La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

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Veuillez nous excuser pour cette interruption

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Pfff… y’a des moments comme ça, on y arrive pas. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquent, mais pas vraiment d’énergie pour le faire. Ou bien plus probablement, les idées ne sont pas assez bonnes pour couler de source, d’elles-mêmes, sans trop bosser. Comme dirait Henri Salvador, » y’en a qui courent après le travail, moi, le travail me court après, et il n’est pas près de me rattraper »

Ben tiens, à propos de citations, il parait que Thomas Edison aurait dit: « le génie, c’est 10% d’inspiration, 90% d’inspiration ». Bon, sauf qu’on peut se demander de quelle autorité il parlait, ayant été principalement un homme d’affaire et ayant passé sa vie à voler des brevets à ses employés, notamment le réellement brillant Nikola Tesla. Et puis de toute façon, je déteste cette manie des citations, quand elles remplacent le raisonnement (au lieu d’illustrer avec finesse le propos comme je le fais plus haut, bien sûr). Une formule sympa, un personnage célèbre faisant office de seul argument (appel à l’autorité), et hop, ça roule. Facile à partager par mail, blog ou post facebook. Le degré zéro de la réflexion.

D’ailleurs, pour rester dans les voleurs, pas plus tard qu’hier, je suis tombé sur un poste de blog à la gloire d’Einstein (qui selon toute vraisemblance a pompé la relativité restreinte sur Henri Poincaré sans le citer), avec une liste de formules sentencieuses, genre le fameux « Je sais que deux choses sont infinies, l’univers et la bêtise humaine; encore que pour l’univers, je ne suis pas si sûr, lol ». Vraiment, Bébert? Tu as vraiment eu 14 ans toute ta vie? Enfin, peut-être est-ce apocryphe. Les gens aiment tellement te citer que des fois, ça déborde. Moi, à la rigueur, je préfère citer Jean-Claude Van Damme; c’est aussi con, mais au moins je ne le prends pas au sérieux.

De toute façon, Bébert, quand on voit que tes principales œuvres sont toutes sorties la même année, moi je dis, ça sens le coup de chance. D’autant que tu es Poissons comme moi, né à un jour d’écart et avec pas mal de planètes en commun. Si on était du genre à bosser comme le Taureau Poincaré (qui, pour le coup, était vraiment un esprit universel, qui a pondu de la vraie philosophie au lieu de citations pour cartes postales), ça se saurait. Et puis bon, pour un génie, je trouve qu’en dehors de cette fameuse annus mirabilis 1905 ton activité est un peu légère. A part abandonner femme et enfants pour épouser ta cousine, bien sûr.

Ah là là, encore un juif qui sert de bouc émissaire; voilà qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Bon, j’arrête là. En tous cas, moi, je préfère rester sur l’inspiration que la transpiration, même s’il faut bien admettre ici que c’est en transpirant un peu sur le thème de de sécher que l’inspiration est venue. Alors bon, d’accord, admettons: juste un peu de transpiration, histoire de relancer le cycle.

 

« J’adore les cacahuètes. Tu bois une bière et tu en as marre du goût. Alors tu manges des cacahuètes.[…] Et après tu as de nouveau envie de boire de la bière. Les cacahuètes c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme. »

Jean-Claude Van Damme

 

Complexité

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Un commentaire sur l’article précédent me reproche de simplifier le problème (mélange entre tradition et mystique chrétienne) à l’extrême, ce qui sous-entend que le problème serait plus complexe que ce que j’en disais. J’avais demandé une explication au commentateur, qui n’en a pas fourni; à vrai dire, il s’agissait de fausse modestie de ma part, car j’étais à peu près certain que cela se passerait ainsi, tant l’invocation de la complexité n’est, mis à part les rares cas où elle sert d’introduction à un exposé substantiel, rien de plus qu’ aveu d’impuissance à penser.

Que de fois ai-je entendu dans la bouche de professeurs, journalistes, ou autres cuistres, cette petite phrase: « on ne peut pas en dire grand chose, c’est un sujet complexe! ». Ben tiens. Complexe, la baisse de part de marché de Renault? Non; les voitures sont moches et chères, donc personne n’en veut. Facile.  Encore qu’il existe parfois une réelle complexité, mais qui est purement artificielle. En effet, la complexité nait de vouloir concilier des exigences contradictoires. Sauf que, de plus en plus, la contrainte numéro un à laquelle se heurtent toutes les organisations, c’est un fatras de normes stupides qu’elles s’imposent de respecter, soit à cause de réglementations toujours plus lourdes (merci l’Europe) soit à cause de nos chères élites à qui on apprend à créer des bonnes pratiques (merci les grandes écoles). Et entre gens habitués à la masturbation intellectuelle, autant dire que la course à l’armement peut durer longtemps.

