La flèche du temps

progres-4[1]

 

Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

************

 

Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

************

 

En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

************

 

En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

Publicités

Veuillez nous excuser pour cette interruption

horloge-ortf_1

Pfff… y’a des moments comme ça, on y arrive pas. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquent, mais pas vraiment d’énergie pour le faire. Ou bien plus probablement, les idées ne sont pas assez bonnes pour couler de source, d’elles-mêmes, sans trop bosser. Comme dirait Henri Salvador, » y’en a qui courent après le travail, moi, le travail me court après, et il n’est pas près de me rattraper »

Ben tiens, à propos de citations, il parait que Thomas Edison aurait dit: « le génie, c’est 10% d’inspiration, 90% d’inspiration ». Bon, sauf qu’on peut se demander de quelle autorité il parlait, ayant été principalement un homme d’affaire et ayant passé sa vie à voler des brevets à ses employés, notamment le réellement brillant Nikola Tesla. Et puis de toute façon, je déteste cette manie des citations, quand elles remplacent le raisonnement (au lieu d’illustrer avec finesse le propos comme je le fais plus haut, bien sûr). Une formule sympa, un personnage célèbre faisant office de seul argument (appel à l’autorité), et hop, ça roule. Facile à partager par mail, blog ou post facebook. Le degré zéro de la réflexion.

D’ailleurs, pour rester dans les voleurs, pas plus tard qu’hier, je suis tombé sur un poste de blog à la gloire d’Einstein (qui selon toute vraisemblance a pompé la relativité restreinte sur Henri Poincaré sans le citer), avec une liste de formules sentencieuses, genre le fameux « Je sais que deux choses sont infinies, l’univers et la bêtise humaine; encore que pour l’univers, je ne suis pas si sûr, lol ». Vraiment, Bébert? Tu as vraiment eu 14 ans toute ta vie? Enfin, peut-être est-ce apocryphe. Les gens aiment tellement te citer que des fois, ça déborde. Moi, à la rigueur, je préfère citer Jean-Claude Van Damme; c’est aussi con, mais au moins je ne le prends pas au sérieux.

De toute façon, Bébert, quand on voit que tes principales œuvres sont toutes sorties la même année, moi je dis, ça sens le coup de chance. D’autant que tu es Poissons comme moi, né à un jour d’écart et avec pas mal de planètes en commun. Si on était du genre à bosser comme le Taureau Poincaré (qui, pour le coup, était vraiment un esprit universel, qui a pondu de la vraie philosophie au lieu de citations pour cartes postales), ça se saurait. Et puis bon, pour un génie, je trouve qu’en dehors de cette fameuse annus mirabilis 1905 ton activité est un peu légère. A part abandonner femme et enfants pour épouser ta cousine, bien sûr.

Ah là là, encore un juif qui sert de bouc émissaire; voilà qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Bon, j’arrête là. En tous cas, moi, je préfère rester sur l’inspiration que la transpiration, même s’il faut bien admettre ici que c’est en transpirant un peu sur le thème de de sécher que l’inspiration est venue. Alors bon, d’accord, admettons: juste un peu de transpiration, histoire de relancer le cycle.

 

« J’adore les cacahuètes. Tu bois une bière et tu en as marre du goût. Alors tu manges des cacahuètes.[…] Et après tu as de nouveau envie de boire de la bière. Les cacahuètes c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme. »

Jean-Claude Van Damme

 

Complexité

300px-Piping_system_on_a_chemical_tanker[1]

Un commentaire sur l’article précédent me reproche de simplifier le problème (mélange entre tradition et mystique chrétienne) à l’extrême, ce qui sous-entend que le problème serait plus complexe que ce que j’en disais. J’avais demandé une explication au commentateur, qui n’en a pas fourni; à vrai dire, il s’agissait de fausse modestie de ma part, car j’étais à peu près certain que cela se passerait ainsi, tant l’invocation de la complexité n’est, mis à part les rares cas où elle sert d’introduction à un exposé substantiel, rien de plus qu’ aveu d’impuissance à penser.

