Audaces fortuna juvat

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Tiens, il parait qu’il y avait tantôt une série de conférences sur le thème de l’audace à la Cité de la Réussite(dont nous apprenons donc au passage l’existence, et ce depuis 1989; d’où la prospérité éclatante de l’économie française depuis les années 90). Et ils n’ont pas daigné m’inviter, les cuistres, comme si l’ingénieur chamane pouvait ne pas avoir de sublimes lumières à dispenser à ce sujet, comme sur tout les autres!

Enfin, il faut admettre que je ne faisait pas le poids devant un tel aréopage de punks, de rebelles, de bouillants Achilles parmi lesquels on compte à la pelle: des normaliens, polytechniciens, sciencepotards, un « chirurgien de formation, urologue, également diplômé de Science Po, d’HEC et de l’ENA » (excusez du peu) et Jacques Attali, sans parler de ces brûlots que sont la SNCF et le CEA. A tout seigneur tout honneur, c’est bien sûr Carlos Ghosn, le comptable en chef de chez Renault, qui ouvre le bal en parlant de la « prise de risque en entreprise ». C’est vrai que, sous ses airs de cost killer tatillon, il est plus qualifié qu’il n’en a l’air: passer de la Twingo (petite, jolie, originale) à la Twingo 2 (grosse, moche et sans âme), il fallait effectivement oser, je veux bien l’admettre.

Bref, voici ce que vous n’auriez pas eu à la conférence: l’aspect mythologique de l’audace. La formule de Virgile qui sert de titre à cet article en évoque, à travers la déesse Fortuna, une vision assez impersonnelle. Dans un monde où le destin est figé et décidé par les dieux, les humains sont peu maîtres de leur vie. La seule façon, ou presque, de peser dans la balance universelle, est de saisir les occasions créées par la Déesse de la Chance, ces moments de basculement que les Grecs ont appelé kairos. Ce temps, qu’on appelle « temps de l’occasion », est représenté par un jeune homme chauve, à part une mèche de cheveu sur le front: l’audacieux est celui qui le voit, et sait le saisir à temps; une fois qu’il nous tourne le dos, l’arrière de son crâne, lisse, n’offre plus aucune prise.

On peut trouver cruelle cette vision, qui implique un nombre incalculable d’occasions ratées, faute de voir le kairos à temps ou de le saisir rapidement. Certes, la vie n’est pas facile pour ceux qui réagissent toujours trop tard, mais au moins l’existence de ces occasions est-elle porteuse d’espérance. On peut les voir comme autant de brèches possibles dans la règle générale de la vie humaine qui, pour les Grecs, est l’obéissance à la volonté des dieux, la fatalité.

S’il y a des gagnants dans cet ordre du monde (ceux qui naissent et demeurent riches, beaux et en bonne santé), il n’offre par contre que peu d’échappatoires à l’immense majorité des autres. D’où la naissance de la tragédie grecque, conçue comme un défouloir (Aristote parle de catharsis, c’est à dire d' »épuration » des passions) ou des philosophies, ancêtres du développement personnel, que sont par exemple l’épicurisme (apprendre à savourer même les plus petits plaisirs de la vie) ou le stoïcisme (serrer les dents, et apprendre à aimer son destin).

Certains modernes, comme Nietzsche, admirent chez les anciens cette disposition (appelée « sens du tragique » par Alain de Benoist), et critiquent les consolations promises par le christianisme, considérées comme illusoires et infantiles. Il me semble, cependant, qu’ils négligent les innombrables témoignages d’amertume du monde antique face à cette situation. Les mythes européens gardent la trace de ce qu’on appelle aujourd’hui des doubles contraintes. et qui, dans leur langage, se traduisait par des ordres divins ou magiques contradictoires et ambigus. Le héros celte Cuchulainn est soumis à deux geis (interdictions magiques) lui interdisant, respectivement, de refuser l’hospitalité offerte par une femme, et de manger du chien. Ses ennemis l’ayant appris, une sorcière l’invite à manger et lui sert une généreuse portion de meilleur-ami-de-l’homme: quoi qu’il fasse, il est condamné. De même, dans La Walkyrie de Wagner, l’héroïne Brunehilde reçoit un ordre du dieu Wotan donné à contrecoeur; elle décide de suivre la volonté profonde de ce dernier (dont elle est une émanation – une hypostase) plutôt que la lettre de l’ordre, ce qui lui vaut d’être déchue de sa divinité en punition.