L’École Normale Supérieure a-t-elle compté le moindre penseur qui compte, parmi les Sartre, Derrida et autres imposteurs? La science physique produit-elle encore autre chose que des puits à subventions et du grain à moudre pour Science et Vie? Nos patrons polytechniciens, payés 4 ans par l’État, sabordent notre industrie en délocalisant comme on leur a appris à l’école, mais arrivent-ils seulement à redresser financièrement leurs boîtes? Nos hauts fonctionnaires sciencepotards retardent-ils le moins du monde la ruine du pays? Non. On ne leur a pas appris à penser, mais à produire du concept. Donc c’est ce qu’ils font. Du papier. Des articles de recherches. Des bouquins qui finissent au pilon au bout de cinquante exemplaires. Des normes. De la « bonne gouvernance », mot clé de ces dernières années au mépris total de la démocratie, qui tire précisément sa légitimité de l’irrationalité de la politique, qui est un art plus qu’une science.

Tout ce concept se renouvelle parfois, mais principalement s’entasse, au gré des ambitions et de la servilité. On ne fait rien d’utile, alors on pond son powerpoint, sa recommandation puis son process: narcissisme et conquête de territoire pour les hommes, fierté de crever le « plafond de verre » pour les femmes. Et l’action se sclérose, puis la pensée aussi; volontairement ou pas, on s’interdit de penser ce qui est impossible, et tout étouffe. Complexe, la dette de la France? Oui, quand on s’interdit de couper les vivres à des tas de parasites. Complexe, la crise en Ukraine? Bien sûr, si l’on se tient aux gentils et méchants désignés.

Sauf que se priver de liberté, c’est se priver de vie, et la pensée « complexifiée » ne devient pas plus contorsionnée (tant qu’elle reste honnête), mais simplement dévitalisée,  impossible. La phrase « C’est plus compliqué que cela » devient donc, de plus en plus, un râle d’agonie, tantôt pitoyable, tantôt pédant. Et pourtant, l’esprit d’analyse existe bien, et il sert bel et bien à gérer la complexité, mais pour la réduire, en compagnie de son binôme de toujours, l’esprit de synthèse, que la science moderne, comme par hasard, met de plus en plus au rencard.

Pourquoi croyez que le Christ, la Sagesse de Dieu, soit associé à la symbolique de l’épée? Parce que la pensée procède par séparation, discrimination, ce mot devenu, comme par hasard aussi, le grand démon du monde moderne. D’ailleurs, vous souvenez-vous comment la Bible voit la création du monde?

« Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres » (Gn 1, 3-4)

« Dieu dit: Qu’il y ait une étendue entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux. Et Dieu fit l’étendue, et il sépara les eaux » (Gn 1, 6-7)

« Dieu dit: Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse. Et cela fut ainsi. » (Gn 1, 9)

Bref, séparation de la lumière et des ténèbres, puis, au sein du magma primordial du commencement, séparation des airs, puis de la terre, des eaux; et c’est pourquoi les trois premiers jours de la Genèse sont appelés « jours de séparation » par les théologiens (les trois derniers, avant le sabbat, étant les « jours d’ornement »).

Bref, voilà le vrai rôle de l’esprit tranchant de l’analyse: séparer le magma primordial, « complexe » car eau, air, ténèbres et terre amalgamées, en un cosmos, un tout harmonieux.

Tout ça pour dire que je me moque bien de faire une analyse caricaturale, si cela me permet au moins de construire un concept, non pas une norme figée mais un outil de compréhension du réel confrontable à l’expérience et au débat, quitte à évoluer par la suite. D’autant que j’ai eu ma dose de cuistres et de petits chefs de l’intellect dans ma vie, ne sachant manier que l’argument d’autorité. Moi, je trace ma route, la liste de mes articles s’allonge, donc si tu veux me clasher, va t’en falloir un peu plus sous la ceinture, gros.