Que de fois ai-je entendu dans la bouche de professeurs, journalistes, ou autres cuistres, cette petite phrase: « on ne peut pas en dire grand chose, c’est un sujet complexe! ». Ben tiens. Complexe, la baisse de part de marché de Renault? Non; les voitures sont moches et chères, donc personne n’en veut. Facile.  Encore qu’il existe parfois une réelle complexité, mais qui est purement artificielle. En effet, la complexité nait de vouloir concilier des exigences contradictoires. Sauf que, de plus en plus, la contrainte numéro un à laquelle se heurtent toutes les organisations, c’est un fatras de normes stupides qu’elles s’imposent de respecter, soit à cause de réglementations toujours plus lourdes (merci l’Europe) soit à cause de nos chères élites à qui on apprend à créer des bonnes pratiques (merci les grandes écoles). Et entre gens habitués à la masturbation intellectuelle, autant dire que la course à l’armement peut durer longtemps.

L’École Normale Supérieure a-t-elle compté le moindre penseur qui compte, parmi les Sartre, Derrida et autres imposteurs? La science physique produit-elle encore autre chose que des puits à subventions et du grain à moudre pour Science et Vie? Nos patrons polytechniciens, payés 4 ans par l’État, sabordent notre industrie en délocalisant comme on leur a appris à l’école, mais arrivent-ils seulement à redresser financièrement leurs boîtes? Nos hauts fonctionnaires sciencepotards retardent-ils le moins du monde la ruine du pays? Non. On ne leur a pas appris à penser, mais à produire du concept. Donc c’est ce qu’ils font. Du papier. Des articles de recherches. Des bouquins qui finissent au pilon au bout de cinquante exemplaires. Des normes. De la « bonne gouvernance », mot clé de ces dernières années au mépris total de la démocratie, qui tire précisément sa légitimité de l’irrationalité de la politique, qui est un art plus qu’une science.

Tout ce concept se renouvelle parfois, mais principalement s’entasse, au gré des ambitions et de la servilité. On ne fait rien d’utile, alors on pond son powerpoint, sa recommandation puis son process: narcissisme et conquête de territoire pour les hommes, fierté de crever le « plafond de verre » pour les femmes. Et l’action se sclérose, puis la pensée aussi; volontairement ou pas, on s’interdit de penser ce qui est impossible, et tout étouffe. Complexe, la dette de la France? Oui, quand on s’interdit de couper les vivres à des tas de parasites. Complexe, la crise en Ukraine? Bien sûr, si l’on se tient aux gentils et méchants désignés.

Sauf que se priver de liberté, c’est se priver de vie, et la pensée « complexifiée » ne devient pas plus contorsionnée (tant qu’elle reste honnête), mais simplement dévitalisée,  impossible. La phrase « C’est plus compliqué que cela » devient donc, de plus en plus, un râle d’agonie, tantôt pitoyable, tantôt pédant. Et pourtant, l’esprit d’analyse existe bien, et il sert bel et bien à gérer la complexité, mais pour la réduire, en compagnie de son binôme de toujours, l’esprit de synthèse, que la science moderne, comme par hasard, met de plus en plus au rencard.

Pourquoi croyez que le Christ, la Sagesse de Dieu, soit associé à la symbolique de l’épée? Parce que la pensée procède par séparation, discrimination, ce mot devenu, comme par hasard aussi, le grand démon du monde moderne. D’ailleurs, vous souvenez-vous comment la Bible voit la création du monde?

« Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres » (Gn 1, 3-4)

« Dieu dit: Qu’il y ait une étendue entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux. Et Dieu fit l’étendue, et il sépara les eaux » (Gn 1, 6-7)

« Dieu dit: Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse. Et cela fut ainsi. » (Gn 1, 9)

Bref, séparation de la lumière et des ténèbres, puis, au sein du magma primordial du commencement, séparation des airs, puis de la terre, des eaux; et c’est pourquoi les trois premiers jours de la Genèse sont appelés « jours de séparation » par les théologiens (les trois derniers, avant le sabbat, étant les « jours d’ornement »).

Bref, voilà le vrai rôle de l’esprit tranchant de l’analyse: séparer le magma primordial, « complexe » car eau, air, ténèbres et terre amalgamées, en un cosmos, un tout harmonieux.

Tout ça pour dire que je me moque bien de faire une analyse caricaturale, si cela me permet au moins de construire un concept, non pas une norme figée mais un outil de compréhension du réel confrontable à l’expérience et au débat, quitte à évoluer par la suite. D’autant que j’ai eu ma dose de cuistres et de petits chefs de l’intellect dans ma vie, ne sachant manier que l’argument d’autorité. Moi, je trace ma route, la liste de mes articles s’allonge, donc si tu veux me clasher, va t’en falloir un peu plus sous la ceinture, gros.

L’Art Royal

alchemical_laboratory

Des lecteurs particulièrement attentifs l’auront remarqué; ces temps-ci, il est souvent question d’astrologie sur ce blog. Il me semble toujours important de rester généraliste, mais que voulez-vous, entre mon inspiration propre et les intérêts des lecteurs, certains sujets se trouvent privilégiés. Non pas que je perçoive un quelconque revenu de ces articles, mais je ne vois pas trop l’intérêt de prêcher dans le désert, ni de faire la sourde oreille aux besoins de mes contemporains. Nous ne sommes pas sur la scène rock, le faux dualisme soupe commerciale/indépendance autiste (oui, il s’agit bien d’un « u », pas d’un « r ») ne passera donc pas! Alors, faisons un exercice de science-fiction: que se passerait-il si je virais au 100% astro?

En fait, il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination, tant les blogs et même les sites sur le sujet sont nombreux. On compte donc des bibliothèques complètes des significations des planètes en signes et maisons (les sites anglophones sont même encore plus étoffés), voire des banques de données de thèmes de célébrités, des générateurs de thème et j’en passe. On y trouve souvent une qualité de mise en page et d’exhaustivité tous professionnels, ce que confirment la présence de nombreuses pubs de voyance, quand le site ne propose pas lui-même des services (interprétation ou formation), qui d’ailleurs dépassent souvent la seule astrologie occidentale pour déborder dans d’autres formes de divination (tarot, runes etc.). Bref, la concurrence a une longueur d’avance, mais rien qui ne soit rattrapable avec un peu de boulot; mais, d’un autre côté, et malgré son histoire millénaire, on peut légitimement se poser la question du bien fondé de l’astrologie, en se basant sur le double magistère de la science et de l’Église.

La première a rejeté les sciences traditionnelles occidentales vers le XVIIe siècle. Depuis, on ne cesse de trouver des charlots illuminés pour prendre la méthode matérialiste pour une philosophie en soi, ce qui les fait disqualifier l’astrologie sous prétexte qu’elle ne peut pas s’expliquer par la gravité. Ce qui est assez cocasse quand on se rend compte que celle-ci n’est qu’un modèle explicatif: de portée infinie, plus rapide que la lumière, non soumise à la théorie des quanta et fonctionnant sans particule connue, la première (chronologiquement) des « forces fondamentales » tient obstinément tête au modèle standard de la physique. Ce qui n’empêche bien sûr pas ces cuistres de nous apprendre la vie en arguant que ce n’est qu’une question de temps avant que cette énigme soit résolue en même temps, probablement que celle de l’énergie noire, terme poli pour dire que 68% de l’énergie de l’univers échappe à la science. 68%; ça veut dire un peu plus de deux tiers. Loin de moi l’envie de m’ériger en donneur de leçons, quand on se pose en arbitre de la vérité, il me semble que le minimum serait de balayer devant sa porte.

