du seul état de repos et de stabilité que la bile noire puisse garantir.

– Polymorphisme, tendance à la concentration profonde, au détachement, savoir se glisser dans des personnages, ou dans la peau des autres. Ce vieux renard de Freud a synthétisé ces traits sous la notion d' »oubli du Moi ».

– Nostalgie, soif de quelque chose d’indéfinissable.

Certains auteurs associent ce caractère à la planète Saturne, à qui l’on attribue pourtant des traits un peu différents, notamment un côté austère et moralisateur. Mais peut-être y’a-t-il des liens insoupçonnés au premier abord:

– Saturne donne de la profondeur et du poids à ce que font les natifs. Il existe des saturniens fantasques, partant dans des voies très personnelles, mais de façon très maitrisée.

– Se mettre dans la peau des autres est peut-être la clé de la moralité (tout de même variable) des saturniens, et de la tendance qu’ont certains de ne penser qu’en impératifs catégoriques.

– Enfin, Saturne est une sorte de porte vers le monde divin, que nous verrons plus en détail dans le prochain article. Le signe du Capricorne était pour les anciens « la porte du ciel », à l’opposé du Cancer, « porte des enfers ».

N’oublions pas en effet, que Saturne n’est pas un dieu mais un Titan, la génération antérieure de divinités, chassée par les olympiens. C’étaient probablement des dieux plus sauvages, des forces vives de la natures, et porteurs de cultes bien plus mystiques et vivants. Si les dieux de l’Olympe, plus intellectuels, règnent en maîtres dans toute l’histoire grecque connue, il semble que leur culte ait manqué de quelque chose de vivant, au point d’entrainer de nombreuses importations de dieux asiatiques dans les mondes hellénique puis romains: Aphrodite (l’Astarté babylonienne), Dionysos, Cybèle… et même le dieu du judaïsme, qui, il y a deux mille ans, attirait bien des Gentils dans les synagogues.

Ainsi, peut-être que tout simplement, le type mélancolique n’est-il que le symptôme de cette énergie des Titans, cette intensité vitale qui cherche à rentrer dans la vie des hommes. Après tout, le signe du Capricorne commence aussi, désormais, par la naissance de Celui qui a dit:

Voici, je suis à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai pour dîner; moi avec lui, et lui avec moi.

Apocalypse 3, 20

Audaces fortuna juvat

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Tiens, il parait qu’il y avait tantôt une série de conférences sur le thème de l’audace à la Cité de la Réussite(dont nous apprenons donc au passage l’existence, et ce depuis 1989; d’où la prospérité éclatante de l’économie française depuis les années 90). Et ils n’ont pas daigné m’inviter, les cuistres, comme si l’ingénieur chamane pouvait ne pas avoir de sublimes lumières à dispenser à ce sujet, comme sur tout les autres!

Enfin, il faut admettre que je ne faisait pas le poids devant un tel aréopage de punks, de rebelles, de bouillants Achilles parmi lesquels on compte à la pelle: des normaliens, polytechniciens, sciencepotards, un « chirurgien de formation, urologue, également diplômé de Science Po, d’HEC et de l’ENA » (excusez du peu) et Jacques Attali, sans parler de ces brûlots que sont la SNCF et le CEA. A tout seigneur tout honneur, c’est bien sûr Carlos Ghosn, le comptable en chef de chez Renault, qui ouvre le bal en parlant de la « prise de risque en entreprise ». C’est vrai que, sous ses airs de cost killer tatillon, il est plus qualifié qu’il n’en a l’air: passer de la Twingo (petite, jolie, originale) à la Twingo 2 (grosse, moche et sans âme), il fallait effectivement oser, je veux bien l’admettre.

Bref, voici ce que vous n’auriez pas eu à la conférence: l’aspect mythologique de l’audace. La formule de Virgile qui sert de titre à cet article en évoque, à travers la déesse Fortuna, une vision assez impersonnelle. Dans un monde où le destin est figé et décidé par les dieux, les humains sont peu maîtres de leur vie. La seule façon, ou presque, de peser dans la balance universelle, est de saisir les occasions créées par la Déesse de la Chance, ces moments de basculement que les Grecs ont appelé kairos. Ce temps, qu’on appelle « temps de l’occasion », est représenté par un jeune homme chauve, à part une mèche de cheveu sur le front: l’audacieux est celui qui le voit, et sait le saisir à temps; une fois qu’il nous tourne le dos, l’arrière de son crâne, lisse, n’offre plus aucune prise.

