Le don du Noir parfait

09-hermite

La lame de l’Hermite (arcane VIIII du Tarot de Marseille) représente un cheminement austère vers la connaissance. Un vieil homme avance, à reculons, éclairé d’une seule lanterne, tâtant le terrain de sa canne. Avec les arcanes de la Justice (VIII), la Force (XI) et Tempérance (XIIII), il représente une des vertus cardinales chrétiennes, la prudence. Celle-ci, d’ailleurs, est parfois représentée dans l’imagerie médiévale par une figure allégorique tenant un miroir, au lieu d’une lanterne. On peut penser à une erreur, mais on peut également y trouver un idéal: l’intelligence, non pas comme travail conscient et volontaire,  mais en faisant de son esprit un miroir poli capable de refléter la lumière d’en-haut, la vérité divine. Non pas briller de ses propres forces par brainstorming, mais réfléchir, comme la Lune éclaire la nuit en réfléchissant la lumière solaire. La lanterne de l’Hermite est comme la Lune, à la fois miroir et luminaire; c’est pourquoi son double numérique, l’arcane numéro XVIII, est justement La Lune, le parachèvement de son propre principe, à l’échelle cosmique.

18_lalune

De quoi s’agit-il donc? On peut déjà y voir le but de tout apprentissage: acquérir des réflexes, des connaissances devenant une seconde nature et ne nécessitant pas une remémoration permanente. Mais plus généralement, il s’agit d’un travail de synthèse des connaissances en un modèle organique, dépassant la sphère verbale, pour entrer dans l’action pure. Cela donne ces choses, ces intuitions que donne l’expérience, et que l’on sent, sans forcément pouvoir les expliquer avec des mots. C’est d’ailleurs la limite du fameux « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrive aisément ». Du moins je l’espère, car je vois bien que pour l’instant, ma description est confuse, je vais donc plutôt donner un exemple.

Il existe de nombreux livres sur le Tarot et aussi sur l’astrologie, mais qui parfois peuvent consacrer des pages et des pages à chaque signe/arcane sans parvenir à épuiser le sujet. On peut donc se retrouver avec des listes de points, des descriptions, des tas de caractéristiques, mais qui peuvent être interminables, et, surtout, finissent forcément par se recouper entre elles. On se retrouve alors avec l‘effet Barnum: c’est à dire qu’il devient possible de donner pour chaque signe ou chaque tirage de cartes une interprétation tellement floue qu’on peut y retrouver n’importe qui, et n’importe quelle situation. Cependant, il ne faut pas croire que cet effet soit limité à l’ésotérisme: c’est aussi la racine du phénomène bien connu des gens qui, en lisant des description de maladies, croient en avoir la moitié. Y compris, d’ailleurs, pour les maladies mentales, tant la plupart des symptômes sont, en fin de compte, des traits normaux poussés à l’extrême.

C’est pourquoi en lisant de bonnes descriptions de psychopathologies, on a en fait, plus que des listes de cases à cocher, une vision de la psychodynamique générale, c’est à dire de la façon dont les symptômes interagissent entre eux pour créer un comportement humain, certes dysfonctionnel, mais pourvu de sa propre cohérence interne. Il en va de même des signes, des lames de tarots, de tous les concepts que l’ésotérisme appelle arcanes, et donc le fonctionnement est au niveau des archétypes jungiens: en les voyant comme des processus dynamiques, on a plus de chance de les saisir qu’en voulant les réduire au niveau du verbal, de la symbolique.

Une autre analogie que l’on peut faire, c’est justement de se fier à l’étymologie du mot « archétype », c’est à dire « image puissante ». Essayez donc de décrire une image avec des mots: vous pouvez y consacrer un livre entier sans réellement en faire saisir la substance. Le texte est en une dimension (la ligne), l’image en a deux. Il faut donc nécessairement arrêter de parler, enter dans le silence de la contemplation. Et l’Hermite représente ce silence, que les alchimistes appelaient le don du Noir parfait, cette nuit de la pensée logique qui permet de saisir les arcanes dans leur intégrité, avant de les laisser refléter la vérité divine pour nous éclairer. Un principe qui était au centre de leur méthode, d’où le nom d' »Hermite » comme hermétisme, l’art d’Hermès, c’est à dire l’alchimie, et non pas « Ermite » comme érémitisme.

