Qui est comme Dieu?

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Quand on remonte, loin, dans le temps, on rencontre la première théologie chrétienne des anges au moins au VIe siècle, sous la plume du mystérieux Denys l’Aréopagite. On a longtemps cru qu’il s’agissait réellement de ce personnage qui écoutait saint Paul à Athènes (Cependant quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux. Actes des apôtres 17, 34) que l’on associait au saint Denis céphalophore qui fut le premier évêque de Paris. Sauf que l’on a pu retrouver chez notre auteur (que certains appellent le « pseudo Denys ») des influences de Proclus, auteur néoplatonicien du Ve siècle.

C’est ainsi que la chrétienté a hérité du concept platonicien de théologie négative, qui implique d’élever la pensée progressivement vers un Dieu transcendant en lui attribuant des propositions ou des attributs qui, progressivement, sont dépassés par l’abstraction intellectuelle afin d’entrer dans l’ineffable. Cependant, en remontant ainsi vers l’Un transcendant, le néoplatonicien tardif Proclus ne jetait pas ces attributs dépassés à la poubelle: dans ces images imparfaites, il voyait les anciens Dieux grecs, qu’il cherchait à ranimer face au christianisme triomphant (ou, plus précisément, il cherchait à dépasser les contradictions entre les différents mythes au sein d’un système cohérent)

Personne ne sait aujourd’hui vraiment comment le néoplatonisme s’est mis à suivre une telle voie, qui l’a amené à pratiquer la théurgie, des pratiques mystiques visant à invoquer les dieux pour les faire animer des statues et se purifier de leurs fautes. Le stoïcisme et le bouddhisme, sur les mêmes périodes ont évolué de pratiques un peu sèches pour s’axer sur la compassion et le souci des autres (du stoïcisme grec au stoïcisme impérial, du bouddhisme theravada (ou hinayana) au mahayana).

Vu le parallélisme des situations, il me semble que la meilleure explication serait l’envoi de l’Esprit Saint sur les justes du monde entier après l’Ascension du Christ (Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. Actes 10, 45), qui change les coeurs dans le monde entier, les faisant converger vers une vision du monde chrétienne. Car c’est bel est bien ce qui s’est produit dans tous les cas, et à chaque fois dans les siècles qui ont suivi la vie terrestre du Christ.

Quoi qu’il en soit, il me semble que c’est bel et bien dans le cadre de cette théologie négative qu’il faut comprendre les anges judéo-chrétiens. Car après tout, tous sont des serviteurs de dieux, et ceux que nous connaissons (y compris pas mal d’apocryphes) ont bel et bien des noms qui pourraient être des propriétés de Dieu: tout simplement, ils sont cela et, comme les dieux grecs de Proclus, ils sont comme des aspects autonomes de Dieu, mais qui ne sont pas Dieu.

En effet, Dieu est fort, mais il n’est pas la force; cette force est donc autre choses, à savoir la force de Dieu, en hébreu gabor-el: l’archange Gabriel. Dieu soigne, mais il ne fait pas que cela: cette fonction est alors autre chose que Dieu: rapha-el, Dieu guérit; l’archange Raphaël. Dieu protège chacun de nous, mais il n’est pas cette protection: c’est l’ange gardien. Quant à l’archange Michel, il faut un peu plus réfléchir, son nom étant moins explicite: il s’agit en fait d’une question, qui est comme Dieu?

Question rhétorique bien sûr: personne. Et justement, cela met en évidence un attribut de Dieu, sa transcendance. Voire disons sa sainteté, ce qui signifie à l’origine qu’il est à part, qu’il est le Tout Autre, semblable à aucune créature. C’est sous cet aspect que les platoniciens eux-mêmes le concevaient, mais aussi les juifs qui le désigne souvent comme « le Saint d’Israël » dans l’Ancien Testament.

C’est probablement l’importance de cet attribut divin qui fait de Michel l’ange considéré comme le plus élevé en gloire. C’est aussi ce qui en fait l’ennemi principal des démons, car c’est bien la sainteté de Dieu qui lui permettra toujours de vaincre le Diable, qui n’est qu’une créature. Et c’est pourquoi certains font de lui l’ange de la mémoire, faculté de l’âme la plus proche du Père selon saint Augustin, car tout ce qui mérite de rester au monde est ce qui est en dehors du monde, c’est à dire du temporel et de l’impermanence. C’est pourquoi aussi, bien sûr, il présidera au Jugement Dernier, quand toutes les actions des hommes referont surface pour être jugées.