On peut trouver cruelle cette vision, qui implique un nombre incalculable d’occasions ratées, faute de voir le kairos à temps ou de le saisir rapidement. Certes, la vie n’est pas facile pour ceux qui réagissent toujours trop tard, mais au moins l’existence de ces occasions est-elle porteuse d’espérance. On peut les voir comme autant de brèches possibles dans la règle générale de la vie humaine qui, pour les Grecs, est l’obéissance à la volonté des dieux, la fatalité.

S’il y a des gagnants dans cet ordre du monde (ceux qui naissent et demeurent riches, beaux et en bonne santé), il n’offre par contre que peu d’échappatoires à l’immense majorité des autres. D’où la naissance de la tragédie grecque, conçue comme un défouloir (Aristote parle de catharsis, c’est à dire d' »épuration » des passions) ou des philosophies, ancêtres du développement personnel, que sont par exemple l’épicurisme (apprendre à savourer même les plus petits plaisirs de la vie) ou le stoïcisme (serrer les dents, et apprendre à aimer son destin).

Certains modernes, comme Nietzsche, admirent chez les anciens cette disposition (appelée « sens du tragique » par Alain de Benoist), et critiquent les consolations promises par le christianisme, considérées comme illusoires et infantiles. Il me semble, cependant, qu’ils négligent les innombrables témoignages d’amertume du monde antique face à cette situation. Les mythes européens gardent la trace de ce qu’on appelle aujourd’hui des doubles contraintes. et qui, dans leur langage, se traduisait par des ordres divins ou magiques contradictoires et ambigus. Le héros celte Cuchulainn est soumis à deux geis (interdictions magiques) lui interdisant, respectivement, de refuser l’hospitalité offerte par une femme, et de manger du chien. Ses ennemis l’ayant appris, une sorcière l’invite à manger et lui sert une généreuse portion de meilleur-ami-de-l’homme: quoi qu’il fasse, il est condamné. De même, dans La Walkyrie de Wagner, l’héroïne Brunehilde reçoit un ordre du dieu Wotan donné à contrecoeur; elle décide de suivre la volonté profonde de ce dernier (dont elle est une émanation – une hypostase) plutôt que la lettre de l’ordre, ce qui lui vaut d’être déchue de sa divinité en punition.

Cette vision d’un monde d’où le changement est banni s’exprime également, philosophiquement, par la philosophie de Parménide, mis en scène dans le dialogue éponyme de Platon, pour qui l' »être est, et le non-être n’est pas ». Par conséquent, tout changement ne serait qu’illusion, car rien ne peut advenir qui n’existe pas déjà. C’est cette vision du monde qui nous a donné les paradoxes de Zénon, élève de Parménide. Enfin, la Bible exprime également ce sentiment à travers l’Ecclésiaste (qohèleth, l' »homme de l’assemblée »), généralement identifié au roi Salomon:

Paroles de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem.
Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera.
Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.
Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre.
Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.
Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés.
Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.
(Ecclésiaste 1, 1-11)
Voilà donc la vision du temps et du destin qu’avaient les anciens. Néanmoins, ils pressentaient des « portes de sorties » à ce état des choses, associées à des types humains ou mythiques particuliers. Cet article commençant à s’allonger et à trainer (mais il fallait bien ça, je pense, pour situer les choses), je les détaillerai plus tard.

L’Art Royal

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Des lecteurs particulièrement attentifs l’auront remarqué; ces temps-ci, il est souvent question d’astrologie sur ce blog. Il me semble toujours important de rester généraliste, mais que voulez-vous, entre mon inspiration propre et les intérêts des lecteurs, certains sujets se trouvent privilégiés. Non pas que je perçoive un quelconque revenu de ces articles, mais je ne vois pas trop l’intérêt de prêcher dans le désert, ni de faire la sourde oreille aux besoins de mes contemporains. Nous ne sommes pas sur la scène rock, le faux dualisme soupe commerciale/indépendance autiste (oui, il s’agit bien d’un « u », pas d’un « r ») ne passera donc pas! Alors, faisons un exercice de science-fiction: que se passerait-il si je virais au 100% astro?