La seconde, quand à elle, trouve encore des forces dans son agonie pour se tirer une balle dans le pied en parlant de « superstition » à tout bout de champ, en oubliant que la physique est assez loin d’isoler la particule responsable de la présence réelle du Christ dans le Saint-Sacrement. L’argumentation peut prendre plusieurs formes, souvent basées sur une inculture crasse, mais le grand favori est de se baser sur l’Ancien Testament pour disqualifier toute forme de divination, ce qui a l’avantage d’être une belle opportunité de défoulement: pensez donc, il s’agit de la seule occasion qu’il reste de citer directement la loi mosaïque au lieu de devoir prendre du recul. Avec l’homosexualité, par exemple, on va préférer parler de dissociation entre sexualité et reproduction, plutôt que de citer le Lévitique (« Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable; ils seront punis de mort: leur sang retombera sur eux » Lv 20:13); ça passe mieux, dans le monde moderne. Heureusement que les rapports de force sont là pour apprendre la charité à ceux qui s’en font les chantres, mais l’astrologie n’ayant pas de lobby, elle peut continuer à s’en prendre plein la gueule sans problème: c’est une cible acceptable.

Face à cela, l’activité astrologique sur le Net vaque à ses affaires sans trop de préoccupation. Mais pour ma part, je ne peux pas m’y résoudre tout à fait car les critiques faites à cette discipline vénérable ne sont pas toujours illégitimes. Le « prince des astrologues » Claude Ptolémée, au IIe siècle ap. J.C., répondait (déjà) à de nombreuses objections que l’on pouvait lui faire et qui en fait recouvraient (déjà) celles de nos sceptiques modernes, tout en étant souvent bien plus fines. Mais où en sommes-nous aujourd’hui? Quelle différence y’a-t-il entre un art pratiqué par les prêtres les mieux instruits au bénéfice des rois et des sites web pour midinettes recensant les thèmes astraux des moindres starlettes du moment?

Après sa quasi disparition au siècle des Lumières, l’astrologie est revenue en force au XXe siècle. Certains auteurs, comme Michel Gaucquelin et André Barbault, tentèrent de lui donner un caractère plus scientifique, ce qui part d’une intention louable, mais me semble intenable. L’astrologie ne peut reposer sur une simple observation, aussi minutieuse soit-elle, car cela ne peut aboutir qu’à figer la signification des astres, et à condamner le consultant à une forme de fatalisme. L’un et l’autre ne peuvent être évités qu’en tâchant de saisir les archétypes éternels derrière les significations des astres et constellations, en transcendant leurs expressions concrètes pour aboutir à un modèle, fluide et cohérent, expliquant au mieux les observations. C’est d’ailleurs la base de toute science, à ceci près que l’on ne travaille pas avec des formules mathématiques mais avec des symboles mythologiques. Il s’agit donc d’une praxis œuvrant dans un contexte toujours unique et nécessitant de soumettre constamment les méthodes acquises à la sensibilité; en un mot, un art.

L’astrologie et l’alchimie sont toutes deux appelées « arts royaux »; ce sont en fait deux branches de l’Art Royal unique qui est l’hermétisme, art de la synthèse et lui-même synthèse des sciences traditionnelles de l’Occident. L’une ne va pas sans l’autre: car l’astrologie seule étudie les influences planétaires, tandis que l’alchimie qui vise à transformer ces influences, représentées par des métaux, en or et en gemmes, c’est à dire à les défaire de leur expression naturelle (ce que l’alchimie appelle humides radicaux) pour en faire de réelles forces à la portée de la personnalité. C’est un des sens de la pierre philosophale: l’or qui transforme les métaux même les plus vils en or, c’est la synthèse des forces au service du centre de la personnalité, représentée par le Soleil. Prenez l’alchimie seule, et vous obtenez une proto-chimie. Prenez l’astrologie seule, et vous ne pouvez guère que faire les horoscopes de magazines féminins, ou bien diagnostiquer le mal sans pouvoir le soigner.