Chamanisme et théorie de l’information

informatique

En fouinant dans les livres ou blogs d’occultisme, je vois régulièrement parler de « voyage chamanique », ou de « voyage astral », une expérience qui peut s’apparenter à un rêve lucide permettant d’explorer d’autres « mondes », à la différence près que le phénomène s’accompagne souvent d’une impression de sortie de l’esprit hors du corps. On peut par exemple avoir l’impression de voir son propre corps, comme lors des expériences de mort imminente.  Évidemment, tous les témoignages ne sont pas fiables, mais bon, pourquoi pas? En tous cas, votre serviteur n’est pas allé jusque là, s’étant contenté du bête rêve lucide, en m’inspirant non pas des rayons new-age des librairies, mais plus prosaïquement des techniques de Carl Gustav Jung: le dialogue intérieur et l’imagination active.

Ces deux techniques sont similaires: à partir d’informations de base issue des rêves, il suffit de commencer par un effort d’imagination puis de se laisser porter. Le dialogue intérieur vise à prendre contact avec les archétypes jungiens, fonctions de la psyché apparaissant sous forme anthropomorphe: ce sont souvent les personnages principaux des rêves. Il faut d’abord considérer le personnage en question comme un interlocuteur, et lui poser des questions, puis imaginer ce qu’il pourrait répondre. Au fil du temps, un réel dialogue s’engage. Quand au rêve lucide, il peut reprendre complètement le rêve, ou partir d’un seul élément. L’imagination essaie de faire évoluer les personnages impliqués, les événements en cours jusqu’à ce que que tout commence à se dérouler de façon naturelle. Dans les deux cas, il faut parfois essayer plusieurs options, pour voir lesquelles fonctionnent ou pas. Cela peut sembler arbitraire, mais les romanciers ou scénaristes, qui travaillent en fin de compte d’une façon similaire, le disent bien: quand un personnage devient réellement vivant, le créateur en perd parfois le contrôle. Certaines de ses actions deviennent évidentes, tandis que d’autres deviennent impossibles.

Mais pour cet article, je vais m’intéresser à un autre sujet, qui n’aura pas échappé au lecteurs tatillons: quand le but recherché n’est pas la création artistique mais la connaissance (ce qui est le cas des méthodes jungiennes comme des techniques occultes), comment savoir où s’arrêtent l’imagination et les vœux pieux et où commence l’information réelle? Pour ma part, j’ai utilisé, justement, des concepts issus de la théorie de l’information. En effet, si je discute avec une figure « imaginaire », je devrais a priori faire les questions et les réponses, et ses répliques ont peu de chance de dévier de ce que j’attends. Or, en pratique, il arrive justement de se retrouver avec des réponses inattendues. Or, précisément, la quantité d’information donnée par un événement est d’autant plus élevée qu’il est improbable. En langage courant: c’est l’étonnement qui témoigne de la valeur d’une information. Du coup, tant que je suis étonné, je peux continuer: je sais que je suis sur la bonne voie.

Cela peut apparaître basique, et effectivement, nous procédons souvent comme cela au quotidien. Mais en avons nous conscience? Car au contraire, on a parfois tendance à écarter les affirmations ou événements trop étonnantes; peut-être justement parce qu’elles nous donnent plus d’information que nous aimerions en avoir. En tous cas, vu le nombre de fois où les scientifiques plaisantent sur leur habitude de masquer les expériences qui ne vont pas dans le sens de leurs théories, l’étonnement semble mal parti pour être un moteur de la recherche!

Les petites mains

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Ayant baigné, dès l’enfance, dans la culture antique,  je dois beaucoup aux archéologues de toutes les époques. Si la mythologie grecque, par exemple, nous vient principalement de documents passés de main en main à travers les siècles, nous ne saurions pas forcément nous représenter ces univers disparus sans les générations de savants, aventuriers et pillards (ou n’importe quelle combinaison des trois) qui se sont relayés pour en mettre à jour les vestiges. Je me rappelle notamment avoir visité l’Égypte en famille, quand j’étais encore un gosse. Le dépaysement, l’esthétique et le gigantisme des ruines y sont déjà impressionnantes pour des adultes, alors pour un enfant de six ans… Je vois encore les colonnes d’un temple (Louxor probablement) qui me semblait pouvoir toucher le ciel, le toit ayant rendu l’âme depuis longtemps. J’essayais aussi d’en faire le tour avec mes bras, ou plutôt d’imaginer combien d’autres petits garçons comme moi, se tenant par les mains, pourraient y arriver. Je me souviens aussi de ma fierté d’avoir reconnu du grec ancien sur un gros bloc de granite, au pied des Pyramides;  j’avais ainsi pu comprendre les explications de mes parents sur la Pierre de Rosette. On m’y avait aussi acheté, à un vieux bédouin, un morceau de gypse brute d’une belle teinte mordorée, profonde et chaleureuse. Elle avait marqué ma mémoire, même si elle a été perdue depuis.