En fait, il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination, tant les blogs et même les sites sur le sujet sont nombreux. On compte donc des bibliothèques complètes des significations des planètes en signes et maisons (les sites anglophones sont même encore plus étoffés), voire des banques de données de thèmes de célébrités, des générateurs de thème et j’en passe. On y trouve souvent une qualité de mise en page et d’exhaustivité tous professionnels, ce que confirment la présence de nombreuses pubs de voyance, quand le site ne propose pas lui-même des services (interprétation ou formation), qui d’ailleurs dépassent souvent la seule astrologie occidentale pour déborder dans d’autres formes de divination (tarot, runes etc.). Bref, la concurrence a une longueur d’avance, mais rien qui ne soit rattrapable avec un peu de boulot; mais, d’un autre côté, et malgré son histoire millénaire, on peut légitimement se poser la question du bien fondé de l’astrologie, en se basant sur le double magistère de la science et de l’Église.

La première a rejeté les sciences traditionnelles occidentales vers le XVIIe siècle. Depuis, on ne cesse de trouver des charlots illuminés pour prendre la méthode matérialiste pour une philosophie en soi, ce qui les fait disqualifier l’astrologie sous prétexte qu’elle ne peut pas s’expliquer par la gravité. Ce qui est assez cocasse quand on se rend compte que celle-ci n’est qu’un modèle explicatif: de portée infinie, plus rapide que la lumière, non soumise à la théorie des quanta et fonctionnant sans particule connue, la première (chronologiquement) des « forces fondamentales » tient obstinément tête au modèle standard de la physique. Ce qui n’empêche bien sûr pas ces cuistres de nous apprendre la vie en arguant que ce n’est qu’une question de temps avant que cette énigme soit résolue en même temps, probablement que celle de l’énergie noire, terme poli pour dire que 68% de l’énergie de l’univers échappe à la science. 68%; ça veut dire un peu plus de deux tiers. Loin de moi l’envie de m’ériger en donneur de leçons, quand on se pose en arbitre de la vérité, il me semble que le minimum serait de balayer devant sa porte.

La seconde, quand à elle, trouve encore des forces dans son agonie pour se tirer une balle dans le pied en parlant de « superstition » à tout bout de champ, en oubliant que la physique est assez loin d’isoler la particule responsable de la présence réelle du Christ dans le Saint-Sacrement. L’argumentation peut prendre plusieurs formes, souvent basées sur une inculture crasse, mais le grand favori est de se baser sur l’Ancien Testament pour disqualifier toute forme de divination, ce qui a l’avantage d’être une belle opportunité de défoulement: pensez donc, il s’agit de la seule occasion qu’il reste de citer directement la loi mosaïque au lieu de devoir prendre du recul. Avec l’homosexualité, par exemple, on va préférer parler de dissociation entre sexualité et reproduction, plutôt que de citer le Lévitique (« Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable; ils seront punis de mort: leur sang retombera sur eux » Lv 20:13); ça passe mieux, dans le monde moderne. Heureusement que les rapports de force sont là pour apprendre la charité à ceux qui s’en font les chantres, mais l’astrologie n’ayant pas de lobby, elle peut continuer à s’en prendre plein la gueule sans problème: c’est une cible acceptable.

Face à cela, l’activité astrologique sur le Net vaque à ses affaires sans trop de préoccupation. Mais pour ma part, je ne peux pas m’y résoudre tout à fait car les critiques faites à cette discipline vénérable ne sont pas toujours illégitimes. Le « prince des astrologues » Claude Ptolémée, au IIe siècle ap. J.C., répondait (déjà) à de nombreuses objections que l’on pouvait lui faire et qui en fait recouvraient (déjà) celles de nos sceptiques modernes, tout en étant souvent bien plus fines. Mais où en sommes-nous aujourd’hui? Quelle différence y’a-t-il entre un art pratiqué par les prêtres les mieux instruits au bénéfice des rois et des sites web pour midinettes recensant les thèmes astraux des moindres starlettes du moment?

