L’Âge d’Or

357px-Polidoro_da_Caravaggio_-_Saturnus-thumb[1]

Mes biens chers frères, comme vous le savez certainement, nous sommes entrés dans le temps de l’Avent, qui prépare la naissance du Christ à Noël. Cependant, vous savez certainement aussi que cette fête a des origines païennes. Fête du Soleil Invaincu (pour marquer le solstice d’hiver) avant la conversion de l’Empire Romain au christianisme, on y célébrait, encore auparavant, les Saturnales (après tout, le Soleil entre alors dans le signe du Capricorne – domicile de Saturne). La statue du dieu, recouverte toute l’année de lourdes chaînes de plomb (métal associé à la planète), en était alors libérée pour la semaine précédant le solstice, et un carnaval similaire à notre mardi gras envahissait les rues: festivités, farces et même une liberté temporaire vis à vis de l’ordre établi. Mais écoutons le principal intéressé:

Ma puissance se borne à sept jours : ce temps écoulé, je redeviens simple particulier, comme qui dirait un homme du peuple. Mais, durant cette semaine, il ne m’est permis de m’occuper d’aucune affaire soit publique, soit privée. Boire, m’enivrer, crier, plaisanter, jouer aux dés, choisir les rois du festin, régaler les esclaves, chanter nu, applaudir en chancelant, être parfois jeté dans l’eau froide la tête la première, avoir la figure barbouillée de suie, voilà ce qu’il m’est permis de faire. Mais les grands biens, la richesse, l’or, c’est Jupiter qui les donne à qui il lui plaît.[…]

Jupiter fait aller le monde avec mille tracas, à l’exception de quelques jours, où il me rend la royauté aux conditions que je t’ai dites, et je reprends le pouvoir, afin de rappeler aux hommes comment on vivait sous mon empire. Tout poussait alors sans soins et sans culture : point d’épis, mais le pain tout préparé et les viandes tout apprêtées ; le vin coulait en ruisseaux ; l’on avait des fontaines de lait et de miel ; tout le monde était bon et en or. Telle est la cause de mon empire éphémère : voilà pourquoi ce n’est partout que bruit, chansons, jeux, égalité parfaite entre les esclaves et les hommes libres ; car, sous mon règne, il n’y avait pas d’esclaves.

Lucien, Saturnales

Cet « empire » passé, c’est l’Âge d’Or de l’antiquité romaine, période où Saturne est exilé sur la Terre après avoir été vaincu par son fils Jupiter (du moins selon les versions les plus connues, mais Lucien ne semble pas de cet avis). Il règne alors, en compagnie du roi Janus qui l’accueille. En remerciement, le dieu lui offre un deuxième visage, avec le pouvoir de voir le passé et l’avenir.

Cette association entre Saturne et une forme d’ivresse collective semble bien rappeler le lien du dieu ( et de sa planète) au caractère mélancolique, dont je parlais précédemment (et dont Aristote disait qu’il était similaire à l’action du vin). Quant à l’Âge d’Or lui-même, et à sa manifestation annuelle, il me semble bien qu’il faille y voir l’archétype mythique du kairos, du temps de l’occasion.

En effet, comme je le faisais remarquer tantôt, le monde antique était livré à la fatalité. On ne rigolait pas forcément tous les jours, et la vie avait une dimension tragique. Heureusement, tout n’était pas absolument figé. Aristote explique, par exemple, que si le monde des corps célestes (au delà de la Lune) est complètement ordonné et prévisible, le monde terrestre (sublunaire) l’est moins, ce qui ménage aux hommes une chance de changer le cours des choses. Or, le cours des événements étant dicté a priori par la fatalité, le kairos est le temps durant lequel une possibilité nouvelle, permettant un choix réel, apparait. Une croisée des chemins, ce qui ce dit en grec: krisis.

Il s’agit donc en fin de compte de faire mentir la destinée, et, par là même, de renverser l’ordre établi. Or, nous venons de voir, il s’agit précisément de la spécialité de Saturne. Et c’est bien ce que semble lui faire dire Lucien:

LE PRÊTRE. […] je voudrais bien savoir quels sont les biens que tu peux m’accorder.

SATURNE. Ils ne sont ni médiocres, ni à dédaigner, même en les comparant au pouvoir absolu, à moins que tu estimes peu de chose de gagner au jeu, de voir le dé des autres amener l’unité, tandis que tu retournes toujours le six. Que de gens ne mangent à leur appétit que grâce à ce dé propice ! Combien d’autres se sont sauvés tout nus du naufrage, pour avoir échoué contre l’écueil de ce dé ! Et puis quel plaisir de boire à son gré, de passer dans un festin pour le plus habile chanteur, de faire plonger les servants dans un bain d’eau froide pour expier leur maladresse, de s’entendre proclamer vainqueur, de recevoir des saucisses pour prix ! Et puis encore être choisi pour roi à l’unanimité par la puissance des osselets, ne subir aucun commandement ridicule et les imposer aux autres, obliger l’un à se dire tout haut des injures, un autre à danser nu, à faire trois fois le tour de la maison en portant une danseuse dans ses bras : ne vois-tu pas là des preuves de ma munificence ?

