L’amour fou

Amour+courtois

Une soirée, il y a deux jours. Je rencontre une jeune femme, avec qui je sympathise assez vite. Mais passé un moment, la voilà qui s’arrête brusquement de discuter, et devient même quasi-absente. Je m’étonne, je m’interroge, jusqu’à ce qu’une de ses copines me donne le fin mot de l’histoire: l’alcool aidant, elle avait fini par « se rappeler » de son copain avec qui elle vit depuis 10 ans, et qui est parti au Canada; probablement pour ne plus en revenir, car il y a trouvé une opportunité professionnelle sans équivalent en France. Elle se voit donc bientôt perdre l’homme de toute une vie (car vu son âge, ils ont du se rencontrer à la fin de l’adolescence); une tragédie au sens le plus littéraire, car les passions contradictoires qui s’affrontent semblent bien parties pour être irréconciliables. Ce qui est d’autant plus triste que, s’il s’était trouvé quelqu’un, au cours de sa vie, pour lui expliquer ce qu’est vraiment l’amour, que la catastrophe aurait pu être évité

Le mot « amour » est devenu un énorme foutoir. Certes, il a toujours été entouré d’une large polysémie, mais force est de constater qu’il est utilisé à tort et à travers, et certains auteurs ont pu s’offusquer que « je t’aime » finissait par ne plus rien vouloir dire. Il est évidemment le thème favori des artistes de tout poil, mais la vie privée souvent mouvementée de ceux-ci, leur fait souvent confondre frisson des sens et élans du cœur, ce qui tend à amener une confusion. Dans une civilisation saine, cela n’aurait pas trop de conséquence; on saurait garder les saltimbanques à leur place. Les parents avertiraient leurs enfants, on ne leur laisserait pas ouvrir leur gueule sur les plateaux de télé sans mettre un vrai penseur en face pour leur rabattre leur caquet, et on ne les enterrerait pas en terre chrétienne afin qu’ils ne polluent pas les morts respectables de leur chair pourrie à l’alcool et aux drogues.

Sauf que bien sûr, agir ainsi en France post-soixantehuitarde n’est plus possible. Les chanteurs, actrices, et autres hystériques semi-mondaines des deux sexes sont devenus les nouvelles références intellectuelles et morales. Les parents sont soit inconscients eux-mêmes, soit se heurtent à la doxa libertaire dominante; et on n’a jamais raison contre la majorité. Le roman sociologique de Balzac a laissé la place au sympathique mais léger Frédéric Beigbeder qui nous explique, sur des bases biochimiques, que l’amour dure trois ans. Bref, tout va dans le sens d’un amour épidermique, purement émotif et charnel; parfois dans les plans cul à répétition, mais parfois aussi jusqu’à ce fameux mariage qui finit si souvent par un divorce. Et encore, les chiffres du divorce n’inclut pas les concubinages. Par rapport aux souffrances des séparés, sans parler des enfants qui peuvent être de la partie, les coups d’un soir sont encore un moindre mal.

Cependant, on peut m’objecter que l’amour qui a duré 10 ans ne semble pas du même niveau que le frisson chanté par les jolies cabotines de toutes les époques. Et pourtant…

Les hormones ne sont pas le seul vecteur d’attraction, même si elles jouent toujours un rôle. On peut compter aussi sur des mécanismes sociaux, comme le désir mimétique de René Girard: je désire cette personne parce qu’elle est désirée; je suis attiré elle parce qu’elle porte suffisamment de marqueurs sociaux (conformité aux canons de beauté, idées dans l’air du temps, statut social…), c’est à dire qui est considéré séduisante par la plus grande part de mes contemporains. J’ai le mec parfait à présenter à mes parents, la femme idéale pour briller dans les dîners. Et je parle bien ici d’un réel désir, donc de mécanismes inconscients, et non pas d’un calcul: simplement, certaines personnes se laissent entraîner à leur corps défendant par leurs déterminismes sociaux, comme d’autres cèdent à leurs pulsions biologiques.

A cela faut-il encore ajouter les mécanismes psychologiques, c’est à dire les projections mutuelles. L’homme qui gère mal son anima, c’est à dire sa sensibilité, la verra dans la femme qui lui plait, celle-ci n’ayant besoin, en termes de qualités, que de ressembler à l’image que monsieur se fait de sa part féminine. Inversement, la femme tendra à rechercher dans l’homme son animus, dépositaire de la raison, des conventions et de la loi morale. Ce procès à l’avantage de donner à une personne réelle la voix de l’inconscient, et donc de favoriser un dialogue qui devrait logiquement être intérieur. Mais il reste limité par les contingences de la vie de couple, et possède une connotation incestueuse: la femme-anima étant comme une maman, et l’homme-animus une sorte de papa. Qui plus est, quand l’anima ou l’animus sont puissants, ils ne supportent pas d’être négligés, et poussent le couple à la rupture. On peut y voir une tragédie, mais ce n’est, en fin de compte, que la vie qui reprend ses droits.