Après sa quasi disparition au siècle des Lumières, l’astrologie est revenue en force au XXe siècle. Certains auteurs, comme Michel Gaucquelin et André Barbault, tentèrent de lui donner un caractère plus scientifique, ce qui part d’une intention louable, mais me semble intenable. L’astrologie ne peut reposer sur une simple observation, aussi minutieuse soit-elle, car cela ne peut aboutir qu’à figer la signification des astres, et à condamner le consultant à une forme de fatalisme. L’un et l’autre ne peuvent être évités qu’en tâchant de saisir les archétypes éternels derrière les significations des astres et constellations, en transcendant leurs expressions concrètes pour aboutir à un modèle, fluide et cohérent, expliquant au mieux les observations. C’est d’ailleurs la base de toute science, à ceci près que l’on ne travaille pas avec des formules mathématiques mais avec des symboles mythologiques. Il s’agit donc d’une praxis œuvrant dans un contexte toujours unique et nécessitant de soumettre constamment les méthodes acquises à la sensibilité; en un mot, un art.

L’astrologie et l’alchimie sont toutes deux appelées « arts royaux »; ce sont en fait deux branches de l’Art Royal unique qui est l’hermétisme, art de la synthèse et lui-même synthèse des sciences traditionnelles de l’Occident. L’une ne va pas sans l’autre: car l’astrologie seule étudie les influences planétaires, tandis que l’alchimie qui vise à transformer ces influences, représentées par des métaux, en or et en gemmes, c’est à dire à les défaire de leur expression naturelle (ce que l’alchimie appelle humides radicaux) pour en faire de réelles forces à la portée de la personnalité. C’est un des sens de la pierre philosophale: l’or qui transforme les métaux même les plus vils en or, c’est la synthèse des forces au service du centre de la personnalité, représentée par le Soleil. Prenez l’alchimie seule, et vous obtenez une proto-chimie. Prenez l’astrologie seule, et vous ne pouvez guère que faire les horoscopes de magazines féminins, ou bien diagnostiquer le mal sans pouvoir le soigner.

Bref, écrire sur l’astrologie, oui, mais sans le lot complet des sciences traditionnelles, il y a de quoi se retrouver vite limité, et les critiques de la science et de la religion ont au moins le mérite de le rappeler. D’où l’intérêt de garder le dialogue ouvert; mais comme, pour reprendre Aristote, on ne peut discuter qu’avec des gens qui acceptent la discussion, l’hermétiste ne peut guère le faire qu’à l’intérieur de sa propre tête.

Les petites mains

fouilles

Ayant baigné, dès l’enfance, dans la culture antique,  je dois beaucoup aux archéologues de toutes les époques. Si la mythologie grecque, par exemple, nous vient principalement de documents passés de main en main à travers les siècles, nous ne saurions pas forcément nous représenter ces univers disparus sans les générations de savants, aventuriers et pillards (ou n’importe quelle combinaison des trois) qui se sont relayés pour en mettre à jour les vestiges. Je me rappelle notamment avoir visité l’Égypte en famille, quand j’étais encore un gosse. Le dépaysement, l’esthétique et le gigantisme des ruines y sont déjà impressionnantes pour des adultes, alors pour un enfant de six ans… Je vois encore les colonnes d’un temple (Louxor probablement) qui me semblait pouvoir toucher le ciel, le toit ayant rendu l’âme depuis longtemps. J’essayais aussi d’en faire le tour avec mes bras, ou plutôt d’imaginer combien d’autres petits garçons comme moi, se tenant par les mains, pourraient y arriver. Je me souviens aussi de ma fierté d’avoir reconnu du grec ancien sur un gros bloc de granite, au pied des Pyramides;  j’avais ainsi pu comprendre les explications de mes parents sur la Pierre de Rosette. On m’y avait aussi acheté, à un vieux bédouin, un morceau de gypse brute d’une belle teinte mordorée, profonde et chaleureuse. Elle avait marqué ma mémoire, même si elle a été perdue depuis.