Il parait que l’archange saint Michel est le protecteur de l’hermétisme. Bon, bien sûr, le Vatican n’est pas prêt de donner un saint patron à des gens qui tripotent de la kabbale, des tarots et autres horreurs, mais pourquoi pas? D’ailleurs la France, elle-même gardée par saint Michel, fut un haut lieu de l’hermétisme et de l’occultisme, sans parler des études universitaires et théologiques. D’aucuns interprètent aujourd’hui la confusion de saint Denis de Paris avec Denys l’Aréopagite, le converti de Paul, comme un symbole du transfert du lieu des études intellectuelles d’Athènes vers Paris.

Quoi qu’il en soit, je vois bien à quel point une sorte de mémoire universelle est à l’oeuvre dans l’hermétisme. Comment imaginer que la Table d’Émeraude ait pu traverser les siècles? Comment le tarot de Marseille, un bête jeu de cartes, semble-t-il attirer, comme par magnétisme, des générations entières? Comment son sens a-t-il pu réapparaitre? Pourquoi l’astrologie a-t-elle traversé les millénaires, malgré les sceptiques qui n’ont jamais manqué à toutes les époques? Et enfin, pourquoi me retrouvé-je, au début du XXIe siècle, à rechercher sur un ordinateur portable à processeur 64 bits des fragments de métaphysique presque oubliés de l’antiquité? Des fragments qui appellent des profondeurs et qui, une fois ressurgis du passé, s’imposent avec une telle densité?

Une densité qui écrase tout, parfois, même, malheureusement, la vie quotidienne. Il me semble ne pas retenir grand choses de toute la philosophie de Renaissance, sur laquelle je me suis tant penché. Pas plus que des revues scientifiques que j’ai longtemps feuilleté. La philo post moderne, les fadaises de nos contemporains, du verbiage, des mots, des habiletés de construction et de technique dont tout le monde se désintéresse sitôt le livre refermé. Face à cela, des textes antiques qui ressemblent à des rêveries, mais qui durent; et, quand elles ne durent pas, qui ressuscitent sous de nouvelles formes.

Loin de la cohue, loin des modes, une forêt de symboles dort, dans la mémoire collective du monde. Certains y passent cueillir des fruits, ou jardiner. Elle restera probablement toujours un lieu de passage, mais qui permet de nous ressourcer. Denys l’Aréopagite a décrit les anges comme organisés en neuf choeurs, d’une façon imitant les diverses catégories de dieux du néoplatonisme, eux-mêmes servant de chaîne d’intermédiaires entre le monde matériel et l’Un transcendant. Les dieux intellectifs, hypercosmiques, encosmiques et j’en passe sont devenus anges, archanges, principautés; puissances, vertus, dominations; trônes, chérubins et séraphins; qui ont traversé les siècles alors que personne ne semble jamais trop s’en occuper.

Et, silencieusement, comme les autres symboles, ils appellent.

Le trois fois grand

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J’étais dans ma cellule, dans cette boîte en carton vide et fausse, où je tournais en rond. Je ne voyais pas le jour, ni ne sentais le vent. Le monde extérieur ne filtrait qu’à travers mon imagination, mais en ce lieu, hors du temps et de l’espace, il n’existait pas encore. Il ne me restait, pour m’échapper, que la sortie par le haut. Le retour à la source vive, là où tout commence et finit. Alors j’ai prié.

Il y eut une clameur, un bruit de tonnerre, et une colonne de poussière comme une trombe d’eau apparut. L’ange se tenait au milieu, sa silhouette dessinée dans la nuée et parcouru d’éclairs. Il m’adressa la parole:

« Mes frères du chœur des Trônes ont entendu ta requête et m’envoient vers toi. Est-ce bien vrai que tu recherches l’entrée au Saint des Saints? Le monde où le Seigneur a fait reposer son Nom dans la Création?

– Oui, c’est moi.

– Bien. Tu sais donc que seule une âme d’enfant peut y parvenir.

– C’est vrai, mais justement…

– Oui, je sais, tu veux que je t’aide. Eh bien soit, prends ma main. »

J’obéis, et aussitôt, la colonne de poussière se met à s’accélérer et à enfler, jusqu’à m’englober entièrement. Maintenant le vent se calme, découvrant une mer de sable, parsemée de ruines de granit. Je suis en Égypte. L’ange se tient à côté de moi; ce n’est toujours qu’une silhouette, mais il est désormais composé de lumière dorée. Il m’invite à partir.