Évidemment, en se repliant sur le non-verbal (donc non-logique, non-dialectique), on risque de ne pas être assez « communicant » pour notre époque. Mais bon, après tout, le présent blog, même en faisant tout ce qu’il ne faut pas faire pour augmenter sa visibilité, commence à arriver sur ses 2000 visites; tous les espoirs sont donc permis! En tous cas, merci à vous tous, chers lecteurs; j’ai un peu l’impression de prêcher dans le désert, mais je vous suis reconnaissant de m’y accompagner.

Publicités

Le retour du Roi

aragorn-dans-le-retour-du-roi[1]

Peut-on être catholique sans être royaliste? La question peut se poser, tant il est vrai que le Christ (et, avec lui, tous les baptisés) est prêtre, prophète et roi, et non pas président ou premier ministre. D’ailleurs, le verrait-on faire le tour des marchés à serrer des paluches pour se faire élire? Beurk. Enfin, bien sûr, le simple fait que tous les baptisés aient également la vocation royale peut tout aussi bien légitimer la démocratie, même si d’une façon différente de notre république, d’inspiration franc-maçonne. A commencer par le fait que chacun devrait être maître chez lui (et ne pas se laisser dicter le fonctionnement de son foyer par une morale d’état extérieure), et posséder son outil de production (au lieu de rester le serf d’une entreprise); de toute façon, la liberté est forcément à ce prix, et c’est d’ailleurs plus ou moins ainsi que Marx envisageait sa société sans classes. Mais bon, ceci étant dit, une autre question se pose: peut-on être français sans être royaliste? Regardons un peu notre histoire; à votre avis?

Soyons sérieux deux minutes: depuis qu’ils sont républicains, les Français n’ont jamais cessé de plébisciter les hommes forts; Napoléon, Boulanger, De Gaulle, et même Mitterrand ou Sarkozy. Dans la Ve république, le rôle présidentiel est clairement un substitut du trône. Est-ce vraiment étonnant? Après tout, le Roi de France n’était pas seulement couronné (soit, en somme, une simple nomination civile) mais sacré; désigné par Dieu, et non pas seulement par la société laïque. Pas étonnant, donc, que la trace du roi-prêtre, lieutenant terrestre du Christ, reste gravée dans l’inconscient collectif français. On trouve même des journalistes, dans la large majorité de gauche et laïques, pour parler d’onction du suffrage universel. Alors bon, pourquoi supporter des élus médiocres alors qu’on pourrait avoir des aristos, peut-être médiocres aussi, certes, mais avec au moins un poil plus de panache?

Eh bien, pour le savoir, c’est tout simple; faisons le tour des prétendants au trône (sans compter le comte de Paris, qui va sur ses 81 ans; ça fait un peu beaucoup pour une prise de fonctions politiques):

  • Jean d’Orléans, prétendant orléaniste: titulaire d’un MBA d’une université californienne, a travaillé dix ans comme consultant dans le groupe Banques Populaires
  • Louis de Bourbon, prétendant légitimiste: master en finances, ayant participé à un MBA (sans l’avoir, je suppose), a travaillé à la BNP ainsi que pour une banque vénézuelienne
  • Jean-Christophe Napoléon, prétendant impérial: diplômé d’HEC Paris, travaille dans un fonds d’investissement londonien après deux ans chez Morgan Stanley, célèbre banque d’affaires

Alors bon, que dire? Je ne doute pas une seconde qu’il s’agisse de gens bien, voire que leur cursus puisse faire d’eux d’excellents hauts fonctionnaires (davantage, en tous cas, que nos ministres sciencepotards), mais niveau crédibilité, il y aurait à redire. Déjà, la finance est notoirement un cheval de Troie de la culture angloaméricaine, et je vois mal quelqu’un ayant trempé à ce point dans le fiel de la perfide Albion devenir le porte-étendard de l’identité française. De plus, vous voyez un roi expliquer qu' »après une première expérience réussie dans une grande banque d’affaires, ayant confirmé son goût et ses compétences pour les relations internationales acquises au cours de ses études, je souhaiterais désormais franchir un nouveau niveau de responsabilités« ?

