La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

Qui est comme Dieu?

archange-st-michel

 

Quand on remonte, loin, dans le temps, on rencontre la première théologie chrétienne des anges au moins au VIe siècle, sous la plume du mystérieux Denys l’Aréopagite. On a longtemps cru qu’il s’agissait réellement de ce personnage qui écoutait saint Paul à Athènes (Cependant quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux. Actes des apôtres 17, 34) que l’on associait au saint Denis céphalophore qui fut le premier évêque de Paris. Sauf que l’on a pu retrouver chez notre auteur (que certains appellent le « pseudo Denys ») des influences de Proclus, auteur néoplatonicien du Ve siècle.

C’est ainsi que la chrétienté a hérité du concept platonicien de théologie négative, qui implique d’élever la pensée progressivement vers un Dieu transcendant en lui attribuant des propositions ou des attributs qui, progressivement, sont dépassés par l’abstraction intellectuelle afin d’entrer dans l’ineffable. Cependant, en remontant ainsi vers l’Un transcendant, le néoplatonicien tardif Proclus ne jetait pas ces attributs dépassés à la poubelle: dans ces images imparfaites, il voyait les anciens Dieux grecs, qu’il cherchait à ranimer face au christianisme triomphant (ou, plus précisément, il cherchait à dépasser les contradictions entre les différents mythes au sein d’un système cohérent)

Personne ne sait aujourd’hui vraiment comment le néoplatonisme s’est mis à suivre une telle voie, qui l’a amené à pratiquer la théurgie, des pratiques mystiques visant à invoquer les dieux pour les faire animer des statues et se purifier de leurs fautes. Le stoïcisme et le bouddhisme, sur les mêmes périodes ont évolué de pratiques un peu sèches pour s’axer sur la compassion et le souci des autres (du stoïcisme grec au stoïcisme impérial, du bouddhisme theravada (ou hinayana) au mahayana).

Vu le parallélisme des situations, il me semble que la meilleure explication serait l’envoi de l’Esprit Saint sur les justes du monde entier après l’Ascension du Christ (Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. Actes 10, 45), qui change les coeurs dans le monde entier, les faisant converger vers une vision du monde chrétienne. Car c’est bel est bien ce qui s’est produit dans tous les cas, et à chaque fois dans les siècles qui ont suivi la vie terrestre du Christ.

Quoi qu’il en soit, il me semble que c’est bel et bien dans le cadre de cette théologie négative qu’il faut comprendre les anges judéo-chrétiens. Car après tout, tous sont des serviteurs de dieux, et ceux que nous connaissons (y compris pas mal d’apocryphes) ont bel et bien des noms qui pourraient être des propriétés de Dieu: tout simplement, ils sont cela et, comme les dieux grecs de Proclus, ils sont comme des aspects autonomes de Dieu, mais qui ne sont pas Dieu.

En effet, Dieu est fort, mais il n’est pas la force; cette force est donc autre choses, à savoir la force de Dieu, en hébreu gabor-el: l’archange Gabriel. Dieu soigne, mais il ne fait pas que cela: cette fonction est alors autre chose que Dieu: rapha-el, Dieu guérit; l’archange Raphaël. Dieu protège chacun de nous, mais il n’est pas cette protection: c’est l’ange gardien. Quant à l’archange Michel, il faut un peu plus réfléchir, son nom étant moins explicite: il s’agit en fait d’une question, qui est comme Dieu?

Question rhétorique bien sûr: personne. Et justement, cela met en évidence un attribut de Dieu, sa transcendance. Voire disons sa sainteté, ce qui signifie à l’origine qu’il est à part, qu’il est le Tout Autre, semblable à aucune créature. C’est sous cet aspect que les platoniciens eux-mêmes le concevaient, mais aussi les juifs qui le désigne souvent comme « le Saint d’Israël » dans l’Ancien Testament.