Par contre, une chose qui m’a toujours intrigué, c’est la fascination éperdue que certains de ces augustes thuriféraires du passé semblent avoir pour les rebuts de toute sorte, collectionnant avec une attention démesurée le moindre tesson de poterie vaguement gallo-romain, médiévalo-antique ou égypto-aztèque qui leur tombe sous la main. Certes, je comprends que chaque brimborion découvert a le potentiel de lever le voile sur une énigme de l’histoire, mais une fois que les latrines mérovingiennes découvertes dans le parc de la mairie se révèlent, contre toute attente, ne pas être la cachette du Graal, peut-être est-il temps de tourner la page, non? En plus ça permettrait à une ville comme Rome d’avoir un métro un poil plus pratique, au lieu de voir les excavations arrêtées tous les six mètres pour cause d’exhumation d’antiquités.

Bon, je n’en sais rien, je ne fais que poser la question; c’est juste que cette attitude me semble moins être de la prudence qu’une sorte de névrose comme en ont certaines personnes, incapables de jeter le moindre petit bout de papier. Ce qui ne m’étonnerait pas plus que ça, car en fin de compte, l’archéologie est avant tout une discipline académique, et que qu’il n’y a donc pas de raison qu’elle recèle mois de chercheurs tatillons que les autres. Évidemment, leur rôle n’est pas négligeable, car c’est bien à eux que revient le travail ingrat: transformer le produit brut des escapades de nazicides à chapeau et fouet en informations, puis les organiser en un corps de connaissances cohérent. D’autant que, de nos jours, c’est tout de même cela qu’on attend en priorité des chercheurs, et je ne suis pas sûr que le Professeur Jones aurait été bien noté par le CNRS.

"... d'accord, mais pour votre quota de publications, vous en êtes où?"

« … d’accord, mais pour votre quota de publications, vous en êtes où? »

Enfin bref, comme disent les gynécologues, il faut bien que certains travaillent là où les autres s’amusent. De plus, je fréquente trop Wikipédia pour critiquer toutes ces ‘petites mains’, ceux qui semblent prendre plaisir à ce travail de fourmi dont je profite, mais que je n’aurais certainement pas le courage d’effectuer. En retour, il faut bien parfois des gens avec un peu d’imagination pour donner du relief à leur travail, qui sinon pourrait rester assez bas de plafond. Prenez un bouquin et comptez donc les divinités qualifiées de « dieux de la fertilité » pour voir; à la rigueur, on irait plus vite d’inventer un nom pour ceux qui n’ont aucun rapport, même lointain, avec l’agriculture ou la bagatelle (bon, et aussi pour les « non-dieux de la guerre » dans la mythologie nordique; d’accord). Non pas que ce soit faux, mais ça n’apporte pas d’information intéressante, donc ça noie le poisson et on s’ennuie.

Et, en plus, on se retrouve dans des musées, dans des expositions temporaires ou permanentes, avec des vitrines parfois kilométriques remplis de ces putain de tessons de poterie dont je parlais au début de l’article, comme pris en otage par une armée de ces petits profs coincés qui, non contents de faire leur herbier dans leur coin, se sentent obligés de nous le coller sous le nez quand on a le malheur de vouloir aller oublier le métro en se rinçant l’oeil de quelques bas-reliefs polychromes ou bijoux de pierres fines. Au sujet desquels, bien sûr, on pensera bien à vous rappeler qu’ils ont été fait pour rendre hommage à un putain de dieu de la fertilité de mes fesses, et merde à la fin, qu’est-ce que je vous ai fait, moi, est-ce que je viens vous pourrir vos dimanche à classer vos pots de confiture par ordre alphabétique? Est-ce que je m’amuse à foutre le bordel dans votre album de timbres? Hein? Je ne me rappelle pas avoir jamais mis mon poing dans la gueule du moindre singe savant, alors respectez le pacte de paix entre nos espèces et gardez vos ordures dans la cave de vos facs. Non mais.

