L’Art Royal

alchemical_laboratory

Des lecteurs particulièrement attentifs l’auront remarqué; ces temps-ci, il est souvent question d’astrologie sur ce blog. Il me semble toujours important de rester généraliste, mais que voulez-vous, entre mon inspiration propre et les intérêts des lecteurs, certains sujets se trouvent privilégiés. Non pas que je perçoive un quelconque revenu de ces articles, mais je ne vois pas trop l’intérêt de prêcher dans le désert, ni de faire la sourde oreille aux besoins de mes contemporains. Nous ne sommes pas sur la scène rock, le faux dualisme soupe commerciale/indépendance autiste (oui, il s’agit bien d’un « u », pas d’un « r ») ne passera donc pas! Alors, faisons un exercice de science-fiction: que se passerait-il si je virais au 100% astro?

En fait, il n’y a pas besoin de beaucoup d’imagination, tant les blogs et même les sites sur le sujet sont nombreux. On compte donc des bibliothèques complètes des significations des planètes en signes et maisons (les sites anglophones sont même encore plus étoffés), voire des banques de données de thèmes de célébrités, des générateurs de thème et j’en passe. On y trouve souvent une qualité de mise en page et d’exhaustivité tous professionnels, ce que confirment la présence de nombreuses pubs de voyance, quand le site ne propose pas lui-même des services (interprétation ou formation), qui d’ailleurs dépassent souvent la seule astrologie occidentale pour déborder dans d’autres formes de divination (tarot, runes etc.). Bref, la concurrence a une longueur d’avance, mais rien qui ne soit rattrapable avec un peu de boulot; mais, d’un autre côté, et malgré son histoire millénaire, on peut légitimement se poser la question du bien fondé de l’astrologie, en se basant sur le double magistère de la science et de l’Église.

La première a rejeté les sciences traditionnelles occidentales vers le XVIIe siècle. Depuis, on ne cesse de trouver des charlots illuminés pour prendre la méthode matérialiste pour une philosophie en soi, ce qui les fait disqualifier l’astrologie sous prétexte qu’elle ne peut pas s’expliquer par la gravité. Ce qui est assez cocasse quand on se rend compte que celle-ci n’est qu’un modèle explicatif: de portée infinie, plus rapide que la lumière, non soumise à la théorie des quanta et fonctionnant sans particule connue, la première (chronologiquement) des « forces fondamentales » tient obstinément tête au modèle standard de la physique. Ce qui n’empêche bien sûr pas ces cuistres de nous apprendre la vie en arguant que ce n’est qu’une question de temps avant que cette énigme soit résolue en même temps, probablement que celle de l’énergie noire, terme poli pour dire que 68% de l’énergie de l’univers échappe à la science. 68%; ça veut dire un peu plus de deux tiers. Loin de moi l’envie de m’ériger en donneur de leçons, quand on se pose en arbitre de la vérité, il me semble que le minimum serait de balayer devant sa porte.

La seconde, quand à elle, trouve encore des forces dans son agonie pour se tirer une balle dans le pied en parlant de « superstition » à tout bout de champ, en oubliant que la physique est assez loin d’isoler la particule responsable de la présence réelle du Christ dans le Saint-Sacrement. L’argumentation peut prendre plusieurs formes, souvent basées sur une inculture crasse, mais le grand favori est de se baser sur l’Ancien Testament pour disqualifier toute forme de divination, ce qui a l’avantage d’être une belle opportunité de défoulement: pensez donc, il s’agit de la seule occasion qu’il reste de citer directement la loi mosaïque au lieu de devoir prendre du recul. Avec l’homosexualité, par exemple, on va préférer parler de dissociation entre sexualité et reproduction, plutôt que de citer le Lévitique (« Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable; ils seront punis de mort: leur sang retombera sur eux » Lv 20:13); ça passe mieux, dans le monde moderne. Heureusement que les rapports de force sont là pour apprendre la charité à ceux qui s’en font les chantres, mais l’astrologie n’ayant pas de lobby, elle peut continuer à s’en prendre plein la gueule sans problème: c’est une cible acceptable.

Face à cela, l’activité astrologique sur le Net vaque à ses affaires sans trop de préoccupation. Mais pour ma part, je ne peux pas m’y résoudre tout à fait car les critiques faites à cette discipline vénérable ne sont pas toujours illégitimes. Le « prince des astrologues » Claude Ptolémée, au IIe siècle ap. J.C., répondait (déjà) à de nombreuses objections que l’on pouvait lui faire et qui en fait recouvraient (déjà) celles de nos sceptiques modernes, tout en étant souvent bien plus fines. Mais où en sommes-nous aujourd’hui? Quelle différence y’a-t-il entre un art pratiqué par les prêtres les mieux instruits au bénéfice des rois et des sites web pour midinettes recensant les thèmes astraux des moindres starlettes du moment?

Après sa quasi disparition au siècle des Lumières, l’astrologie est revenue en force au XXe siècle. Certains auteurs, comme Michel Gaucquelin et André Barbault, tentèrent de lui donner un caractère plus scientifique, ce qui part d’une intention louable, mais me semble intenable. L’astrologie ne peut reposer sur une simple observation, aussi minutieuse soit-elle, car cela ne peut aboutir qu’à figer la signification des astres, et à condamner le consultant à une forme de fatalisme. L’un et l’autre ne peuvent être évités qu’en tâchant de saisir les archétypes éternels derrière les significations des astres et constellations, en transcendant leurs expressions concrètes pour aboutir à un modèle, fluide et cohérent, expliquant au mieux les observations. C’est d’ailleurs la base de toute science, à ceci près que l’on ne travaille pas avec des formules mathématiques mais avec des symboles mythologiques. Il s’agit donc d’une praxis œuvrant dans un contexte toujours unique et nécessitant de soumettre constamment les méthodes acquises à la sensibilité; en un mot, un art.

L’astrologie et l’alchimie sont toutes deux appelées « arts royaux »; ce sont en fait deux branches de l’Art Royal unique qui est l’hermétisme, art de la synthèse et lui-même synthèse des sciences traditionnelles de l’Occident. L’une ne va pas sans l’autre: car l’astrologie seule étudie les influences planétaires, tandis que l’alchimie qui vise à transformer ces influences, représentées par des métaux, en or et en gemmes, c’est à dire à les défaire de leur expression naturelle (ce que l’alchimie appelle humides radicaux) pour en faire de réelles forces à la portée de la personnalité. C’est un des sens de la pierre philosophale: l’or qui transforme les métaux même les plus vils en or, c’est la synthèse des forces au service du centre de la personnalité, représentée par le Soleil. Prenez l’alchimie seule, et vous obtenez une proto-chimie. Prenez l’astrologie seule, et vous ne pouvez guère que faire les horoscopes de magazines féminins, ou bien diagnostiquer le mal sans pouvoir le soigner.

Bref, écrire sur l’astrologie, oui, mais sans le lot complet des sciences traditionnelles, il y a de quoi se retrouver vite limité, et les critiques de la science et de la religion ont au moins le mérite de le rappeler. D’où l’intérêt de garder le dialogue ouvert; mais comme, pour reprendre Aristote, on ne peut discuter qu’avec des gens qui acceptent la discussion, l’hermétiste ne peut guère le faire qu’à l’intérieur de sa propre tête.

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