C’est probablement l’importance de cet attribut divin qui fait de Michel l’ange considéré comme le plus élevé en gloire. C’est aussi ce qui en fait l’ennemi principal des démons, car c’est bien la sainteté de Dieu qui lui permettra toujours de vaincre le Diable, qui n’est qu’une créature. Et c’est pourquoi certains font de lui l’ange de la mémoire, faculté de l’âme la plus proche du Père selon saint Augustin, car tout ce qui mérite de rester au monde est ce qui est en dehors du monde, c’est à dire du temporel et de l’impermanence. C’est pourquoi aussi, bien sûr, il présidera au Jugement Dernier, quand toutes les actions des hommes referont surface pour être jugées.

Il parait que l’archange saint Michel est le protecteur de l’hermétisme. Bon, bien sûr, le Vatican n’est pas prêt de donner un saint patron à des gens qui tripotent de la kabbale, des tarots et autres horreurs, mais pourquoi pas? D’ailleurs la France, elle-même gardée par saint Michel, fut un haut lieu de l’hermétisme et de l’occultisme, sans parler des études universitaires et théologiques. D’aucuns interprètent aujourd’hui la confusion de saint Denis de Paris avec Denys l’Aréopagite, le converti de Paul, comme un symbole du transfert du lieu des études intellectuelles d’Athènes vers Paris.

Quoi qu’il en soit, je vois bien à quel point une sorte de mémoire universelle est à l’oeuvre dans l’hermétisme. Comment imaginer que la Table d’Émeraude ait pu traverser les siècles? Comment le tarot de Marseille, un bête jeu de cartes, semble-t-il attirer, comme par magnétisme, des générations entières? Comment son sens a-t-il pu réapparaitre? Pourquoi l’astrologie a-t-elle traversé les millénaires, malgré les sceptiques qui n’ont jamais manqué à toutes les époques? Et enfin, pourquoi me retrouvé-je, au début du XXIe siècle, à rechercher sur un ordinateur portable à processeur 64 bits des fragments de métaphysique presque oubliés de l’antiquité? Des fragments qui appellent des profondeurs et qui, une fois ressurgis du passé, s’imposent avec une telle densité?

Une densité qui écrase tout, parfois, même, malheureusement, la vie quotidienne. Il me semble ne pas retenir grand choses de toute la philosophie de Renaissance, sur laquelle je me suis tant penché. Pas plus que des revues scientifiques que j’ai longtemps feuilleté. La philo post moderne, les fadaises de nos contemporains, du verbiage, des mots, des habiletés de construction et de technique dont tout le monde se désintéresse sitôt le livre refermé. Face à cela, des textes antiques qui ressemblent à des rêveries, mais qui durent; et, quand elles ne durent pas, qui ressuscitent sous de nouvelles formes.

Loin de la cohue, loin des modes, une forêt de symboles dort, dans la mémoire collective du monde. Certains y passent cueillir des fruits, ou jardiner. Elle restera probablement toujours un lieu de passage, mais qui permet de nous ressourcer. Denys l’Aréopagite a décrit les anges comme organisés en neuf choeurs, d’une façon imitant les diverses catégories de dieux du néoplatonisme, eux-mêmes servant de chaîne d’intermédiaires entre le monde matériel et l’Un transcendant. Les dieux intellectifs, hypercosmiques, encosmiques et j’en passe sont devenus anges, archanges, principautés; puissances, vertus, dominations; trônes, chérubins et séraphins; qui ont traversé les siècles alors que personne ne semble jamais trop s’en occuper.

Et, silencieusement, comme les autres symboles, ils appellent.

Volonté

Quinotaur[1]

Pfff, je voulais écrire un article sur le thème de la volonté, mais finalement, j’ai plus trop envie; c’est dire si je maitrise le sujet. Donc du coup, on va jouer aux devinettes: sauriez-vous me dire ce que représente le dessin ci-dessus? Mmm? Sans regarder le titre de l’image bien sûr.