Enfin, sachons voir le bon côté des choses. Si ma vie terrestre n’est pas jugée digne de postérité, peut-être que ma vaisselle Ikéa, au moins, fera l’admiration des hommes du 29è siècle.

Prise de con-science

Un certain nombre de petits aiguillons semblent s’être donnés le mot pour me pousser à témoigner de mon (long) passage dans le monde des sciences. Il fut en effet un temps où je manipulais opérateurs de l’analyse vectorielle et tensorielle avec virtuosité, ayant fait trois ans de thèse en sciences de l’ingénieur, sans pouvoir aboutir au doctorat. Il faut dire que dans la recherche, l’encadrement possède une autorité non pas seulement hiérarchique, mais aussi intellectuelle, c’est à dire qu’un supérieur est en quelque sorte à la fois chef et prof. Conséquence: il a au mieux les qualités des deux, au pire les défauts des deux. Pour un doctorant, il valide ou non le travail (avec quasi-droit de vie et de mort) pour publication et, un jour, obtention du doctorat. Pas besoin, je pense, de m’étendre là dessus; fouillez dans vos souvenirs professionnels et scolaires/estudiantins quelques minutes, vous réaliserez rapidement toute l’horreur potentielle de la situation.

Et donc, justement, je me suis retrouvé avec un gros boulet qui, non content de ne m’aider en rien pendant deux ans, commença à me mettre des bâtons dans les roues dès que j’eus enfin une piste prometteuse (à l’aide d’un autre doctorant, qui fut ma seule aide sur ce projet). Il faut dire que l’animal, flairant peut-être le bon coup, se piqua d’un seul coup d’avoir des idées (nulles) et de vouloir à tout prix les caser dans mon boulot. Pour cela, il commença à user de son autorité académique pour exiger toujours plus d’expériences, poussant mon modèle dans les retranchements les plus absurdes possibles (genre faire des calculs à l’échelle atomique, sur un modèle prévu pour des pièces industrielles) afin de pouvoir me dire « Ah ben tu vois, ça marche pas, lol! ». Bref, j’ai préféré arrêter les frais, avant que mes fantasmes de batte de baseball cloutée ne deviennent trop envahissants. Enfin, il était socialiste, et faisait du théâtre à trente ans passé, ça me semble déjà une punition suffisante. Qui plus est, le problème vient également du travail de recherche en lui même, aussi m’en vais-je déboulonner quelques idoles frelatées.

Tout d’abord, il faut savoir que, contrairement à l’article de l’Oeil cité ci-dessus, les chercheurs ne produisent pas nécessairement de l’innovation. Leur principale donnée d’entrée, ainsi que leur principale production, consiste en information pure, sous forme d’articles édités dans des revues scientifiques. En voici un exemple, provenant du site de ce bon monsieur, merci à lui. Comme vous le voyez, on est loin, très loin de Science et Vie, qui est un magazine de vulgarisation. Rien à voir, donc, avec une revue professionnelle, qui n’édite que ce genre d’articles, sous forme de gros blocs de papier ou sur internet. Vous en trouverez plein, sur le sujet de votre choix, en utilisant par exemple Google Scholar, mais la plupart des articles sont payants, dans les 30€ l’unité. Les abonnements ne sont pas plus avantageux, les maisons d’éditions formant un oligopole. Les auteurs ne « vendent » pas leurs articles, mais sont salariés par des institutions justement pour les produire (en équipe de 2 à 5 personnes, généralement), à un rythme variable de l’ordre d’un par an.

