La lutte finale

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Ben tiens, je découvre encore une invention française qui n’a eu de postérité qu’après avoir été récupérée par un autre. De quoi s’agit-il? Eh bien du concept de lutte des classes.

Évidemment, tout le monde connait cette idée du célèbre Karl Marx et de l’un peu moins célèbre Friedrich Engels, selon laquelle le moteur de l’histoire serait l’affrontement de classes sociales, oppresseurs cherchant à exploiter toujours plus des opprimés cherchant, eux, à mieux vivre. Et donc, ce concept est en fait hérité d’historiens et économistes français du début du XIXe siècle, et on le trouve notamment sous la plume de François Guizot, ministre durant la Monarchie de Juillet. D’ailleurs, Karl Marx lui en accorde le crédit, ainsi qu’à un autre français, Augustin Thierry. Sauf que ces penseurs français étaient des libéraux, et ont une vision de la chose un peu différente des socialistes, et ce sur deux points:

  • Les premiers exemples observés proviennent à la base de luttes ethniques. En France, Thierry voit dans la lutte entre la noblesse et le clergé d’une part, et le tiers-état de l’autre, une rémanence de la domination franque (l’aristocratie qui fournit nobles et haut clercs) sur les autochtones gallo-romains (le petit peuple). Cluzot, dans l’extrait cité plus haut, estime que l’immobilisme de la société asiatique vient de ce que ses classes se sont définitivement figées en castes. On pense donc à l’Inde, où les castes supérieures, kshatrya (guerriers) et brahmin (prêtres) revendiquent descendre d’envahisseurs Aryens, tandis que les castes inférieures (vaishya et sudra) sont indigènes.
  • Inspirés par l’Ancien Régime (on se situe au sortir de la Révolution Française), ils voient comme objectif de la lutte des classes une « recherche de rente » provenant de l’impôt, payé par la classe dominée (le tiers-état) et profitant aux dominants (noblesse et clergé). Cette conception est notamment formulée par le pionnier du libéralisme Frédéric Bastiat : « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Ce phénomène est bien entendu d’autant plus prégnant que l’État est fort, c’est à dire d’autant plus qu’il a de missions à mener.

Les deux points offrent bien sûr matière à réfléchir: pour le premier, force est de constater que l’immigration a largement changé l’ethnicité du prolétariat français, ce qui a coïncidé avec la fin d’une réelle volonté politique de faire du social. La fondation de SOS Racisme un an après le tournant de la rigueur du gouvernement Mitterrand, en 1983, retourne la lutte des classes en lutte des peuples. C’est là que nait le « beauf » c’est à dire la volonté de ridiculiser le prolo français inculte et raciste, tandis qu’aujourd’hui, le nouveau prolétaire ou son descendant, majoritairement musulman, semble se sentir davantage membre de l’oumma que d’une classe socio-économique (en tous cas, on les voit plus s’exprimer collectivement sur Gaza, ou le port du voile, que contre la désindustrialisation de la France).

Mais le deuxième point me semble plus intéressant. Alors que Marx (bon, du peu que j’en ai lu) ne s’intéresse à l’État que comme superstructure, c’est à dire comme construction idéologique destinée à masquer les lois de l’économie en action (c’est à dire la lutte des classes économiques), on le voit jouer ici un rôle plus central, un véritable enjeu. Or, c’est bien cet élément de plus qui nous fait comprendre les dérives du communisme et du socialisme.

Rappelons un fait: la société médiévale européenne était répartie non pas en deux classes (oppresseurs/opprimés) mais en trois: orantes, bellantes, laborantes; ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent. Or, cet ordre n’est pas né avec l’Église: ce n’est qu’un avatar du principe, identifié par l’anthropologue Georges Dumézil, d’une répartition tripartite des fonctions dans les sociétés indo-européennes: magie ou souveraineté (chez les indo-européens, le roi est avant tout un prêtre et un mage), combat, fécondité. Or, dans la lutte des classes marxienne, nous avons la troisième fonction (le prolétariat), la deuxième (bourgeoisie exerçant une violence économique). Mais où est la première, celle des clercs, des intellectuels qui conseillent la deuxième fonction, et incarnent l’autorité dont elle tire sa légitimité?

En fait, l’État n’a rien d’une structure secondaire: c’est le lieu naturel de ceux qui veulent vivre en exploitants sans se rendre coupable de l’exploitation elle-même. Le clerc est toujours symboliquement désarmé ou dévirilisé: du prêtre chrétien, à qui on interdit de faire couler le sang, au dieu nordique de l’autorité souveraine, Tyr, qui sacrifie sa main droite (celle maniant l’épée) dans la gueule du loup cosmique Fenrir. Mais, du coup, il doit bien vivre, et vit donc de rente. C’est pourquoi oublier la « recherche de rente » dans la lutte des classes, c’est oublier l’intérêt de la première fonction, la plus importante, celle qui contrôle l’intelligence, et donc les esprits.