Ces trois phénomènes, biologique, social et psychologique, malgré leur différences, se retrouvent dans le fait qu’ils sont purs déterminismes. L’amour commandé ainsi n’est pas libre, les amoureux n’étant alors que les jouets de forces qui les dépassent, bref de passions, dont l’étymologie, rappelons-le, n’est pas le plaisir mais la souffrance. La tragédie, c’est le destin de personnages entraînés par leur passions, jusqu’à un dénouement mortel.

Il ne s’agit donc que d’un amour-passion unique à triple facette, un déterminisme capable d’écraser le libre arbitre par sa force de suggestion. Ce qui est d’autant plus pervers que ces mécanismes sont hiérarchisés, de façon probablement variable selon les personnes. Un mécanisme agissant à un niveau plus profond qu’un autre peut passer pour d’autant plus authentique: celui qui se fait fort de résister aux pulsions biologiques peut très bien prendre son désir mimétique pour le vrai amour, tandis qu’une autre dépassera ses conditionnements sociaux, à la Roméo et Juliette, pour mieux se jeter dans les bras de son animus.

Face à ce tableau apocalyptique, heureusement, il reste une carte à jouer. Nous avons étudié les trois élément matériels: la terre (biologie), l’eau (psychologie), l’air (social), il ne manque plus que le feu, c’est la dire le versant de la spiritualité, de la volonté et de l’action. Et comme nous l’avons vu dans le précédent article, la Genèse nous montre bien qu’il faut que le feu-lumière existe pour séparer dégager les trois autres éléments du magma primordial.

Le philosophe Michel Clouscard, dans son Traité de l’amour fou, analyse le mythe de Tristan et Iseult, qui représente selon lui un bouleversement, porté par l’Église, de la vision du mariage. Celui-ci, de polygame (au sens large; autorisation des concubines, maitresses, prostituées…) et endogamique (on choisit sa femme dans son clan, son groupe social) , devient exogamique et monogame.  Bon, je n’ai pas (encore?) lu le livre, mais d’après ce que j’en vois, la première opposition (endo/exo-gamie) force, disons, à sortir le nez de son nombril pour rentrer dans la sphère du social universaliste. La deuxième opposition représente, d’après ce que je comprends des concepts de frivole et du sérieux du philosophe, d’une fondation basée sur le plaisir, la « consommation », à une approche basé sur l’utilité sociale, la production. Façon d’arracher l’homme à un « état de nature » un peu infantile pour rendre capable de transformer le monde, ce qui contribue à créer l’Occident.

Notons au passage que l’amour de Tristan et Iseult est surnaturel, car suggéré par un philtre d’amour; celui-ci peut-être d’origine sorcière, mais peut également être une manifestation de l’Esprit Saint; dans le cas contraire, on imagine mal un preux chevalier chrétien ne chercher à en triompher avec l’aide de Dieu.

Le « sérieux » du couple marié existe bien sûr chez les autres peuples. Les Romains distinguaient bien Vénus de Junon, au point de considérer que les désirs sexuels trop impérieux devaient plutôt être assouvis au lupanar pour ne pas « souiller » la mère de ses enfants. Cependant, la vision chrétienne est évidemment bien plus radicale, et gêne nettement de faire un mariage de raison La théologie chrétienne du mariage est relativement tardive (il ne devient un sacrement qu’en 1215), et se développe à peu près en même temps que l’amour courtois. Les deux vont dans le même sens, par des chemins différents: l’Église affirme que le simple sentiment amoureux ne peut être considéré comme un véritable amour s’il n’est pas éprouvé par l’engagement. L’amour courtois présente de même l’amour comme récompense d’une série d’épreuves, visant à apprendre au jeune chevalier à maitriser ses pulsions (du moins envers sa dulcinée, les femmes de conditions inférieure, c’est une autre histoire).

On voit donc bien, dans ces exemples, la notion de sérieux, avec un amour qui est forgé par la volonté et l’action, qui séparent le bon grain de l’ivraie: d’un côté le couple que l’on souhaite et pour lequel on s’investit, et de l’autre les amourettes pour lesquelles on baisse rapidement les bras. Cela instaure donc, sinon une monogamie parfaite, du moins une nette hiérarchie de valeur entre différents types de relations qui, dans d’autres cultures, cohabitent en jouant des rôles différents. Encore faut-il, bien sûr, que la volonté ne soit pas soumise aux déterminismes dont nous parlions; or, justement, l’amour de Tristan et Iseult se construit contre le déterminisme social, l’une étant la femme du roi, l’autre étant simple chevalier. C’est donc le choix libre entre plusieurs options (qui peuvent d’ailleurs être des déterminismes contradictoires) qui fonde leur amour, et l’action, les péripéties, qui le confirme. Mais la liberté n’appartient qu’aux êtres autonomes, ce qui implique maturité et installation dans la vie active. C’est aussi à ce prix seulement que l’on entre réellement dans le monde du sérieux, qui est avant tout le monde de la production et du travail.