Cette vision d’un monde d’où le changement est banni s’exprime également, philosophiquement, par la philosophie de Parménide, mis en scène dans le dialogue éponyme de Platon, pour qui l' »être est, et le non-être n’est pas ». Par conséquent, tout changement ne serait qu’illusion, car rien ne peut advenir qui n’existe pas déjà. C’est cette vision du monde qui nous a donné les paradoxes de Zénon, élève de Parménide. Enfin, la Bible exprime également ce sentiment à travers l’Ecclésiaste (qohèleth, l' »homme de l’assemblée »), généralement identifié au roi Salomon:

Paroles de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem.
Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera.
Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.
Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre.
Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.
Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés.
Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.
(Ecclésiaste 1, 1-11)
Voilà donc la vision du temps et du destin qu’avaient les anciens. Néanmoins, ils pressentaient des « portes de sorties » à ce état des choses, associées à des types humains ou mythiques particuliers. Cet article commençant à s’allonger et à trainer (mais il fallait bien ça, je pense, pour situer les choses), je les détaillerai plus tard.
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4 réflexions sur “Audaces fortuna juvat

  1. Le Touffier dit :

    Monsieur l’Ingénieur Chamane,

    Les commentaires de blogs servant avant tout à placer leurs auteurs sous les projecteurs, je ne résiste pas à cette vanité.

    Grâce à votre article limpide, je viens de lire la transcription écrite de pensées qui stagnaient, autant de brouillons mal formulés. J’ai enfin compris pourquoi les notions de Bien et de Beau des Platoniciens m’avaient toujours semblées une geôle de l’esprit. Et pourquoi les Stoïciens m’agacent un peu en me rappelant qu’il faut manger ses épinards, parce qu’il n’y a rien d’autre à déguster.
    Quand au « Les derniers seront les premiers », je lui préfère « Ce qui est pris n’est plus à prendre. »

    L’exhortation des meneurs à l’esprit d’entreprise reflète les conséquences de leur système de sélection, basé sur la soumission et le formatage. Comme le révèle Ken Richardson http://www.youtube.com/watch?v=iG9CE55wbtY, l’école tue la créativité. Or, les entreprises ont besoin de créativité, celle qui fait défaut aux heureux élus de leur système de sélection.

    Mes références sont plus populaires, je retrouve dans le film Le Maitre de Guerre, la même opposition entre la soumission infligée et l’appel à l’initiative.

    Highway : Now it’s my will against yours and you will lose. So don’t forget, 0600. That’s six o’clock in the morning for those of you who don’t habla.

    Highway : Drop your cocks and grab your socks! Off your ass and on your feet. Let’s move. Knees to the breeze in 5 minutes.
    Profile : It’s Goddam 5 o’clock. You said six!
    Highway : So I lied. So I can’t tell time. So maybe some communist bastard’s going to make an appointment pop you a new asshole in your forehead. You’re Marines now. You adapt. You overcome. You improvise. Let’s move. Four minutes!

    La suite, la suite, la suite.

  2. Le Touffier dit :

    Monsieur l’Ingénieur Chamane,

    Existe-t-il une solution pour éditer ses propres commentaires ?
    L’absence de balise fermant l’italique après Le Maitre de Guerre, rend la présentation de mon précédent commentaire incertaine.

  3. Winston Smith dit :

    J’aime bien l’idée de « portes de sorties » . Hâte de lire la suite …

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