 

Je ne vais pas bien loin; très vite, je tombe sur un petit garçon. Maigre, il est vêtu d’un simple pagne élimé. Il transporte quelque chose, caché aux creux de ses bras, d’un air de conspirateur.

« Bonjour, lui dis-je.

– Bonjour, me répond-il avec un grand sourire »

Ma curiosité me pousse à regarder ce qui ‘il porte, et, s’en rendant compte, il me montre de bon cœur son trésor. Des tablettes d’argiles, couvertes de hiéroglyphes.

« J’ai trouvé ça dans les vieux temples abandonnés. Avant, il y avait des magiciens et des devins là-bas, mais maintenant la Lumière s’est cachée et c’est devenu difficile de la voir. Ils avaient écrit des tas de choses, mais plus personne ne s’y intéresse, c’est dommage.

– Ah? Mais toi, tu comprends ce qu’ils disent? Tu arrives à lire?

– Un peu. Mais la Lumière aime qu’on s’intéresse à elle, alors quand je lis, elle revient un peu.

– Oh, je vois.

– Oui! Et après, je vais tout comprendre ce que faisait la Lumière avant, et j’en saurai plus que tout le monde. Du coup, Pharaon m’invitera à sa cour, et fera de moi le Grand-Prêtre! Et j’habiterai dans un beau palais, avec du marbre et de l’or partout! Même si ce ne sera jamais aussi beau que dans les temples d’avant, quand c’était la Lumière elle-même qui décorait tout. »

 

Son enthousiasme est contagieux, mais malgré ça, je ne peux n’empêcher de demander: « Et si tu n’y arrives pas? »

Lui, réfléchit une seconde, l’air concentré, mais hausse les épaules bien vite.

« Bah, au moins, j’aurais bien joué! »

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La première pierre

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J’avais bien aimé le Da Vinci Code; moins distrayant que le premier roman de Dan Brown, Anges et démons, mais la théorie sur le Graal et Marie-Madeleine (représentée ci-dessus  dans une statue médiévale, exposée au Louvre) était intéressante. Bon, bien sûr, sa vision du féminin sacré était un peu étroite, mais après tout, ce n’est pas son boulot à lui de patauger dans la mystique. Par contre, c’est le mien, et je m’en vais donc vous parler un peu de tout ça.

Parmi les quatre éléments occidentaux classiques, le Feu et l’Air sont considérés comme masculins, l’Eau et la Terre comme féminins. SI l’Air et la Terre ont une signification plutôt concrète (pensée et matière), les deux autres sont plus mystiques; le Feu est associé à Dieu tout au long de la Bible. Le symbole du féminin sacré est donc l’Eau: c’est le mystère de l’émotion, du coeur grand ouvert, réceptacle de l’Esprit Saint. C’est pourquoi  il est aussi représenté par des coupes, comme dans le Tarot, où justement le Saint Graal, la coupe de Joseph d’Arimatie qui recueille le sang du Christ après sa Passion, et dont les calices de la messe sont les figures. Cependant, comme l’a fait remarqué Jung, une autre représentation courante, notamment dans la Bible, c’est celle des villes, ou des bâtiments. Babylone, ville représentative des cités païennes, est traitée de « prostituée », la prostitution et l’adultère symbolisant justement l’idolâtrie (le coeur se donnant ou se vendant à d’autres divinités que Dieu). De même, la scène des marchands du Temple est régulièrement utilisée par l’Église comme métaphore pour le coeur de l’homme, qui doit rester une « maison de prière » et pas « une caverne de brigands ».

En fin de compte, le féminin mystique prend principalement deux formes: l’Eau pure de Marie, du Temple, et de l’Église, Jérusalem céleste qui lui succède, est apte à recevoir l’Esprit, alors qu’au contraire, l’Eau souillée de Babylone, la Grande Prostituée chevauchant une bête monstrueuse dans l’Apocalypse, n’est propre qu’à engendrer le mal, à être « une habitation de démons, un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur et odieux » (Apocalypse 18, 2). Il existe une représentation de cette force issue, non pas de la Bible, mais du Talmud, qui a connu un grand succès dans la culture fantasy dans laquelle j’ai grandi: Lilith, première femme d’Adam, devenue épouse de Satan et mère des démons. Elle descend de la démone sumérienne Lilitu (traduction possible: « spectre nocturne »), et fut associée, voire amalgamée, à la tradition babylonienne de la prostitution sacrée.

