Victoire par chaos

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Quelques psychologues de magazine ont cherché à décortiquer le thème d’une personnalité aussi en vue que notre cher président (même avant son accession à la magistrature suprême, d’ailleurs) avec des résultats mitigés: globalement, personne n’a semblé arriver à en dire grand’chose; trop normal, peut-être. Des astrologues se sont penchés sur la question, sans forcément apporter de grandes lumières à la question. J’en ai même trouvé une sur le net qui, tout en indiquant les date et heure de naissance correctes, a réussi à ne pas analyser le bon thème; c’est dire (genre deux bonnes années d’écart). Au reste, même si c’est hors sujet, je tiens à rétablir la parité en signalant cet astrologue, mâle, que j’ai vu affirmer avec aplomb que Manuel Valls, né en plein mois d’août, était donc natif du Cancer, alors que la première coiffeuse venue sait bien qu’il s’agit de la période du Lion.

Bref; déjà, comme j’imagine que tous mes lecteurs ne savent pas de quoi je parle, un thème astral est un « cliché » du ciel tel qu’il était à la naissance d’une personne. Il dépend donc du lieu, de la date et de l’heure de naissance; on y retrouve les positions des planètes dans les signes (le tout désigné par des glyphes), ainsi que l’Ascendant, qui dépend de la position de l’horizon par rapport à la roue des signes. A ces données brutes s’ajoutent ce qu’on appelle les aspects, c’est à dire les conjonctions (planètes voisines qui se retrouvent liées de facto), indiquées par de petits cercles; aussi, les angles remarquables (30°, 60°, 90° et 180° principalement) que forment les planètes entre elles, indiqués par des segments colorés. Voici donc celui de notre intéressé:

Alors oui, du coup, c’est un peu dur à lire au début. On peut y voir, déjà, les liens avec des parents, que les psys ont pu évoquer, mais également bien d’autres choses:

  • Rapport difficile mais structurant avec le père: Soleil (paternité), conjoint Pluton (puissance et conflit) en Lion (goût du spectacle, utile en politique!)
  • Relation plus propice avec la mère, qui l’oriente vers le socialisme: Jupiter (réussite et chance) en Cancer (famille maternité), signe où la planète est exaltée (gain de force)
  • La Manif Pour Tous appréciera le fait que Jupiter soit ici conjointe à Uranus en Cancer, ce qui peut se traduire par: la réussite (Jupiter) est liée à une révolution (Uranus) de la famille et des traditions (Cancer)
  • L’orientation politique se traduit par la recherche de responsabilités: Lune (planète maîtresse du cancer) en Capricorne (maturité, responsabilités). La lune est ici en exil, c’est à dire au minimum de force, ce qui peut impliquer une certaine sécheresse, ou un gros poids des responsabilités
  • Et le tout se traduit en énergie active: Mars (planète de l’action) en Sagittaire (signe dominé par Jupiter); Sagittaire qui est aussi le signe de l’étranger au sens large, ce qui est de bonne augure dans un parti qui courtise les descendants de l’immigration.
  • On voit également une conscience aigüe des forces en action dans l’arène politique: Saturne (sagesse, prudence) en Scorpion (forces cachés).
  • Un sens de la séduction (si si, il en faut bien pour réussir en politique) donné par Vénus (rapports sociaux, charme) en domicile (maximum de force) en Balance (diplomatie, éloquence).
  • Enfin, un Ascendant Gémeaux, signe de l’intellect et de l’humour, qui peut expliquer sa réputation de grande intelligence et son fameux goût des petites phrases assassines.

Mais un point qui me semble particulièrement intéressant est la concentration de plusieurs aspects sur Lilith, la lune noire. Cette entité astronomique n’est pas un corps céleste, mais le deuxième foyer de l’orbite de la Lune (le premier étant la Terre) et, si sa définition actuelle est relativement récente (1937), l’astrologue Hadès, notamment, lui reconnait une grande puissance. On lui attribue la représentation de l’inconscient personnel freudien, mais surtout de celui de Carl Jung: l’archétype de l’Ombre, le « jumeau maléfique » présent dans bien des mythologies ou même des histoires contemporaines (voir Dark Vador dans Star Wars). L’archétype jungien, évolution de la notion freudienne de ‘complexe’ (qu’il avait lui-même formulé alors qu’il était disciple de Freud) représente une fonction de l’inconscient qui, mal prise en compte, prend en quelque sorte une personnalité propre, une forme humaine avec laquelle il est possible de dialoguer, se qui se fait soit par dialogue intérieur, soit par projection sur un tiers. Et l’Ombre, parmi les archétypes, est celui qui sert de réceptacle à toutes nos tendances refoulées (pas toutes mauvaises, mais au moins immatures), ce qui fait de lui un « repoussoir »; l’Ombre fait peur, et attire, globalement, des réponses émotionnelles intenses.