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais quand donc toute cette paperasse est-elle utilisée pour résoudre la crise de l’énergie, la fin dans le monde, ou coloniser la Lune? Eh bien justement: jamais. Bon, bien sûr, j’exagère un peu, mais j’ai vu passer sous mon nez des études commanditées spécialement pour des entreprises. Des grosses, hein, des sérieuses. Et pourtant, ils utilisaient au plus 10% des résultats, sachant qu’en plus le service en question travaillait lui-même pour un client interne de la boîte, qui utilisait 10% de leur travail. Autant dire que, sans travailler sur commande, les rapports produits ne servaient guère qu’à caler les meubles. Il y avait sûrement une vraie raison à faire tout ça apparemment en vain, et, bien sûr, le principe même de la recherche implique forcément de ne pas retenir toutes les voies possibles, ainsi que de garder du recul. Mais quand on se rend compte que le client n’utilise toujours pas une technique développée 15 ans auparavant (authentique), il  y a de quoi se poser des questions existentielles. Et s’il n’y a pas de client, le mérite dépend entièrement du rayonnement de votre travail, c’est à dire à quel point il est cité par d’autres chercheurs. Il y a aussi moyen de glaner quelques petites satisfactions par les diverses récompenses (bien que rares) et surtout par les participations à des congrès, qui sont d’une importance capitale. AU point, d’ailleurs, qu’on me fit les gros yeux quand j’annulai ma participation à l’un d’eux, cet été à Prague, au prétexte que… la ville était inondée (authentique aussi).

Enfin, pour en revenir à l’article que je vous ai montré, ne vous en faites pas, moi aussi je le trouve imbitable. Même pour un chercheur expérimenté, il faut de réels efforts pour arriver à lire ça, et encore, on n’y parvient vraiment que dans son propre domaine. Dans mon labo, tout le monde connaissait plus ou moins le travail des autres, mais sans pouvoir forcément lire les mêmes articles. Du coup, les chercheurs les plus productifs que j’ai rencontrés étaient souvent très spécialisés. Bien qu’ayant tout de même une culture scientifique étendue (du moins dans les domaines avoisinant le leur; à force d’aller à des conférences, justement), quand ils étaient sur leur terrain, ils semblaient fonctionner comme des ordinateurs: énorme puissance de calcul, mais incapables de traiter des données incompatibles avec leur logiciel interne. Parfois, même leur poser une question devenait une gageure; si la question était même légèrement mal formulée, écorchant un peu les termes techniques, impossible pour eux de la reformuler comme le fait typiquement l’intelligence humaine, ils renvoyaient une erreur système. Ce qui, évidemment, est très pratique pour former les jeunes doctorants.

Bref tout ça pour expliquer à quel point j’en ai marre de la mythologie de la science comme on la voit dans certains mass médias, magazines de vulgarisation, sites rationalistes, ou la page Facebook « I fucking love Science« . Ah oui, tu fucking aimes la science? Toi, le petit lycéen scientifique qui viens enfin d’apprendre ce qu’est ce fameux champ magnétique dont parlent tes Star Wars? Toi le petit journaleux avec ton badge de l’Union Rationaliste qui pourfends courageusement l’homéopathie en caressant la statue de Marx de l’autre? Eh bien, tu sais quoi? Je te laisse ma part. Le temps de tes héros, les Einstein et Feynmann, est fini depuis longtemps; et Stephen Hawkins, l’handicapé mégalo, sera oublié avant même d’être enterré. En science,  la plupart des grandes lois sont connues, tout à été fait depuis cinquante ans. Ce n’est pas moi qui le dit, je l’ai entendu du directeur du labo d’une (très) grande école d’ingénieurs française. On rajoute des innovations, de la puissance de calcul, mais ce n’est plus guère la conquête de l’Ouest. Maintenant, la science, c’est de l’enculage de mouche, des petits fonctionnaires et des grands narcissiques, les USA et la Chine qui se tirent la bourre pour savoir qui produira le plus de paperasse inutile, et quelques rares souvenirs nostalgiques d’un idéal qui a existé, et qu’on appelait: le Progrès.

Alors qu’on ne vienne pas me parler maintenant de scepticisme, de non-scientificité de l’astrologie ou autres conneries. Pour ma part, j’ai décidé de rester autant que possible hors de portée des sales pattes des charognards du savoir, et je m’en porte très bien. Et le premier qui vient me faire la leçon sans avoir au moins un master de sciences (dures), ce sera mon poing dans la gueule.

Phénomènes

Cet article est rédigé à la demande d’une certaine S., résidant en Suisse. Mademoiselle, j’espère que vous y trouverez satisfaction; n’hésitez pas à me contacter pour me demander des détails, surtout si vous êtes blonde à forte poitrine.