Et de fait, qu’arriva-t-il aux régimes socialistes? Eh bien les gens intelligents, les braves gens qui conseillaient aux ouvriers de se révolter, tenaient objectivement la fonction de clercs, et ont agi en fonction: instauration d’un dogme marxiste, puis d’une quasi-religion d’état dans les pays où il s’est imposé, avec à la clé des accusations de révisionnisme, c’est à dire d’hérésie laïque. Pour finir, plus de capital, mais un État fort et donc, générant une forte rente, dont les premiers bénéficiaires sont sa destination naturelle: les clercs, devenus les fameux apparatchiks.

Et, bien entendu, dans la France de 2014, le prolétaire se fait rare (il disparait avec le travail), ce qui rend l’analyse marxiste plus compliquée; mais l’État est plus fort que jamais, ce qui rend la lutte des classes facile à comprendre dans l’optique de la recherche de rente. Il suffit de savoir qui paie le plus d’impôt, et qui en bénéficie le plus, ceux-ci étant, même pauvres ou modestes (assistés sociaux, professions protégées) plus ou moins alliés objectifs du système. Je pense que tout le monde se fera une bonne idée de ce que je veux dire.

Comment donc Marx, malgré ses observations fines, a-t-il pu laisser passer un détail aussi crucial? Peut-être s’agit-il d’un choix, ou d’une erreur de bonne foi. Peut-être, en bon Taureau, pensait-il que l’argent était un déterminant suffisant; avec Freud, autre Taureau qui explique le monde entièrement par le sexe, on a l’essentiel des motivations du signe ( il manque la nourriture; ça viendra peut-être). Ou encore, peut-être s’agit-il de son inconscient de classe de bourgeois, même déclassé. Avec la Révolution Française, la bourgeoisie détrônait la noblesse; avec la Révolution Communiste, elle détrône enfin le clergé pour asseoir son pouvoir totalement. Car, on le sait bien, les révolutionnaires sont souvent bourgeois: Lénine, Che Guevara, Fidel Castro, un des plus modestes étant Staline, qui fut par contre… séminariste, et fut encore plus clérical que d’autres, en créant un culte de sa personnalité.

Bref, la morale de tout ça, c’est, d’une part, qu’on ne devrait jamais trop s’éloigner des penseurs français; et d’autre part, que l’on sait désormais lier la recherche de rente de l’État et la fonction cléricale: conception de l’idéologie dominante et attribution de l’autorité. Du coup, si vous croisez, au hasard, un gouvernement qui réduirait toutes les dépenses sauf son propre train de vie, tout en passant son temps à vouloir modifier la culture de son pays au lieu de gouverner, vous saurez pourquoi.

 

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2 réflexions sur “La lutte finale

  1. Tu nous fais du Noam Chomsky, probablement à l’insu de ton plein gré : « Le boulot des intellectuels du courant dominant, c’est de servir en quelque sorte de « clergé laïque », de s’assurer du maintien de la foi doctrinale. Si vous remontez à une époque où l’Église dominait, c’est ce que faisait le clergé : c’étaient eux qui guettaient et traquaient l’hérésie. Et lorsque les sociétés sont devenues plus laïques […], les mêmes contrôles sont restés nécessaires : les institutions devaient continuer à se défendre, après tout, et si elles ne le pouvaient pas le faire en brûlant les gens sur le bûcher […], il leur fallait trouver d’autres moyens. Petit à petit, cette responsabilité a été transférée vers la classe intellectuelle – être les gardiens de la vérité politique sacrée, des hommes de main en quelque sorte. »
    http://fr.wikiquote.org/wiki/Intellectuel#Noam_Chomsky

    • Bah, je n’ai jamais lu Chomsky, mais je ne revendique pas l’originalité sur cette idée, qui n’est qu’une des bases de ma réflexion. L’idée vient d’Alain de Benoist, de Georges Dumézil, elle est évoquée dans La Trahison des Clercs de Julien Benda (1927), Les Méfaits des Intellectuels d’Edouard Berth (1914)… et je pense que la plupart des gens éveillés s’en sont rendus compte depuis l’aube de la civilisation. Je ne suis même pas sûr que Chomsky prétende lui-même avoir fait une trouvaille révolutionnaire.

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