Bon, je doute que vous y arriviez sans tricher, car le machin est très rarement cité: c’est un Quinotaure, un bidule qui n’est connu qu’à un seul titre, celui de père de Mérovée. C’est à dire le fondateur de la dynastie des Mérovingiens et grand-père de Clovis, le premier roi de France. En effet, la mère de celui-ci, alors enceinte, aurait été attaquée par ce monstre alors qu’elle se baignait, ce qui fait qu’on ne peut savoir qui, de lui ou du père légitime Clodion le Chevelu, était le vrai père.

Bien sûr, revendiquer une ascendance divine est un bon moyen d’asseoir son autorité, et nombre de tribus germaniques revendiquaient descendre de Wotan/Odin, les Francs étant justement une exception notable. On peut donc légitimement se demander « pourquoi »? Pourquoi un truc aquatique qui ne ressemble à rien, plutôt qu’un dieu guerrier largement reconnu?

Bon, de mon côté, j’ai mon avis: le Quinotaure a été rapproché des cultes de Nerthus décrits par Tacite, et qui s’achevaient justement autour d’un lac. Or, Nerthus a apparemment été identifiée, par interpretatio romana, à Saturne. Ce qui semble justifié: Saturne comme Nerthus n’est « libéré » que pendant un temps limité (durant les saturnales), et rétablit l’Âge d’Or de fertilité et de paix. Or, à quel autre animal fabuleux fait penser notre Quinotaure? Au Capricorne, mi-chèvre mi-poisson, correspondant précisément au domicile astrologique de la planète Saturne: la porte du ciel.

Évidemment, ça tient difficilement sur le plan des preuves matérielles, mais on pourrait y voir une logique profonde. Saturne est le père des dieux et, astrologiquement, le supérieur de Jupiter, planète de la royauté. Il est le prêtre qui, le jour de l’intronisation du monarque, lui confère la puissance divine (d’où le mot inauguration, du latin augur, force divine). Ainsi, cette double naissance rendrait Mérovée, « inauguré » dès sa naissance. Ce n’est pas rien, mais on peut tout de même se demander l’intérêt d’une telle histoire par rapport à une plus classique descendance de Wotan, surtout pour une lignée qui s’est bien vite convertie au christianisme. Le mystère demeure.

Il n’en reste pas moins intéressant de voir que ce règne par l’autorité divine a perduré à l’ère chrétienne: les Mérovingiens ont compté de nombreux saints, et il semblerait que l’hagiographie ait été leur principal genre littéraire. Et pas seulement pour se faire mousser, car la dynastie carolingienne, qui leur succède, ne s’intéresse qu’aux saints du passé, ou bien à des modèles d’ascétisme religieux bien trop éloignés pour servir de modèles concrets. Les Mérovingiens suivent leur modèles, ce qui est prouvé, paradoxalement, par le fait que ceux-ci sont parés de vertus parfois plus pragmatiques qu’évangéliques, comme le « noble lignage » ou « l’habileté à l’épée », afin de faciliter l’identification sûrement.

Pourquoi? Tout simplement pour rester habité de la puissance divine qui fonde leur pouvoir, au point que certains parlent même d’hagiocratie (« gouvernement par les saints« ). L’aura de sainteté a simplement remplacé le heil, ou halig, germanique (des équivalents existent dans la plupart des cultures), cette aura charismatique sacrée qui entourait les personnes de pouvoir, et que Clovis craignait de perdre à son baptême. Ainsi la tradition des rois-mages a pu perdurer, au moins pendant un temps.

