Le Juge des Enfers

En découvrant pour la première fois le sommaire de la Bible, je fus surpris, et, pour tout dire, ennuyé à l’avance, en découvrant un « livre des Juges ». Qu’est-ce qu’ils vont bien nous raconter,  me disais-je, des cas pratiques de droit à la sauce Âge de Fer? Heureusement, ce n’est pas le cas: prenant place après une conquête pour le moins imparfaite du pays de Canaan par les Israélites, ceux-ci sont entourés de peuples puissants cherchant à conquérir le territoire que Dieu leur avait promis. Aussi celui-ci, pour les défendre, suscite-t-il des héros surpuissants, en cas de danger, pour les sauver; ce sont nos Juges, entre autres le fameux Samson. Malgré cela, Israël ne fut pas satisfait et demanda un roi comme les autres peuples pour tenir lieu de protecteur permanent. Le temps des Juges, hommes providentiels à la mission éphémère, s’achève quand Dieu décide à contrecœur de céder à leurs demandes, alors qu’il souhaitait leur épargner le fardeau d’un gouvernement. Et de fait, la royauté commence sous de mauvais auspices, avec un roi Saül bien imparfait. Le deuxième roi, David, est un des rares à être réellement fidèle; son fils Salomon, malgré sa sagesse proverbiale, tombe dans l’idolâtrie vers la fin de sa vie.

Bref, ces fameux juges portent mieux le costume de Batman que la robe de magistrat, et leur fonction a peu de rapport avec le droit, à moins qu’on les considère aussi flics et bourreaux en même temps, ce qui est tout de même assez éloigné de notre conception de la justice.

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Quoique

En fin de compte, il est intéressant de regarder l’histoire avec ce concept en tête: non seulement l’intervention d’hommes (et femmes bien sûr) providentiels, mais aussi le contraste avec le gouvernement permanent. Les crises de l’Église ont suscité de grands saints: aux XII-XIIIe siècle, une crise de la foi et de la papauté (qui culminera avec le schisme d’Occident) voit naitre en rang serré Saint Dominique, Saint François d’Assise, Saint Thomas d’Aquin, Saint Bonaventure et Saint Antoine de Padoue. A la naissance du protestantisme, on voit Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d’Avila et Saint Ignace de Loyola cohabiter dans l’Espagne du XVIe siècle. Et dans un registre plus politique, voyons l’humble bergère Jeanne d’Arc sauver le royaume de Charles VII réduit à sa portion congrue; le petit caporal Napoléon remettre d’aplomb la France noyée dans le délire révolutionnaire; De Gaulle intervenant quand la IIIe République puis, en 1958, la IVe aussi se retrouvent dépassées, etc.

Voilà, il me semble de beaux exemples de Juges, et à chaque fois, apparus lors de crise des autorités légitimes, comme si la chronologie de l’Ancien Testament était déroulée à l’envers: le temps des rois étant aboli, le temps des Juges reprend son cours. Et il y aurait beaucoup à méditer sur les États-Unis, pays qui se flatte de sa démocratie, tout en vénérant ses présidents comme des rois, et qui, comme en atteste sa production industrielle de superhéros, semble appeler des ses vœux les Juges de Dieu pour le sauver. Le sauver de quoi, d’ailleurs? La question se pose.

En astrologie, en tous cas, il existe un Juge, c’est Pluton. Planète du dieu des Enfers, elle est le sceau de l’Apocalypse: comme dans le dernier livre du Nouveau Testament, elle suscite les plus mauvais côtés des signes dans lesquels elle transite pour mieux les combattre ensuite en deux occasions: lors de son transit, et par le biais des natifs de cette même époque.

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C’est ainsi que Pluton en transit dans le Lion entre 1937 et 1953 a vu les premières exactions des dictatures (caricature du principe lion de gouvernement) du XXe siècle, avant de donner la génération des baby-boomers, égoïste et jouisseuse (le Lion étant le signe de l’égo et des loisirs). Pluton en Vierge, signe de stérilité, de routine et d’exactitude, a vu le début du contrôle des naissances, le « métro-boulot-dodo », et nous a donné une génération de PDGs gérant les grandes sociétés française à coups de chiffres, comme des comptables. Pluton en Balance, signe d’hédonisme et de doute, a signé les extravagances et l’explosion de la drogue dans les années 70, avant d’enfanter la génération X, consumériste et paumée.

Aujourd’hui, que penser? De 1985 à 1995, Pluton était en Scorpion, son domicile, le signe des forces cachées. Les jeunes d’aujourd’hui sont les natifs de cette époque, qui a commencé avec Tchernobyl (la radioactivité est un thème Scorpion) mais surtout a vu l’émergence d’une nouvelle donne politique. Et je ne parle pas seulement de la chute progressive de l’empire soviétique, mais aussi, en France, de la transformation progressive de la culture ambiante par le socialisme: apparition de l’antiracisme, Fête de la musique comme coup d’envoi du festivisme niais qui étouffe chaque jour un peu plus ce pays. Bref, une nouvelle classe de realpolitik: la modification directe de la culture, désormais imposée de force par l’élite au lieu d’évoluer naturellement. « L’hégémonie idéologique et culturelle précède la victoire politique »; cette phrase du communiste Gramsci est, paradoxalement, la clé de voûte de cette époque de fin de règne du bloc de l’Est. Phrase que la droite n’aurait jamais du oublier; l’abandon de la culture et de l’intellect à la gauche pour s’occuper des « affaires sérieuses » (c’est à dire son portefeuille) a scellé sa déconfiture actuelle, n’ayant plus d’autre valeurs à défendre que celles de ses ennemis.

Pluton en Scorpion dévoile à ceux qui le veulent bien la source du pouvoir, et malheur aux vaincus. Mais justement, la planète semble bien avoir marqué les natifs de son sceau. Car, massivement, ces jeunes ne croient ni ne lisent les journaux comme leurs parents. Que font-ils, et qui écoutent-ils? De plus en plus, les voix, justement, de la politique du réel. Alain Soral. Dieudonné. Vladimir Poutine. Même chez les familles bien comme il faut; et d’ailleurs, les jeunes de La Manif’ Pour Tous ne semblent pas forcément partis pour écouter ni leurs parents, ni leurs évêques. Bon, pour l’instant ils affluent à l’UMP, leur « famille politique naturelle » (lol), mais il faut bien se faire les dents.

En tous cas, Pluton semble bien avancer ses pions; certes, elle le fait également dans les générations précédentes, mais l’effet de masse d’une génération entière peut tout changer. L’État faiblit, et le temps semble s’écouler de nouveau à l’envers; du temps des rois, ou plutôt des roitelets, vers un nouveau temps des Juges. Comme disent les Chinois, nous  risquons bien de vivre en des temps intéressants.

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Une réflexion sur “Le Juge des Enfers

  1. Philippe dit :

    Du grand, du très grand chaton !

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