Et voici qu’ensuite la notion d’occasion apparait:

Si tu te plains que cette royauté est feinte et éphémère, tu es un ingrat, puisque, tu le vois, moi qui accorde ces privilèges, je n’ai qu’un empire de courte durée.

On le voit bien: les Saturnales elles-mêmes, souvenir de l’âge d’or, sont un kairos, et le mélancolique, c’est à dire le suivant de Saturne, est l' »homme du kairos, de la circonstance », comme le dit Aristote.

Le kairos est aussi associé à un temps hors du temps, paradisiaque, dans le Nouveau Testament, où il est le mot désigné pour signifier l’arrivée du Royaume des Cieux, comme dans l’Évangile de ce dimanche, mes biens chers frères (Marc 13, 33-37):

En ce temps là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand ce sera le moment [GR: kairos]. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

(Bon, je triche, j’avais eu vent de cette référence il y a déjà plusieurs jours, sur un livre pas franchement d’actualité. Mais bon, voilà un bon exemple d’occasion saisie au vol)

Cet exemple est parlant, car elle nous permet de mieux percevoir ce qu’est le kairos. En effet, dans le christianisme, Dieu est la source de toute existence, ce qu’Aristote appelait le moteur immobile du monde (l’identification ayant été faite par saint Thomas d’Aquin). Les hiérarchies célestes et l’homme, dans ce cadre sont alors des moteurs mûs, c’est à dire qu’ils agissent dans le monde à conditions d’être eux-mêmes reliés à et entrainés par le moteur premier. Or, c’est précisément ce lien qui est rompu par le péché originel, l’homme devenant ainsi simple mobile, jouet des forces du monde mais sans prise sur elles.

L’œuvre du Salut consiste précisément à rétablir ce lien, pour que l’humanité redevienne partie prenante de l’ordre du monde, grâce à la communion au Christ. Et c’est bien cette communion qui prend place lors de la « venue du maître » dont parle l’évangile. Un tel évènement est donc bien d’un kairos similaire à celui des Romains, d’une fenêtre sur un Âge d’Or, à la différence près qu’il est orienté vers l’avenir et non pas le passé: c’est un kairos eschatologique, porteur d’espérance, et non pas de nostalgie. Il peut s’agir de la parousie, mais pas seulement: ce peut être des moment des grâce, durant lesquels Dieu parle de manière toute particulière, promettant de grandes grâces à ceux qui savent écouter.

Quelles sont donc les conditions pour saisir le kairos? Le caractère mélancolique, apparemment: permettant le détachement, il évite de se laisser entraîner par l’écume des choses, et de sentir les instants réellement exceptionnels. Facteur de gravité, c’est à dire de poids dans les actes et de concrétisation (la bile noire était l’humeur liée à l’élément de terre, c’est à dire de la matière et de la condensation), elle permet de plaquer au sol le petit génie ailé du kairos, en donnant l’impulsion et la force d’agir.

Mais ce n’est pas tout. N’oublions pas que Saturne était accompagné de Janus, l’homme aux deux visages, incarnation de la vertu de prudence (phronesis), c’est à dire du bien agir. Mais j’en parlerais peut-être un autre jour; il se fait tard.

Publicités

Une réflexion sur “L’Âge d’Or

  1. Le Touffier dit :

    Monsieur l’Ingénieur Chamane,

    Je suis de plus en plus convaincu de ne pas lire ce que vous souhaitez écrire, et je suis chaque fois bluffé de lire ce que je n’ai jamais réussi à formuler.

    Mon caractère mélancolique m’avait conduit à rechercher sa formulation dans les théories psychologiques ou dans la littérature du 19° siècle.

    Or le point commun de toutes les approches qui m’étaient offertes était la baisse de l’énergie vitale, la psychasthénie. Je n’ai jamais trouvé associées l’énergie débordante que je devais contrôler et la mélancolie qui l’accompagnait.

    Et lorsque vous parlez du détachement et de l’écume des choses, j’avais toujours souhaité pouvoir gouter à cette écume qui semblait tant réjouir mes contemporains, alors que je ne savais voir que la vague qui les entrainaient sans qu’ils semblent s’en soucier.

    C’est très surprenant de constater des idées se matérialiser au contact des vôtres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s