En tous cas, voilà une bonne leçon à méditer pour ceux qui rêvent d’être des mâles alphas. Car si l’Adelsheilige (« saint noble ») mérovingien n’a pas que des qualités chrétiennes, il n’en reste pas moins que leur aura n’est pas achetée, ni développée en salle de sport. Elle dépend bel et bien de qualités morales, à commencer par la réalisation du thélème, la volonté divine sacrée menant l’individu vers sa véritable identité; plutôt que la petite volonté de l’égo qui ne mène qu’à des caprices, et à se faire violence à soi-même. C’est pourquoi le charisme ne nait vraiment qu’en suivant sa propre voie. Malheureusement, celle-ci peut être obscurcie par l’ego, seul aspect de la psyché auquel la conscience a directement accès.

Bon, évidemment, il s’agit là d’une conception plus hindoue ou jungienne que médiévale; c’était juste histoire de caser un peu ce que je voulais dire sur la volonté. Comme quoi j’en ai quand même un peu; reste à savoir si c’est mon thélème ou juste un caprice!

 

Le don du Noir parfait

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La lame de l’Hermite (arcane VIIII du Tarot de Marseille) représente un cheminement austère vers la connaissance. Un vieil homme avance, à reculons, éclairé d’une seule lanterne, tâtant le terrain de sa canne. Avec les arcanes de la Justice (VIII), la Force (XI) et Tempérance (XIIII), il représente une des vertus cardinales chrétiennes, la prudence. Celle-ci, d’ailleurs, est parfois représentée dans l’imagerie médiévale par une figure allégorique tenant un miroir, au lieu d’une lanterne. On peut penser à une erreur, mais on peut également y trouver un idéal: l’intelligence, non pas comme travail conscient et volontaire,  mais en faisant de son esprit un miroir poli capable de refléter la lumière d’en-haut, la vérité divine. Non pas briller de ses propres forces par brainstorming, mais réfléchir, comme la Lune éclaire la nuit en réfléchissant la lumière solaire. La lanterne de l’Hermite est comme la Lune, à la fois miroir et luminaire; c’est pourquoi son double numérique, l’arcane numéro XVIII, est justement La Lune, le parachèvement de son propre principe, à l’échelle cosmique.

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De quoi s’agit-il donc? On peut déjà y voir le but de tout apprentissage: acquérir des réflexes, des connaissances devenant une seconde nature et ne nécessitant pas une remémoration permanente. Mais plus généralement, il s’agit d’un travail de synthèse des connaissances en un modèle organique, dépassant la sphère verbale, pour entrer dans l’action pure. Cela donne ces choses, ces intuitions que donne l’expérience, et que l’on sent, sans forcément pouvoir les expliquer avec des mots. C’est d’ailleurs la limite du fameux « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrive aisément ». Du moins je l’espère, car je vois bien que pour l’instant, ma description est confuse, je vais donc plutôt donner un exemple.

Il existe de nombreux livres sur le Tarot et aussi sur l’astrologie, mais qui parfois peuvent consacrer des pages et des pages à chaque signe/arcane sans parvenir à épuiser le sujet. On peut donc se retrouver avec des listes de points, des descriptions, des tas de caractéristiques, mais qui peuvent être interminables, et, surtout, finissent forcément par se recouper entre elles. On se retrouve alors avec l‘effet Barnum: c’est à dire qu’il devient possible de donner pour chaque signe ou chaque tirage de cartes une interprétation tellement floue qu’on peut y retrouver n’importe qui, et n’importe quelle situation. Cependant, il ne faut pas croire que cet effet soit limité à l’ésotérisme: c’est aussi la racine du phénomène bien connu des gens qui, en lisant des description de maladies, croient en avoir la moitié. Y compris, d’ailleurs, pour les maladies mentales, tant la plupart des symptômes sont, en fin de compte, des traits normaux poussés à l’extrême.

C’est pourquoi en lisant de bonnes descriptions de psychopathologies, on a en fait, plus que des listes de cases à cocher, une vision de la psychodynamique générale, c’est à dire de la façon dont les symptômes interagissent entre eux pour créer un comportement humain, certes dysfonctionnel, mais pourvu de sa propre cohérence interne. Il en va de même des signes, des lames de tarots, de tous les concepts que l’ésotérisme appelle arcanes, et donc le fonctionnement est au niveau des archétypes jungiens: en les voyant comme des processus dynamiques, on a plus de chance de les saisir qu’en voulant les réduire au niveau du verbal, de la symbolique.