Si l’on revient à la demoiselle de l’autre soir, force est de constater qu’on est loin du compte. Socialiste, travaillant dans une association ultra subventionnée fonctionnant sur un moteur purement émotionnel, allant  la Gay Pride et à la Fête de l’Huma, on ne peut pas dire qu’elle ait encore réellement passé l’épreuve du feu du réel depuis le début de sa relation, à l’adolescence. Et, si je ne connais pas son copain, je sais au moins qu’il provient d’un groupe d’écoles dont je méprise au plus haut point le principe Sans dévoiler le nom de ce groupe, par discrétion, disons que si je peux  au moins accorder un certain niveau aux ressortissants de la maison mère rue Saint-Guillaume, ce n’est même pas le cas de ce monsieur. Enfin, en 10 ans, le couple (qui donc ne s’est même pas marié en tout ce temps) ne s’installa jamais dans une vie adulte, dans une réelle utilité sociale, et resta donc probablement dans une histoire d’adolescent montée en graine. Ils avaient bâti leur maison sur le sable et non sur le roc, et on peut craindre que cette bourrasque l’emporte.

En tous cas, cela montre bien que l’expression « vivre dans le péché » n’est pas un vain mot, en se rappelant bien que pécher, ce n’est pas être méchant, mais être mort-vivant. Ce n’est pas pour rien que Dante, dans le deuxième cercle de son Enfer, présente les concupiscents ballotés éternellement par le vent. Il était touchant de voir cette femme, douce, de bonne volonté, mais de volonté légère, comme une plume, voir dix années de sa vie lui échapper. Les idées du monde, rentrées dans sa tête par la force de la répétition et de l’imitation, avaient fini par en faire leur jouet. Nos leaders d’opinions nous imposent une partie truquée en faisant croire qu’il n’existe pas d’autre façon de jouer; voilà une âme qui perd tout, mais ne quitte même pas la table, ne sachant même pas qu’on puisse le faire.

J’espère pour elle que sa situation s’arrangera, voire qu’elle sera l’occasion d’une prise de conscience. Mais je n’ose imaginer le nombre de tragédies du même genre qui se jouent en cet instant même, avec parfois une issue irréparable.

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3 réflexions sur “L’amour fou

  1. Le Touffier dit :

    Monsieur l’Ingénieur Chamane,

    Ignare du monde de l’astrologie, et désirant le rester, la fascination déclenchée par vos écrits m’imposait d’en cerner l’origine.

    C’est l’apparence d’un équilibriste des sphères pour le novice que je suis, contrastée par la logique implacable de l’interprétation, qui remporte les suffrages. C’est ce qui, pour moi, donne à vos textes une force tellurique, tempérée et donc renforcée par la distance élégante que s’impose celui dont la discipline l’oblige à se contenter de lire ce qui est écrit, dés que vous abordez le chapitre des relations humaines.

    Comme House M.D. fait le diagnostic de syndrome para-néoplasique avec le bon Dr Wilson, en se plongeant dans la recherche des motivations du décolleté plongeant du Dr Cuddy, cette phrase,
    « Qui plus est, quand l’anima ou l’animus sont puissants, ils ne supportent pas d’être négligés »
    s’est imposée à moi comme une révélation, une porte qui s’ouvre.

    Merci, donc.

    El Touffieros

    • Merci beaucoup, même si j’avoue que je ne suis pas sûr de tout comprendre

      • Le Touffier dit :

        « la femme tendra à rechercher dans l’homme son animus, dépositaire de la raison, des conventions et de la loi morale. »

        « voilà une âme qui perd tout, mais ne quitte même pas la table, ne sachant même pas qu’on puisse le faire. »

        Si l’homme a depuis longtemps quitté la table, sa raison se transforme en menace, car ses conventions et sa loi morale ne peuvent être entendues. De protecteur désigné du consensus, il se mue en son principal adversaire. Le preux chevalier devient l’assaillant.

        Il peut comprendre ceux qui sont restés à table, mais n’aura qu’une hâte : qu’ils se lèvent et le rejoignent pour mieux les protéger. Il sera perçu comme un barbare s’attaquant à l’Empire du Bien, celui-là même dont on le voulait le protecteur.

        Et quand l’Animus est puissant, il défendra sans fléchir « les idées du monde, rentrées dans sa tête par la force de la répétition et de l’imitation » et les exigera de celui dont il réclame la protection, le désarmant par la même occasion.

        Ceci est sans doute éloigné de la ligne éditoriale initiale de « L’Amour Fou », c’est ce que j’en extrais à titre personnel.

        Le Touffier

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