Pour une carrière professionnelle, c’est parfait, mais niveau panache, c’est pas trop ça. En comparaison, l’écrivain contemporain Marin de Viry, auteur de l’excellent Matin des abrutis et issu d’une vieille maison savoyarde, est au moins passé par Saint-Cyr avant de faire carrière dans le privé. Au moins avait-il compris, comme disait Cyrano, que l’on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.

Bref, c’est tout à ces réflexions qu’un fait, tout d’abord très discret, a fini par s’imposer dans mon esprit. N’étant croyant que depuis un an, je découvre progressivement ce monde à part qu’est la France catholique. Il n’y est en fin de compte presque jamais question de rois, ou alors presque comme une boutade ou comme horizon extrêmement vague; mais il est une figure royale qui revient, de façon sérieuse et circonstanciée: celle de Louis XVI. Outre la poignée de gens qui commémorent son exécution le 21 janvier (qui fut d’ailleurs journée de deuil national pendant 17 ans, à la Restauration), il s’en trouvent encore plus pour l’honorer comme martyr, et j’ai vu une paroisse pas spécialement traditionaliste organiser la lecture de son testament. Dans l’église. Alors, face à ce culte qui ne dit pas son nom, à quand le procès en béatification?

Louis_XVI_en_habit_de_sacre[1]

Bien évidemment, je ne suis pas le premier à y penser. Déjà quelques mois après l’exécution, le pape de l’époque avait souligné tous les aspects permettant d’espérer qu’une telle démarche puisse aboutir. Encore faudrait-il qu’un archevêque de paris se décide à la lancer, car c’est à lui que revient de proposer le dossier à la curie romaine. Et c’est bien là que le bât blesse, car c’est là que la démarche devient politique: cela reviendrait à clamer à la face de la République qu’elle n’a pas tant condamné Louis XVI à cause d’un crime supposé (ce dernier ayant, selon toute probabilité, plutôt souhaité garder une parcelle de pouvoir mais pas mener une Contre Révolution radicale) mais bien plutôt qu’elle l’a supprimé précisément pour ce qu’il était: le Roi sacré, lien du pays avec Dieu et l’Église. C’est pourtant bien ce qui semble être le cas, et cela explique bien la « religion de la République ». Si celle-ci, qui apparaît à la Révolution (avec son cortège d’idée folles auquel Napoléon coupe court, tout en conservant et développant les aspects les plus pertinents) fut longtemps atténuée par des dirigeants chrétiens, réapparait de nos jours en pleine force avec la fameux « pacte républicain », aussi dogmatique qu’obscur, mais de façon très nette et explicite chez notre cher ministre de l’Education.

Reconnaitre un tel fait serait donc éminemment politique. Si l’Église le fait, elle accuse la République d’un crime, et même d’un sacrilège, ce qu’elle ne semble pas prête à faire. Le mieux serait que le Président ou l’Assemblée le fassent. Après tout, pourquoi pas? On commence à être rôdé sur les lois mémorielles et autres auto-flagellations. Et pour ma part, je pense que cette fois, l’exercice serait réellement salutaire; c’est, à mon avis, la seule façon de réellement réconcilier la France avec son passé et son identité. Mais ça impliquerait de se mettre en porte-à-faux avec tout ceux qui profitent de ce clivage, et qui, précisément, construisent leur autorité sur cette nouvelle religion.

Religion, donc, fondée par un sacrilège et un sacrifice de sang à une idole (la République). Pas étonnant que la France souffre depuis lors: défaites militaires à la pelle (alors que l’armée du Roy était réputée invincible, chape de plomb de la morale bourgeoise, dogmatique et hypocrite (de la censure des Fleurs du Mal à nos commissaires politiques socialistes), suivisme servile du supérieur du moment (Angleterre à l’ère victorienne, USA depuis les années 60). Bref, il semble bien qu’avec son roi-prêtre, la France ait perdu sa vitalité et ne fasse, depuis, que continuer sur sa lancée avec plus ou moins de bonheur. A l’heure actuelle, environ 20% de la population pense qu’être gouvernés par un roi serait une bonne chose, et à peine moins pense que cela garantirait davantage les libertés individuelles. C’est loin de la majorité, mais c’est loin d’être ridicule pour une idée qu’on aurait pu croire appartenir à un passé révolu. Et Dieu sait comment évolueront les choses en ces temps d’échec patent et généralisé des institutions si la situation, de pénible, devient insupportable.