Bref, écrire sur l’astrologie, oui, mais sans le lot complet des sciences traditionnelles, il y a de quoi se retrouver vite limité, et les critiques de la science et de la religion ont au moins le mérite de le rappeler. D’où l’intérêt de garder le dialogue ouvert; mais comme, pour reprendre Aristote, on ne peut discuter qu’avec des gens qui acceptent la discussion, l’hermétiste ne peut guère le faire qu’à l’intérieur de sa propre tête.

2014

Quenelle(s) Lyonnaise(s) - Photo Studio

Mes meilleurs voeux pour la nouvelle année. Je sais pas vous, mais pour moi, cette année commence bien. Si 2012 était l’année de la lose et 2013 l’année de l’ascèse, 2014 ne rime pas avec grand chose, mais devrait être un bon cru. J’aimerais profiter de cette occasion pour honorer ceux qui font que l’histoire a bien un sens, au lieu d’être une bête succession de jours où « ce qui fut, cela sera, ce qui s’est fait se refera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1,9), à commencer bien sûr par cet aventurier des temps modernes qu’est Dieudonné M’Bala M’Bala, l’homme par qui la France reprend enfin son statut de phare pour les peuples opprimés, sans parler de la formidable publicité qu’il fait à la cuisine lyonnaise.

Vous trouvez que j’exagère? Pourtant, voilà un homme qui aurait pu tracer sa route tranquillement tout en restant honnête. Continuant sur la lancée de son duo avec Elie Semoun (des années que l’on imagine bien pénibles pour un antisémite notoire!), il pouvait connaitre la gloire du cinéma, les fêtes Canal+ et autres, et pourtant le voilà qui prend, mine de rien, des risques, pour faire ce qu’il estime être le Bien. Que voulez vous, il y a des gens qui réagissent comme ça à force de vivre dans un pays sclérosé par les abus d’une élite bête, méchante, inique et à moitié folle, allez savoir pourquoi. Et le voilà le point de mire des politiciens, des médias, et sa renommée passe même les frontières. Comparé à tous les comiques actuels qui n’assurent même pas le minimum syndical de distraction (sans parler du devoir sacré du bouffon qui est d’égratigner les puissants), il mériterait bien la Médaille du Travail!

En tous cas, je souhaite aux politiciens volant avec zèle au secours de leurs réseaux de la dignité humaine un bon appétit, en leur recommandant de ne pas se goinfrer de quenelle sauce camerounaise; car c’est un plat assez étouffe-chrétien, pouvant provoquer l’asphyxie de crédibilité puis, rapidement, la mort politique par excès de ridicule.

Ouverture

A force de parcourir la blogosphère, m’accrochant aux (parfois rares) publications des (encore plus rares)  blogs qui éveillaient mon intérêt, j’ai fini par me rendre compte que deux choses me manquaient. D’une part je ne participais pas, et mes propres idées restaient lettre morte. D’autre part, la plupart des blogueurs que j’apprécie sont lucides et intelligents et donc, presque fatalement, pessimistes et désespérants.

Du coup, réussissant le tour de force d’être à la fois cynique et naïf, j’ai décidé de faire d’une pierre deux coups en ouvrant ce blog.  Mon intention est de créer un espace de détente. Je laisse d’autres auteurs, plus guerriers que moi, aller au front contre le monde moderne, si ça leur chante. Quant à moi, j’écrirais pour ceux, qui, à commencer par moi, ont besoin d’espoir, tout en tâchant d’éviter (comme le titre de cet article l’indique, là encore) la facilité et le cucul new age.

Ça ne s’annonce pas facile, mais après tout, si l’espérance ne demandait pas d’effort, elle ne serait pas une vertu.