Par contre, une chose qui m’a toujours intrigué, c’est la fascination éperdue que certains de ces augustes thuriféraires du passé semblent avoir pour les rebuts de toute sorte, collectionnant avec une attention démesurée le moindre tesson de poterie vaguement gallo-romain, médiévalo-antique ou égypto-aztèque qui leur tombe sous la main. Certes, je comprends que chaque brimborion découvert a le potentiel de lever le voile sur une énigme de l’histoire, mais une fois que les latrines mérovingiennes découvertes dans le parc de la mairie se révèlent, contre toute attente, ne pas être la cachette du Graal, peut-être est-il temps de tourner la page, non? En plus ça permettrait à une ville comme Rome d’avoir un métro un poil plus pratique, au lieu de voir les excavations arrêtées tous les six mètres pour cause d’exhumation d’antiquités.

Bon, je n’en sais rien, je ne fais que poser la question; c’est juste que cette attitude me semble moins être de la prudence qu’une sorte de névrose comme en ont certaines personnes, incapables de jeter le moindre petit bout de papier. Ce qui ne m’étonnerait pas plus que ça, car en fin de compte, l’archéologie est avant tout une discipline académique, et que qu’il n’y a donc pas de raison qu’elle recèle mois de chercheurs tatillons que les autres. Évidemment, leur rôle n’est pas négligeable, car c’est bien à eux que revient le travail ingrat: transformer le produit brut des escapades de nazicides à chapeau et fouet en informations, puis les organiser en un corps de connaissances cohérent. D’autant que, de nos jours, c’est tout de même cela qu’on attend en priorité des chercheurs, et je ne suis pas sûr que le Professeur Jones aurait été bien noté par le CNRS.

"... d'accord, mais pour votre quota de publications, vous en êtes où?"

« … d’accord, mais pour votre quota de publications, vous en êtes où? »

Enfin bref, comme disent les gynécologues, il faut bien que certains travaillent là où les autres s’amusent. De plus, je fréquente trop Wikipédia pour critiquer toutes ces ‘petites mains’, ceux qui semblent prendre plaisir à ce travail de fourmi dont je profite, mais que je n’aurais certainement pas le courage d’effectuer. En retour, il faut bien parfois des gens avec un peu d’imagination pour donner du relief à leur travail, qui sinon pourrait rester assez bas de plafond. Prenez un bouquin et comptez donc les divinités qualifiées de « dieux de la fertilité » pour voir; à la rigueur, on irait plus vite d’inventer un nom pour ceux qui n’ont aucun rapport, même lointain, avec l’agriculture ou la bagatelle (bon, et aussi pour les « non-dieux de la guerre » dans la mythologie nordique; d’accord). Non pas que ce soit faux, mais ça n’apporte pas d’information intéressante, donc ça noie le poisson et on s’ennuie.

Et, en plus, on se retrouve dans des musées, dans des expositions temporaires ou permanentes, avec des vitrines parfois kilométriques remplis de ces putain de tessons de poterie dont je parlais au début de l’article, comme pris en otage par une armée de ces petits profs coincés qui, non contents de faire leur herbier dans leur coin, se sentent obligés de nous le coller sous le nez quand on a le malheur de vouloir aller oublier le métro en se rinçant l’oeil de quelques bas-reliefs polychromes ou bijoux de pierres fines. Au sujet desquels, bien sûr, on pensera bien à vous rappeler qu’ils ont été fait pour rendre hommage à un putain de dieu de la fertilité de mes fesses, et merde à la fin, qu’est-ce que je vous ai fait, moi, est-ce que je viens vous pourrir vos dimanche à classer vos pots de confiture par ordre alphabétique? Est-ce que je m’amuse à foutre le bordel dans votre album de timbres? Hein? Je ne me rappelle pas avoir jamais mis mon poing dans la gueule du moindre singe savant, alors respectez le pacte de paix entre nos espèces et gardez vos ordures dans la cave de vos facs. Non mais.

Enfin, sachons voir le bon côté des choses. Si ma vie terrestre n’est pas jugée digne de postérité, peut-être que ma vaisselle Ikéa, au moins, fera l’admiration des hommes du 29è siècle.