Une autre analogie que l’on peut faire, c’est justement de se fier à l’étymologie du mot « archétype », c’est à dire « image puissante ». Essayez donc de décrire une image avec des mots: vous pouvez y consacrer un livre entier sans réellement en faire saisir la substance. Le texte est en une dimension (la ligne), l’image en a deux. Il faut donc nécessairement arrêter de parler, enter dans le silence de la contemplation. Et l’Hermite représente ce silence, que les alchimistes appelaient le don du Noir parfait, cette nuit de la pensée logique qui permet de saisir les arcanes dans leur intégrité, avant de les laisser refléter la vérité divine pour nous éclairer. Un principe qui était au centre de leur méthode, d’où le nom d' »Hermite » comme hermétisme, l’art d’Hermès, c’est à dire l’alchimie, et non pas « Ermite » comme érémitisme.

Évidemment, en se repliant sur le non-verbal (donc non-logique, non-dialectique), on risque de ne pas être assez « communicant » pour notre époque. Mais bon, après tout, le présent blog, même en faisant tout ce qu’il ne faut pas faire pour augmenter sa visibilité, commence à arriver sur ses 2000 visites; tous les espoirs sont donc permis! En tous cas, merci à vous tous, chers lecteurs; j’ai un peu l’impression de prêcher dans le désert, mais je vous suis reconnaissant de m’y accompagner.

Transition endommagement-rupture dans un matériau ductile

On m’a demandé mon avis sur une question de société, à savoir, pour résumer: « avec toutes les conneries qui se passent dans ce pays [la France, pour mes éventuels lecteurs outrehexagonaux], comment ça se fait que ça pète pas? ». Question intéressante, que je vais étudier d’un point de vue de mécanique des matériaux. En effet, chaque matériau possède une certaine souplesse, c’est à dire que, dans une certaine limite, il réagit aux déformations comme un ressort. Mis s’il est soumis à des efforts trop importants, il finit par connaitre des processus irréversibles, à savoir soit se fissurer (comme le verre ou les murs) soit se déformer de façon irréversible (comme le métal) jusqu’à parfois se déchirer (comme un Carambar). On parle respectivement de matériaux fragiles et ductiles. Évidemment, la limite n’est pas toujours si simple: les métaux, notamment, peuvent également se fissurer; auquel cas la fissure elle-même s’amorce de façon ductile. Mais, dans tous les cas, l’endommagement commence à une échelle microscopique, autour de défauts, de cavités ou d’impuretés qui fragilisent localement le matériau. En ce qui concerne la fissuration, on a donc, dans un matériau soumis à de fortes contraintes, apparition de microfissures (de l’ordre du micron), qui convergent progressivement et se rejoignent pour former une macrofissure (visible à l’oeil nu) qui peut alors se propager et détruire l’objet. C’est ce qu’on appelle la coalescence.

A ce stade, il peut être bienvenu de justifier l’analogie avec des sociétés entières. Tout simplement, on voit bien que certaines sociétés sont fragiles, et que la moindre fissure y propage très vite pour l’amener à la ruine: ce fut le cas des printemps arabes. D’un autre côté, l’Angleterre est passé du féodalisme à la monarchie constitutionnelle progressivement, en quelques siècles. Elle a donc connu une déformation irréversible graduelle, la révolution de Cromwell, par exemple, ayant fait long feu. Il s’agit d’une société ductile, où les amorces de fissure s’arrêtent bien vite. Ces exemples amènent d’ailleurs une autre analogie: les matériaux/sociétés les plus rigides sont aussi les plus fragiles, tandis que les plus plastiques (la culture du dialogue des parlementaires anglais) sont plus ductiles. Mais il s’agit là d’exemples un peu lointains. Pour analyser la société française, il va me falloir aller un peu plus loin.