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On peut remarquer que cette représentation, issue du romantisme anglais, est assez proche de celle de Marie-Madeleine, plus haut. Ce n’est pas un hasard, car elle était, elle-même ancienne prostituée et pécheresse. Issue de l’identification, par le pape Grégoire VI, de trois personnages a priori différents des évangiles (et toujours considérés comme tels par les Orthodoxes et protestants), on voit bien que sa principale différence avec Lilith est son attitude de repentance et de contemplation. De même, elle renverse un flacon de parfum très cher aux pieds du Christ, le lui offrant en sacrifice, et ce geste nous informe sur l’importance du personnage: car bien qu’honorée, Marie-Madeleine n’a pas une symbolique aussi développée que Marie ou Babylone. Or, pourtant, par elle, la vanité de la ville, de la société profane, se rachète, et profite à l’oeuvre de Dieu. En somme, elle représente l’Église au temps présent, et le processus de sacrifice, de sanctification des richesses par l’édification de lieux de culte, par le financement de l’art sacré; état intermédiaire qui est aussi celui du coeur humain moyen, souvent plus Prostituée que Vierge.

On sent de nos jours une assez grosse pression du côté du féminin sacré. Déjà, le culte de la Vierge s’est développé progressivement, de figure relativement mineure, elle est devenue guide de l’Église, Reine du Ciel et des Anges. Bon, bien entendu, en le disant comme ça, ça fait évidemment plutôt nunuche.

Pièce à conviction n°1

Pièce à conviction n°1

Cependant, la Vierge est le modèle des saintes humaines, qui incluent Sainte Jeanne d’Arc, par exemple. Car, rappelons-le, être reine des anges, cela signifie qu’elle est la supérieure directe de l’Archange Saint-Michel par exemple, celui qui a vaincu Satan et le vaincra à nouveau, le bras armé de Dieu.

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Donc autant dire qu’il faut pas trop la chercher, quand même. Et il est amusant de voir, comme je l’ai évoqué, l’ascension de Lilith dans l’imaginaire contemporain des geeks fans de fantasy et de mythologie. Elle y est parfois considérée comme la vraie reine de l’Enfer, ou du moins comme une démone de très haut rang (y compris dans des univers non terrestres).

Il me semblait donc intéressant de développer la figure de Marie-Madeleine qui semble avoir un grand potentiel mythique assez peu exploité, et que Dan Brown a du sentir aussi. D’ailleurs, si beaucoup voient la Vierge dans la Femme de l’Apocalypse: « une femme revêtue du soleil, et la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Et étant enceinte, elle crie étant en mal d’enfant et en grand tourment pour enfanter » (Apoc. 12, 1-2), d’autres voient justement la Fiancée enfantant une humanité nouvelle, la société du futur. Le tout, donc, étant préfiguré par Marie-Madeleine; la première pierre vivante de l’Église.

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Le serpent, l’aigle et le scorpion

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Ce tripode grec représente la naissance d’Athéna, représentée ici sortant en armes du crâne de Zeus (assis). Cette histoire est assez connue des héllenistes, mais les détails varient. Ici, notamment, il semble que le peintre en a suivi une version archaïque, associant la déesse de la sagesse à Métis, représentée en petit sous le trône de Zeus. Métis, océanide fille d’Océan et Téthys, était la déesse grecque de la ruse (mètis). Ses parents étant des Titans, forces brutes de la nature, elle fait partie des divinités préolympiennes (Parques, Érinyes…), terrestres et sauvages, auprès desquelles les fiers Dieux de l’Olympe ne faisaient pas trop les malins. D’un point de vue ethnologique, le fait que ces derniers aient remplacé les Titans est souvent considéré comme la représentation de la domination, par la civilisation héllenique, d’une culture animique ou chamanique plus ancienne. Il est donc assez amusant de voir quelques unes de ces divinités chtoniennes continuer à être respectées, et représentées dans l’art. A voir les mythes qui restent d’elles, on peut imaginer que leurs vainqueurs en avaient tout de même trop peur pour supprimer complètement leur culte. Mais elle ne s’est pas arrêtée là. La représentation de Zeus ci-dessus, en regardant bien, est étrangement similaire à l’Empereur du Tarot, qui présente un aigle sous son trône; détail d’autant plus troublant que Métis était parfois représentée ailée.

