Le temps du rêve

Bon, la politique c’est bien joli, mais s’agirait pas de perdre mon coeur de métier non plus. D’autant que celle-ci ramène à celui-là: les temps changent, aussi est-il intéressant de voir les mécanismes en jeu. Et pour cela, je vous emmène en voyage vers une destination exotique: l’Australie. Car les Aborigènes de ce pays ont élaboré une mythologie au fonctionnement très particulier, dont on peut tirer quelques belles inspirations.

En effet, la grande majorité des religions ont des mythes créateurs et eschatologiques plus ou moins figés, avec des récits légendaires entre les deux. Parmi ces derniers, on trouve notamment les épopées,histoires humaines exposant les origines d’une culture, d’une nation; ou encore les mystères, des mises en scène permettant de contempler l’action des dieux, d’éprouver le sacré, dans sa dimension échappant aux mots et à la réflexion humaine. Or, la culture aborigène se distingue en ce que tous ces rôles sont tenus par des récits cosmogoniques se situant dans un temps hors du temps, le Temps du rêve (aussi parfois appelé Rêve tout court). Plus précisément, il s’agit bel et bien du temps de la création, c’est à dire le moment où les dieux ont créé le monde en le rêvant, à ceci près qu’il continue à exister, et reste accessible aux hommes (notamment les sorciers) à la manière du monde des esprits des chamanes. Inversement, chaque nouveauté dans ce que les mythes du temps du rêve sont sensés expliquer (lois, coutumes mais aussi sentiers physiques) entrainent l’apparition de nouvelles histoires, se déroulant également dans le temps de la création. Et il ne s’agit pas juste d’un tour de passe-passe; c’est bel est bien le Temps du rêve qui est modifié.

Cette conception est à rapprocher du concept grec des trois temps: chronos (temps linéaire), aiôn (temps cyclique, ère) et kairos (la croisée des chemins, le moment où tout peut basculer). En effet, si le concept de l’aiôn (parfois francisé en éon) est un peu obscur en soi, on voit mieux de quoi il peut retourner par le concept de temps du rêve: un mythe se répétant de façon cyclique, répété, mais qui engendre le monde tel qu’on le connait, et notamment le chronos.  On peut comparer cela au mouvement cyclique d’une roue, qui engendre le mouvement rectiligne de la voiture, et d’ailleurs les grands rois et héros de l’Inde étaient parfois appelé chakravanti, « ceux qui font tourner la roue ». Cela signifiait donc qu’on les considérait comme des forces de l’histoire; ils étaient donc élevés, par celle appellation au domaine divin des aiôns.

Enfin je dis divin, comme ça, au débotté, mais il semble que la plupart des cultures aient eu l’intuition de cette forme d’action, mais l’aient plutôt placé dans le semi-divin: c’est le statut de la plupart des héros grecs, par exemple, et de même la Bible évoque des Géants (nephilim) issus des « fils de Dieu » et des « fils des hommes »: « Lorsque les hommes eurent commencé à se multiplier à la surface de la terre et que des filles leur furent nées,  les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent […] Il y avait des géants sur la terre à cette époque-là. Ce fut aussi le cas après que les fils de Dieu se furent unis aux filles des hommes et qu’elles leur eurent donné des enfants. C’étaient les célèbres héros de l’Antiquité. » (Genèse 6, 1-4). Dans la mythologie nordique, c’est également le concept de géant (jotun) qui est utilisé pour désigner les forces chaotique du monde. De tous ces points de vue se dégage un consensus, celui de phénomènes régissant le monde à grande échelle, qui peuvent rester sauvages (géants) ou être canalisés par des humains (héros), qui accomplissent alors des exploits considérés comme dignes des dieux.  Tels semblent bien êtres les aiôns.

Cependant,  une roue peut avancer ou tourner à vide, et un éon cyclique peut ne faire que se répéter indéfiniment. D’où le concept de temps purement cyclique des cultures antiques (ainsi que de l’éternel retour nietzschéen), illustrée par la formule de l’Ecclésiaste: « Ce qui est, c’est ce qui a été, et ce qui a été, c’est ce qui sera; il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1, 9). C’est ce qu’illustre, dans le tarot, l’arcane de la Roue de Fortune: la roue figée autour d’un axe immobile, attendant que l’on vienne activer sa manivelle.

la-roue-de-fortune[1]

Et ce qui vient l’activer, c’est le kairos. Ce temps de l’occasion, avec un avant et un après bien définis, c’est précisément la définition de la création, le temps qui donne la vie. Car certes, on peut considérer, comme certains le font, Dieu comme un « grand horloger » ayant créé le monde en six jours puis l’ayant laissé se démerder tout seul après. Mais le Dieu chrétien est la source de toute vie en tout instant du monde, ce qui indique bien qu’il ne faut pas comprendre les six jours (et même l’histoire d’Adam et Eve) comme un seul événement initial, façon Big Bang, mais plutôt un mythe hors du temps mais toujours présent, à la manière du temps du rêve. C’est cette instant de basculement du néant à l’existant, ce kairos comme moteur premier (primum movens, conceptde la scolastique hérité d’Aristote) de la Création, qui permet au aiôns de se mouvoir utilement afin de générer le chronos; soit, pour reprendre notre métaphore mécanique, le moteur qui met les roues en mouvement pour faire avancer la voiture.

Bien, à titre d’exercice, nous pouvons examiner la notion de fin de l’histoire. Car si tout les religions ont leur eschatologie, la philosophie moderne a également la sienne depuis le philosophe allemand Hegel (sans parler de Marx, qui a appliqué la méthode dialectique de Hegel à l’histoire). Évidemment, le concept, pour ceux qui y croient, ne fait pas consensus, mais Hegel, ainsi que le philosophe américain Francis Fukuyama, pensent qu’il s’agira de la diffusion planétaire de la démocratie, tandis que Marx parle de société sans classes. Dans les deux théories, de toute façon, il s’agit de la même idée, à savoir que le moteur de l’histoire s’épuisera, tout simplement; il y aura certes encore des événements, mais plus aucun n’aurait de portée historique. Outre que cela parait bien commode pour museler toute forme d’opposition une fois le paradis démocratique/des travailleurs instaurée, d’un point de vue « mécaniste », il semble que ces théories ne prêtent pas au temps une réelle force motrice, mais une simple inertie. L’histoire a eu un moteur, puis elle l’a perdue, et se contente de continuer sur sa lancée, avant de mourir à petit feu; voilà ce que semblent dire ces théories. Et force est de constater que, du point de vue hegélien, l’Occident est plus ou moins arrivés à la fin de l’histoire; la démocratie, la paix et les droits de l’homme règnent en maîtres indisputés sur le paysage des idées. Et pourtant, c’est en occident qu’il y a le plus de dépressions, le moins de croissance, la plus forte baisse de natalité. C’est là qui a le plus de richesse, mais de moins en moins de réelles carrières, ou d’opportunités, bref, c’est là qu’il y a le moins de vie, et où, d’ailleurs, on quémande le plus la mort (avortement, suicide assisté…). Même sans croire en quoi que ce soit, force est de constater: le moteur premier de l’histoire semble fortement corrélé avec celui de la vie des individus, et si les événements historiques peuvent s’arrêter sans qu’on leur demande leur avis, il en va autrement des destinées humaines.

« Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans ce sont des loups voraces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. On ne cueille pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des chardons. C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits, et que l’arbre mauvais donne des fruits détestables. Un arbre bon ne peut pas porter des fruits détestables, ni un arbre mauvais porter de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » (Matthieu 7, 15-20)

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