Tout d’abord, il faut bien voir qu’un des ingrédient du « succès » des révolutions arabes, fut la collusion d’intérêt entre une certaine jeunesse occidentalisée et les groupuscules islamistes, c’est à dire, n’ayons pas peur des mots, fascistes. Collusion qui ne dura pas, et les jeunes se mordirent les doigts d’avoir fait confiance à de tels alliés. Or cela n’arrivera pas en France. En effet, si le français est râleur, il n’a, quoi qu’on en dise, aucune sympathie pour le fascisme, et ceux qui qualifient comme tel le bijoutier qui a tué l’un de ses voleurs n’ont juste rien compris à cette notion politique. Le fascisme, c’est abdiquer sa liberté individuelle au nom de la nation, c’est marcher en rang et punir tout ceux qui s’écartent. Celui qui se fait justice lui-même est bien plutôt anarchiste (de droite), et risquerait une répression des plus dures dans un vrai état fasciste. Pendant la crise de 1929, la France a donc connu de rapides alternances gauche-droite (donc une plasticité à l’anglaise), mais le fascisme n’a pas vraiment fait recette: les Croix de Feu restèrent une initiative quasi isolée. L’arrivée au pouvoir de Pétain se fit sans l’assentiment du peuple, et, pour tous ceux qui disent encore que les français de l’époque étaient tous des collabos, précisons que les Juifs de France ont survécu à 75%, contre autour de 55% dans les autres pays occupés. Le succès électoral de Jean-Marie Le Pen (qui a consacré son mémoire de maitrise en droit à l’anarchisme en France après la Seconde Guerre Mondiale) est tout sauf un contre-exemple: ancien poujadiste, il était plus anar de droite que facho, et devait plus sa popularité à la provoc’ qu’à des appels à marcher au pas de l’oie.

Qu’en est-il donc aujourd’hui? Si l’on constate une similarité à la situation des années trente, crise et alternance politique, je ne suis pas sûr que cette plasticité suffira, cette fois. Car si le clivage droite-gauche existe bien, les deux partis dominants ont tout de même leurs points d’accord, qui se trouvent, malheureusement, être les aspects de la société qui emmerdent le plus les français. Citons par exemple: le contrôle de l’état sur tous les aspects de la vie, la création et l’entretien de castes privilégiées (journalistes, fonctionnaires, ayants-droits…) et un accommodement aux règles européennes (du genre « si ça me plait pas, j’adapte, mais si ça me plait, j’adopte sans me poser de question en disant qu’on a pas le choix »). Du coup, la plasticité de l’alternance ne suffit pas, et des microfissures apparaissent, sous la forme d’individus-inclusions se désolidarisant du matériau société, refusant de jouer le jeu; c’est à dire de croire les médias et le consensus de nos « élites », de se fondre dans l’idéologie ambiante de festivisme bobo ( Paris-Plage, spectacle de rue, art contemporain) mais aussi de se lancer dans des professions habituellement valorisées (fonction publique, ingénierie…) pour ne pas servir de kapos, ou tout simplement parce que de telles carrières ne sont plus considérées comme épanouissantes. Du coup, la France semble vivre dans une dépression continue et globale, et sa santé économique s’en ressent, d’autant que l’inefficacité du consensus politique n’aboutit qu’à… son renforcement. Eh oui, nos dirigeants ne peuvent envisager d’alternative, donc, tant que ça échoue, ils vont encore plus loin, car quand on n’a qu’un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous. Ils forment donc, dans leur décadence, une sorte de couvercle de plus en plus racorni sur les énergies bouillonnantes de la France, qui, quoi qu’en disent les pessimistes, est loin d’être foutue. Il suffit de regarder; l’énergie, les projets, l’intelligence sont partout, sous forme dormante, n’attendant que la fragilisation de cette croûte pour la faire sauter.