Frère Soleil, soeur Lune

On m’a proposé un sujet d’article sérieux, mais, étant donné la teneur du précédent, je vais intercaler un sujet plus léger avant de m’y attaquer. C’est ça ou finir gothique, et j’ai la flemme de me maquiller donc bon, le choix est vite fait.

Je faisais tantôt des recherches sur la déesse grecque Artémis, histoire de comprendre un peu mieux son rôle dans la culture hellénique. Après tout, elle est l’une des douze divinités olympiennes, ce qui n’est pas rien pour une déesse de la nature sauvage. D’autant qu’elle est soeur jumelle d’Apollon, un fait qui ne peut être anodin, mais qui me semblait mystérieux. J’ai donc fouillé un peu, histoire de voir ce que les archéologues et historiens avaient pu trouver, d’autant que certains se sont visiblement posé les mêmes questions que moi. C’est ainsi que j’ai découvert, tenez-vous bien, rien. Zéro. Oh bien sûr, la déesse et son clergé avaient bien des usages sociaux documentés, mais sans cohérence évidente entre eux. Devant cet échec, les experts se justifient, les cuistres, en disant que les preuves matérielles manquent, sous prétexte que les sanctuaires n’étaient probablement pas construits en dur. Ah là là, je vous jure, pour faire le beau en costume d’Indiana Jones à l’autre bout du monde et draguer les petites indigènes (oui, je suis un expert reconnu mondialement en sociologie des archéologues), y’a du monde, mais pour réfléchir, pfffuit, la débandade. Du coup, j’ai du le faire à leur place, et mettre les mains dans le cambouis. Comme on dit dans les polars américains, c’est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu’un le fasse.

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Bon, allez, pour commencer, voyons les attributions de notre déesse. On peut les regrouper en trois grands thèmes: la nature sauvage (arcs, chasseurs, bêtes sauvages, orée des forêts), l’enfance (protectrices des accouchements et des sages-femmes, des nourrices, des enfants et des jeunes filles jusqu’au mariage), et le voyage (routes et certains ports), ainsi que la Lune (qu’elle partage avec Séléné et Hécate). Déjà, en ce qui concerne la nature sauvage, on voit assez vite qu’il s’agit, plus précisément, des rapports que l’homme entretient avec elle: Artémis est en fait la patronne des zones frontières entre le monde sauvage et le monde civilisé. Or, justement, l’une de ces zones les plus évidentes, dans un sens figuré, est l’enfance, durant laquelle le petit d’homme doit dompter ses instincts animaux à mesure qu’ils croissent. C’est ainsi qu’il apprend l’empathie et les règles de la vie sociale, qui lui permettent de canaliser ses forces animales de façon constructive.

Cependant, pour l’enfant ou préadolescent, affronter ces instincts puissants, tant chez lui que chez les autres (naissance du désir et de la compétition), n’est pas évident. Cela nécessite de les affronter, courageusement, et de les dompter ou les contenir. Et justement, c’est exactement ce que fait Artémis avec les animaux, chassant certains et en apprivoisant d’autres. La forêt et les bêtes sauvages peuvent tout à fait représenter, respectivement, l’inconscient et les instincts. Le domaine d’Artémis, la lisière de la forêt, est la zone de l’esprit où les pulsions apparaissent à la conscience, qui peut alors effectuer un travail d’apprentissage et de discrimination. Tout ceci correspond à la maturation des jeunes humains, à quoi s’ajoute évidemment une protection plus terre à terre, en tant qu’individus fragiles et encore incapables de subvenir à leurs besoins. D’ailleurs, le nom Artémis provient de la racine art-/arct- signifiant « ours », que l’on retrouve dans le prénom Arthur et le mot « Arctique ». Ces animaux sont connus pour être très protecteurs envers leurs petits, un trait de caractère que leur force rend évidemment redoutable.