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Bien que ce soit peu connu, l’Aigle existe en astrologie: il est considéré comme l’évolution du signe du Scorpion, signe d’eau (élément qui est aussi celui de Métis, les océanides étant des nymphes marines) sulfureux, symbole de lucidité, d’astuce, d’endurance, mais aussi de mort, de sexualité et de sorcellerie. Quand au Serpent, il est représenté par la constellation du Serpentaire, intercalée entre le Scorpion et le Sagittaire, et considérée par les astronomes comme le treizième signe du zodiaque. Ce signe, un humain combattant un serpent, n’est guère utilisé par les astrologues (qui utilisent en général le zodiaque tropique — découpage mathématique du ciel — plutôt que le zodiaque sidéral), mais le serpent, lui, est souvent associé au Scorpion. De nombreuses cultures (Grèce, Égypte, nations amérindiennes…) ont fait de ce reptile un symbole d’intelligence, de magie et de sagesse. La Bible le rend responsable de l’exil de l’homme hors d’Éden, mais honore sa ruse, tant dans la Genèse (« Le serpent était le plus rusé de tous les animaux » Genèse 3:1) que dans les évangiles (« soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes » Matthieu 10:16). Bref, c’est un animal particulièrement proche du concept de mètis; d’autant qu’il porte aussi une notion de dangerosité et d’animalité, appuyés par son venin et sa forme phallique.

Cependant, trois animaux pour un seul signe, c’est un peu trop. Il convient donc de remettre chacun à sa juste place, ce qui peut se faire grâce aux figures mythiques qu’on a appelé les Quatre Vivants. Ces quatre animaux sacrés (hébreu: Hayoth ha Qodesh) sont l’Homme, le Lion, le Taureau et l’Aigle, et on leur attribue, dans cet ordre, les éléments d’air (pensée), feu (énergie), terre (corps) et eau (âme). Symboles majeurs du christianisme, ils apparaissent d’abord dans l’Ancien Testament (vision du Char de Dieu, Ezékiel 1:1-14) puis dans le Nouveau (vision du Trône de Dieu, Apocalypse 4:6-8). Ils furent choisis pour figurer les quatre évangélistes ou, plus probablement, ils servirent de guide pour choisir les évangiles canoniques parmi tous ceux des proto-chrétiens, aujourd’hui appelés apocryphes. Cependant, on  retrouve le thème des Quatre Vivants dans des civilisations plus anciennes:

  • En Mésopotamie, berceau de l’astrologie, les Vivants servent de base aux signes fixes (bien que cette notion soit plus moderne) du Zodiaque. Le Verseau figure l’Homme, et l’Aigle est remplacé par le Scorpion.
  • En Égypte, on en trouve également des traces, mais l’Homme est parfois remplacé par le Serpent

Comme je le dis plus haut, le Serpent, le tentateur de l’Eden, est souvent associé à la magie païenne, et le christianisme l’assimile à Satan. Or certains occultistes, chrétiens ou non, le considèrent avant tout comme une force de la nature, pilotant, entre autres, l’évolution darwinienne; ce qui peut même aller jusqu’à reconnaître dans sa forme la double hélice de l’ADN. Il devient donc le représentant d’un débat qui déborde de ce cadre: savoir à quel point les inclinations de la nature, et l’utilisation de ses forces, sont morales; la Métis étant, en fin de compte, la ruse animale de l’homme, son instinct allié à sa raison. Elle est une trace du Serpent dans l’esprit humain, et, à ce titre, devrait être considérée comme diabolique par les chrétiens. De fait, la ruse a été décriée par certains moralistes (y compris, avant le christianisme,  par Platon lui-même, qui la trouvait indigne comparé à la Vérité) alors que d’autres la trouvaient acceptable dans certains cas (ce fut d’ailleurs l’un des sujets traités par la casuistique des Jésuites).

Or, pour ma part, d’après ma lecture de la Bible, je ne crois pas que le Serpent soit Satan. Le crime de ce dernier est d’avoir voulu égaler Dieu, et pour cela il fut jeté en Enfer, c’est à dire sous la terre. Si son origine n’est pas explicitement mentionnée dans la Bible, on l’assimile souvent à un passage sur la mort du roi de Babylone:

Toi qui disais en ton coeur: « Je monterai dans les cieux; au-dessus des étoiles de Dieu, j’élèverai mon trône; je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, dans les profondeurs du septentrion; je monterai sur les sommets des nues, je serai semblable au Très-Haut!… » Et te voilà descendu en Enfer [schéol], dans les profondeurs de l’abîme! » (Isaïe 14:12-15).