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Pourquoi donc les microfissures formées autour de ces individus ne coalescent donc pas? Eh bien justement parce qu’elles se croient isolées. Oh bien sûr, de tels individus, s’ils tiennent le coup, finissent par rencontrer des semblables et vivre en réseau, à l’écart du panoptique de l’État, mais cette coalescence reste locale. Or, justement, en mécanique, on n’arrive (plus ou moins, la technique n’est pas encore au point) à faire de la transition endommagement-rupture dans une pièce qu’en la prenant en compte dans sa globalité. En d’autres termes, ce qui manque à nos individus, c’est un projet commun à l’échelle (au moins) nationale. C’est d’ailleurs pourquoi le FN progresse dans les sondages, c’est le parti le plus crédible, aux yeux de certains, pour casser l’alternance PS-UMP. Sauf qu’il est malheureusement un peu trop bête pour nos individus autonomes qui, par définition, sont plutôt intelligents et sensibles. Alors quoi d’autre? Fonder une nouvelle formation politique? Rejoindre les imbéciles des autres partis, voire les rigolos de la Fédération Anarchiste? Dépoussiérer les momies de la famille royale? Pour ma part, je ne crois pas trop à une solution politique, qui ne ferait que retourner dans les mêmes travers. Comme dirait Mao, les lois ne sont guère que des « tigres en papier » sans réelle puissance si la volonté du peuple ne les soutient pas. On le voit bien avec le droit de la location immobilière et celui du travail: quels que soient les changements, la loi de l’offre et de la demande continue de permettre des abus (tout en créant par ailleurs des situations absurdes, comme des gens aux bons revenus incapables de louer, et des employés incompétents mais invirables). Du coup, la seule solution me semble être la fédération autour d’un idéal commun, mais de nature morale, indépendamment du fonctionnement de l’État. C’est à dire, pour utiliser les grands mots: la résurrection du trône de l’Empereur.

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Bien sûr, je ne parler pas de retour au féodalisme ou à l’Empire Romain, mais plutôt à ce que l’arcane de l’Empereur représente, c’est à dire l’idéal de la loi morale incarnée, idéal que les rois chrétiens utilisaient pour justifier leur pouvoir, mais que l’Église avait aussi créé, outre par complaisance politique, pour les canaliser. C’est ainsi que la hiérarchie féodale des petits seigneurs de guerre, plus proches de la Mafia que de l’idéal chevaleresque, évoluèrent au fil des siècles. D’abord par la soumission à un idéal moral (Paix de Dieu, autour de l’An Mil), puis par la fédération autour de buts communs (croisades), la constitution d’états-nations prenant progressivement le relai sur le plan politique. L’Empereur, relai terrestre du Christ-Roi et modèle des chrétiens baptisés, « prêtres, prophètes et rois » en ce qui concerne leur vie terrestre, est un poste sacré, au même titre que le Pape (aussi l’arcane V du Tarot) pour le Christ-Prêtre et, toujours dans le Tarot, l’Hermite (arcane IX) représente le poste du Christ-Prophète. Comment, me demanderez-vous? Eh bien en énonçant et incarnant la loi morale selon laquelle les Chrétiens sont sensés vivre, c’est à dire la loi du coeur que le Christ évoque pour remplacer la loi de Moïse (énoncée principalement dans les Nombres et le Deutéronome). Car si cette loi est, par définition, liée à la morale personnelle, donc suivie de plein gré, cela ne signifie pas qu’elle soit arbitraire. Il suffit pour cela de voir les exemples des autres religions abrahamiques, qui ont chacune une loi morale énoncée explicitement dans un texte sacré: les Juifs ont la fameuse loi de Moïse, et les Musulmans ont le Coran. Or, le simple fait que l’Islam ait été fondé par l’archange Gabriel, la « force de Dieu », nous indique que cette loi joue le rôle concret d’être une source de force pour ceux qui la suivent. D’où l’effet, souvent constaté et énoncé, qu’on est parfois plus libre – et, ajouterais-je, plus fort- en s’astreignant à une discipline qu’en faisant tout ce qu’on veut, ce qui peut nous livrer pieds et poings liés à nos propres passions. Mais la loi de ces religions provient d’une époque révolue, tandis qu’une loi incarnée est capable d’évoluer, de connaître des interprétations (soit une certaine forme de jursiprudence), au cas par cas, subjectives mais temporaires. Dans une perspective chrétienne, par exemple, une loi morale peut être réinventée constamment: il suffit de se baser sur les justifications et les principes sous-jacents à la loi deutéronomique, et les adapter à l’époque moderne, dans la grande tradition catholique. Voilà quel est le rôle de l’Empereur, et aussi celui de sa hiérarchie (rois, comtes, barons…), qui, à leur tour, interprètent la loi qu’il conçoit en fonction de leur propre subjectivité, mais aussi des spécificités de la culture, de plus en plus locale, qu’ils représentent.