Quand on est à table avec des amis, il arrive de recevoir des requêtes plutôt simples, comme « tu peux me passer le sel? » ou encore « tu veux des cornichons? ». Mais, de temps en temps, on se retrouve face à une question un poil plus compliquée, comme par exemple: « tu pourrais faire un cours accessible d’introduction à la physique, d’environ une heure? ». Car si, comme les lecteurs assidus ont pu le remarquer, j’ai une certaine tendance à la densité dans mes écrits, une heure suffirait tout juste à énoncer et décrire succinctement toutes les branches de cette discipline. Cependant, je relève le défi, en abordant la question sous un angle historique. Je devrais ainsi pouvoir rester compréhensible, y compris pour les diplômés d’école de commerce, mais je n’irai pas jusqu’à garantir le même résultat pour les lecteurs des Inrocks ou Technikart. Ceci étant posé, retroussons-nous les manches, et entrons dans le vif du sujet.

Déjà, qu’est-ce que la physique? Le célèbre philosophe grec Aristote, la définissait comme l’étude des causes des phénomènes naturels, le terme de ‘phénomène’ désignant ici un changement d’état d’une substance ou d’un objet: si l’on fait tomber un caillou, on peut étudier son mouvement dans le cadre de la physique, alors que sa composition (étude de l’objet inerte) relève plutôt de la chimie ou de la minéralogie. La physique était déjà étudiée par les premiers philosophes grecs, le concept d’atome remontant au présocratique Démocrite. Cependant, Aristote fut le premier à définir formellement les sciences naturelles, et  la physique resta marquée de son sceau jusqu’au XVIIe siècle, soit pendant environ 2000 ans. La physique est alors une des trois branches de la philosophie théorique, les deux autres étant les mathématiques et la théologie (plus tard appelée philosophie première, puis métaphysique); les autres disciplines, concerne les actions des hommes (logique, éthique, esthétique…), constituaient la philosophie pratique.

Cette classification est loin d’être anodine, car le destin de la physique fut (et est encore) lié à celui de ses deux disciplines « soeurs ». En effet, elle est longtemps resté empirique, fonctionnant sur le principe « essai-erreur ». Ce n’est qu’au XVIIè siècle que le père de la physique moderne, l’Italien Galilée (Galileo Galilei) introduit la notion de modèle théorique, ensemble conceptuel testé par des expériences contrôlées et utilisant un formalisme mathématique pour décrire les phénomènes naturels. Et si les mathématiques accompagnent l’homme depuis le début de la civilisation, la notion de modèle abstrait est une spécificité européenne. D’après certains historiens, elle fut probablement rendue possible grâce à la tradition médiévale de spéculation métaphysique et théologique connue sous le nom de scolastique. Ainsi nait la physique telle que nous la connaissons aujourd’hui (ou presque), mais qui ne doit pas nous faire oublier les prouesses inventives des siècles passés, y compris du Moyen-Âge (l’art gothique, au-delà d’une esthétique, est une révolution du génie civil basée sur des techniques d’une grande ingéniosité). La modélisation permet également de distinguer plus nettement certains corpus de connaissances sous forme de disciplines.

La première née est la mécanique, l’étude du mouvement en soi. La première application technique en fut la balistique, l’étude de la trajectoire des projectiles. Mais bientôt, grâce à la formulation de la gravitation universelle par le célèbre physicien, mathématicien et alchimiste anglais Isaac Newton, naquit la mécanique céleste, l’étude des trajectoires des planètes d’après les observation astronomiques. Il en résulta ce qu’on appelle la révolution copernicienne, (du nom de l’astronome polonais Copernic) c’est à dire le basculement définitif d’un système planétaire géocentrique au système héliocentrique que nous avons à présent.

Les besoins de l’observation astronomique, justement, entrainèrent la naissance de l‘optique. Si les lunettes de vue, basée sur la science arabe, existent depuis le Moyen-Âge, c’est Galilée qui fabriqua la première lunette astronomique, ce qui lui permit, pour la première fois, d’observer les anneaux de Saturne. D’un point de vue plus théorique,  c’est à cette époque que l’on formula les lois de l’optique géométrique (étude de la trajectoire des rayons lumineux considérés comme rectilignes), champ dans lequel travailla notamment le philosophe et physicien français René Descartes. Les instruments d’optique serviront également aux sciences de la vie qui se développeront parallèlement, avec la médecine expérimentale moderne, la physiologie et la biologie: observation de la circulation du sang par le médecin anglais Harvey, étude des mécanismes de digestion par le biologiste français Réaumur…