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Enfin, le troisième thème d’Artémis est celui du voyage, ou plus exactement du départ, c’est à dire de l’enfant quittant sa famille (sa patrie) pour tenter sa chance ailleurs. C’est l’aboutissement du travail d’éducation qui a précédé, qui se traduisait d’ailleurs, entre autres, par certains rites de remerciements qui pouvaient lui être rendus lors du mariage d’une jeune fille. Dans le cas contraire, ont s’imaginait qu’elle risquait de continuer à protéger jalousement la fiancée, nuisant à son futur couple. Notre déesse est donc bien une déesse de l’éducation, plus que de la nature, protégeant et guidant les enfants de la naissance jusqu’à leur « départ » pour la vie adulte, veillant sur leur maturité physique, mais aussi psycho-affective. Il s’agit donc bien d’une divinité éminemment civilisatrice, dont on comprend mieux la présence dans l’Olympe, parmi les principaux dieux de la – très urbaine – civilisation grecque.

On comprend également bien sa gémellité avec Apollon en voyant bien que celui-ci, bien qu’étant un dieu solaire, n’est pas un dieu « du soleil » (rôle tenu par Hélios), mais des arts, de l’esthétique, et aussi de la conscience, en tant qu’il présidait aux oracles de la Pythie à Delphes (dont le temple d’Apollon portait la fameuse maxime, « Connais-toi toi-même »). Il est donc, en fin de compte, une divinité du jugement de goût au sens kantien, développant et élevant l’individualité par la construction d’une esthétique, c’est à dire une discrimination et une hiérarchisation consciente, intellectualisée, des perceptions et de l’appréciation que l’on peut en avoir. C’est à dire le versant diurne de la prise en main des pulsions à laquelle préside sa soeur, et qui, instinctive et principalement inconsciente, donc obscure et effrayante pour les Grecs, ne pouvait guère être que nocturne, d’où le fait qu’Artémis soit une divinité lunaire. On peut également dire qu’elle est comme son frère, une divinité de jugement, grâce à l’un de leurs attributs communs: l’arc aux flèches capables de donner la mort instantanément. C’est à dire, bien sûr, encore plus qu’une flèche normale.

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Afin d’illustrer cette symbolique de nos jumeaux divins, on peut lire deux mythes qui leur sont attribués, juste après leur naissance. Tout d’abord, ils tuent le serpent monstrueux Python (prédécesseur, justement, de la Pythie aux oracles de Delphes), qui voulait les détruire. Bien que dans cette histoire, Apollon soit parfois représenté seul, l’absence de sa soeur chasseresse semblerait assez absurde. En tous cas, le serpent chthonien, aux relents sataniques avant l’heure, semble bien cadrer avec une représentation de l’instinct, et de son influence sur le jugement et les action des hommes (l’oracle de Delphes était une institution majeure de la Grèce antique). Enfin, après cet exploit, nos jumeaux tuent également les rejetons de Niobé, une femme qui s’était vanté d’avoir plus d’enfants que leur propre mère, Léto. Ici, on a une dénonciation de l’hubris, classique dans la mythologie grecque: les hommes ne doivent pas surpasser les dieux; c’est à dire, en termes psychologiques, que l’homme ne doit pas mettre toute sa confiance dans son égo limité, et savoir écouter les messages de son inconscient. Plus précisément, les enfants de Niobé sont douze, six de chaque sexe; Apollon tue les garçons, tandis qu’Artémis tue les filles. Le nombre, ainsi que l’égalité des deux sexes, semble être une référence au zodiaque, donc aux forces cosmiques dormant au fond de l’inconscient et qui, pour les Anciens, traçaient la destinée de l’homme. Les enfants de Niobé, créations humaines, sont la volonté orgueilleuse de vouloir choisir arbitrairement sa vie, en créant les forces que nous n’avons pas, au lieu d’écouter celles que nous avons. Le rôle des divinités jumelles du jugement de goût, diurne et nocturne, est de nous aider à découvrir à apprivoiser ces forces qui, de par leur origine céleste, sont bien plus puissantes que tout ce que nous pourrions créer d’autre. Cela passe nécessairement par la destruction de celles que nous avons pu nous inventer, sous l’influence de notre entourage et de nos propres caprices. C’est ainsi que peut commencer le processus d’individuation, la construction progressive de ce que nous sommes depuis toujours.

 

Bon, finalement, j’ai été un peu sérieux quand même. Tant pis.