L’empereur n’est-il donc qu’un ersatz de pape? Il suffit de voir ce que dit le Christ au sujet du divorce (« C’est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes; au commencement, il n’en était pas ainsi » Matthieu 19:8) pour comprendre que leur rôle est fondamentalement différent: la loi (donc l’Empereur) peut sous certaines conditions, autoriser/tolérer ce qui est contraire au Bien, ce qui est impossible pour le Pape: en tant que gardien de la doctrine, il n’a pas le droit de la contredire. Et c’est bien cette possibilité d’enfreindre la doctrine de façon justifiée et canalisée qui crée la force. Le Christ est descendu en enfer pour libérer les âmes de l’Hadès, c’est à dire qu’il est sorti de la Vie (donc du Bien) pour entrer dans le monde inférieur (donc des pulsions), afin de les amener au Ciel (donc d’en faire des forces du Bien). C’est exactement un des principes de base, et une des plus grandes forces historiques du christianisme: la conversion par l’empathie et le pardon. c’est aussi ainsi que Saül de Tarse, ennemi de l’Église, est devenu Saint Paul, un de ses piliers. Et Église actuelle, qui a bien une doctrine, mais pas de loi adaptée, ne peut plus autoriser explicitement ses fidèles à pécher (appelons un chat un chat) dans le but d’un plus grand bien. La conversion des forces pulsionnelles n’est plus possible sans l’Empereur. Et, si son trône est vide à l’heure actuelle, il continue d’exister, sous forme occulte, attendant son retour, qui n’est peut-être pas si loin que ça, d’ailleurs. Benoit XVI, en démissionnant du poste du Pape pour se retirer dans l’ombre, a très probablement recréé le poste de l’Hermite, et le Pape se désengage de ce qui ne concerne pas la doctrine, devenant moins catégorique sur les questions de choix de vie. Bref, des trois postes, il y en a désormais deux, et ils préparent de la place au troisième. D’un autre côté, nous avons nos micro fissures qui attendent leur idéal supérieur pour se fédérer, et finalement se libérer.

Bien sûr, tout cela parait complètement fou, mais après tout, ce qui est sagesse auprès de Dieu est folie auprès des hommes, alors qui sait? De toute façon, les choses ne se feront pas en claquant des doigts. Mais la promotion de l’idéal de loi morale, la conscience d’unité (de classe?) des individus qui cherchent la Vérité sous toutes ses formes, qu’elle soit intellectuelle, sentimentale, ou économique, peuvent cheminer progressivement. Les individus, ou les micro-réseaux peuvent se fédérer. Difficile de voir, à l’heure actuelle, plus qu’une vague direction. Mais comme dit le proverbe chinois, même le plus long des voyages commence par un premier pas.