La chimie n’est d’ailleurs pas en reste. Si elle fut longtemps liée à la discipline mystique de l’alchimie, elle n’en avait pas moins déjà obtenu des résultats intéressants, bien que très empiriques. Ainsi, les égyptiens anciens avaient déjà des cosmétiques, et les savants arabes furent les premiers à inventer la distillation, ainsi que des procédés de génie chimique encore utilisés aujourd’hui (on leur doit les mots alambic, alcool, et élixir). Toutefois, c’est avec le chimiste français Lavoisier, qui met en évidence l’existence des éléments chimiques (il synthétise de l’eau pure par combustion d’oxygène et hydrogène), que nait définitivement la chimie moderne basée sur la composition moléculaires des substances.

Le début du XIXè siècle marque un tournant déterminant dans l’histoire des sciences. Les besoins techniques augmentent avec les prémisses de la révolution industrielle. En France, la Révolution aboutit à un investissement considérable dans le domaine des sciences et techniques, avec la création du système métrique et la fondation des premières grandes écoles d’ingénieurs. La fabrication des machines à vapeur se base sur la thermodynamique, la science des échanges de chaleurs. Cette vaste discipline commence avec l’étude de la température et de la pression atmosphériques par Galilée et son élève Torricelli (inventeur du premier baromètre), permet aux frères français Montgolfier d’inventer le premier engin volant plus léger que l’air, appelée aujourd’hui la montgolfière. C’est au début du XIXè siècle, que l’ingénieur polytechnicien français Sadi Carnot met cette science à profit pour calculer le rendement des machines thermiques, ce qui amènera progressivement à l’utiliser avec succès pour l’étude de tous les phénomènes physicochimiques (qui sont toujours, peu ou prou, des échanges d’énergie). La thermodynamique est aujourd’hui un des piliers de la physique, l’étude des origines atomiques de ses lois ayant porté son usage jusque dans la physique des particules.

Les besoins des techniques modernes, et notamment la mise au point des machines à vapeur, font naitre des disciplines entièrement nouvelles comme la mécanique des milieux continus, qui se diversifie en mécanique des matériaux et mécanique des fluides, avant de donner naissance à la résistance des matériaux pour les calculs de tenue des grandes structures de poutre qui apparaissent alors. C’est également à cette époque que les scientifiques commencent à étudier le phénomène de l’électricité, découvert plus tôt par l’italien Galvani, ainsi que le magnétisme. Outre l’étude des premiers circuits électrique et des aimants, l’établissement du lien entre des ceux phénomène aboutit à leur unification au sein de l’électromagnétisme grâce, notamment, aux lois du physicien écossais Maxwell, et qui permit l’invention de la radio.

Le début du XXè siècle fut marqué par le développement de la physique atomique, avec les conséquences, à terme, que l’on sait. Tout commença par l’étude de la radioactivité: tout d’abord artificielle avec la découverte des rayons X (premiers rayonnements ionisants) par l’allemand Rontgen, puis naturelle grâce à l’étude de l’uranium par le français Becquerel. L’étude de la nature des atomes,  la formulation de la relativité restreinte par le physicien allemand Einstein, s’appuyant sur des travaux du mathématicien français Poincaré visant à palier des observations étonnantes sur la lumière (découverte de la constance de la vitesse de la lumière par les américains Michelson et Morlay), ouvre la voie à la physique nucléaire , puis à la physique des particules et à la physique quantique , tout en permettant la production de la bombe et de l’énergie atomique. La formulation de la relativité générale par Einstein permet d’étudier l’univers d’un point de vue physique, et marque la création de la  cosmologie moderne, avec notamment la formulation de la théorie du Big Bang par le chanoine catholique belge Georges Lemaître.

Ce qui nous amène, peu ou prou, à l’état actuel des choses, du moins d’un point de vue des disciplines étudiées. Après la Seconde Guerre Mondiale, on peut considérer que les bases de la physique sont désormais bien assises et, si on n’assiste plus à la naissance de nouvelles théories fondamentales (malgré les couvertures sensationnelles des revues de vulgarisation genre Science et Vie), c’est un immense travail de perfectionnement et de croisements de disciplines qui commence, pour nous donner les sciences et techniques actuelles.