Le serpent lui, n’a pas voulu égaler Dieu, mais a tenté Adam et Eve de le faire (« Vous serez semblables à des dieux, connaissant le bien et le mal » Genèse 3:5), et sa punition est de « ramper à terre », non pas d’aller en Enfer, sous la terre. De plus, la recommandation de Jésus dans l’évangile de Matthieu, citée plus haut surprendrait si le serpent était réellement l’Adversaire ultime, lui qui dit sans hésitation « Passe derrière moi, Satan! » à Pierre (Marc 8:33) quand celui-ci lui propose d’éviter l’exécution. Phrase qui contraste elle-même avec la tentation au désert, consentie librement, et pendant laquelle Jésus ne s’exprime jamais en son nom propre, mais en citant l’écriture.

Pour ma part, il ne me semble pas que le serpent soit donc explicitement maléfique, comme le sont Satan et ses anges rebelles. Cependant, il reste dangereux, en tant qu’il rampe, c’est à dire qu’il ne peut plus élever l’âme de l’homme, alors qu’il peut, par contre le mener à la tentation, et donc servir d’outil à Satan. D’où le fait que l’Enfer soit proverbialement pavé de bonnes intentions: ceux qui utilisent leur intelligence (et, plus généralement, leurs forces matérielles) arbitrairement, même en voulant faire le bien, courent le risque de trébucher et tomber. Cependant, je dis bien « arbitrairement », car, justement, la clé du problème (du moins pour les chrétiens) , est de mettre librement sa volonté et, disons, son « serpent », au service de l’oeuvre du Christ. C’est en cela que celui-ci rachète le péché originel, par la conversion des énergies du Serpent. Ainsi, l’homme prépare le Royaume des Cieux, et Dieu, en supprimant son principal outil de tentation au Diable, lui fauche l’herbe sous le pied.

Ces aspects expliquent déjà en quoi, dans les représentations des Quatre Vivants, l’Homme peut remplacer le Serpent. Peut-être le Serpent était-il lui-même un Vivant, et donc un séraphin, avant sa chute; après tout, le mot hébreu séraphim, qui a donné son nom à ces anges à six ailes (les plus puissants de la hiérarchie chrétienne), peut signifier à la fois « enflammés » et « serpents ». De plus, sa nature séraphique expliquerait les pouvoirs magiques que les occultistes lui prêtent, ainsi que son influence sur la Nature entière. Mais restent encore le Scorpion et l’Aigle. Le Scorpion est similaire en apparence au Cancer (mis à part la queue), premier signe d’Eau, mais vit dans les mêmes milieux que le serpent, ce qui peut évoquer l’âme (symbolisée par l’Eau) poursuivant le Serpent sur son propre terrain afin de le maîtriser, comme le fait la constellation du Serpentaire. C’est là, à mon avis, la vraie clé du signe, expliquant sa lucidité, sa résistance, son goût du combat et de la ruse; et, s’il est particulièrement sensible à la tentation, il peut aussi devenir un ascète, pourvu d’un grand sens de la justice. Il devient alors l’Aigle, combinant la prudence du serpent (prédateur) et la simplicité de la colombe (oiseau).

Pour résumer, donc, le Serpent représente une ruse instinctive a priori neutre moralement, mais soumise à l’arbitraire humain. Il peut donc causer le mal indirectement, même quand il obéit à une bonne intention, si celle-ci ne découle pas d’une éthique suffisamment solide. Le Christ le résume ainsi: « qui n’est pas avec moi est contre moi. Qui ne rassemble pas avec moi, disperse » (Matthieu 12:30). Le Scorpion est le signe du combat contre le Serpent, puis de son baptême, sa conversion à l’oeuvre de Dieu. C’est ainsi que naît la ruse véritablement éthique et humaine, c’est à dire l’Aigle. Et nous en avons même un exemple en dehors de l’histoire humaine, les oiseaux ayant évolué à partir des animaux les plus proches des dragons de légende: les dinosaures. D’un point de vue biologique, l’évolution a favorisé la petitesse par rapport au gigantisme, l’agilité et la légèreté par rapport à la force brute. D’un point de vue cosmique, le Serpent a été supplanté par l’Aigle.