Jung, non content de délimiter son rôle thérapeutique, note avec sagesse, son rôle dans les relations humaines: ainsi, souvent, la peur de l’autre est souvent la peur de notre propre Ombre. C’est la parabole de la paille qu’on voit dans l’oeil de l’autre sans voir la poutre dans le notre; comme le fait remarque Jung, les recommandations du Christ (mais aussi de l’Ancien Testament: « Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même » Lévitique 19:18) ont pour effet de pacifier les rapports avec l’Ombre, donc avec nous-même.

Pour conclure ce large détour psychologique en astrologie (j’ai mis longtemps à me décider d’écrire cet article, tant le boulot à faire me fatiguait d’avance), le rapport à cet archétype est piloté par Lilith, selon différentes modalités représentées par les signe du Zodiaque, en particulier:

  • La « double personnalité » que l’on associe au Gémeaux (à la fois rieur et parfois sec et cassant), sans forcément l’expliquer: il s’agit d’un signe intellectuel, mais parfois superficiel, donc peu enclin à l’introspection. Or, une telle attitude, nous dit Jung, est le meilleur moyen de faire croître l’Ombre. En fin de compte le signe du Gémeaux peut amener à développer l’Ombre, mais sans s’en rendre compte (défaut d’introspection) car elle se retrouve projetée sur les autres. Ce signe étant associé aux adolescents, on retrouve la tendance de la jeunesse à trouver des « cons » partout, y compris chez les ados attardés que sont bien des caricaturistes (Cabu et ses éternels flics à moustache).
  • A l’inverse, le signe diamétralement opposé au Gémeaux, le Sagittaire, est celui de l’étranger: l’homme est en accord avec son ombre (le Sagittaire est mi-homme mi-cheval, c’est à dire qu’il accepte ses aspects inférieurs) et donc avec les autres, aussi différents soient-ils.
  • Enfin, la Balance, le signe de la négociation, est le deuxième signe d’air (c’est à dire d’intellect) après le Gémeaux; il illustre bien la nécessité, pour la maturité, de composer avec son Ombre. A un telle point que ce signe, vénusien, est le patron des arts, mais aussi de la paresse et de la lascivité: on finit par accepter ses pulsions inférieures sans faire de discrimination.

Voilà voilà. Bien. Revenons donc à notre natif qui a, justement, Lilith (dont le glyphe est un croissant de lune surmontant une croix) en Balance (en bas à droite) recevant des aspect de bien des planètes, et l’Ascendant en Gémeaux; deux positions de force pour Lilith, mais aussi les deux mécanismes psychologiques majeurs liés à l’Ombre: la projection, la négociation. Et, si l’on regarde bien, c’est là, dans ce rapport à l’Ombre qu’est tout le talent de François Hollande.

En effet, qu’est-ce que la gauche? C’est, depuis Mitterand, un outil avant tout idéologique visant à censurer toute idée adverse par la diabolisation, puis l’action en justice (la victoire importe d’ailleurs relativement peu, l’essentiel étant de faire perdre du temps et de l’argent aux cibles afin de leur faire passer le goût de recommencer). Ce travail incombe principalement aux nombreuses associations droitsdelhommistes anti-discrimination, qui sont autant de phalanges paranoïaques (par la force des choses) et hystériques, représentant parfois des sensibilités incompatibles, voire ennemies (l’islam ou le judaisme ne font pas bon ménage avec les revendications LGBT).  Et donc, François Hollande seul, au PS a su équilibrer ces tendances en leur évitant de s’entredéchirer. Par projection de l’Ombre, il concentre la haine de ses troupes sur des ennemis désignés, les « fachos », L’Eglise, etc, tandis que ses ennemis, eux, se concentrent sur de problème du musulman, de la féministe, de l’immigrant etc sans voir ceux qui se tiennent derrière. Puis, par négociation, il se fait l’arbitre entre les tendances et leur point d’équilibre (symbolique Balance). On le dit mou et inconsistant, ne sachant que rechercher le consensus; mais c’est précisément ce qui lui donne ce pouvoir sur ses troupes. Ce faisant, il a su mieux que personne marcher dans les pas de Tonton, qui pourtant le méprisait; comme disait l’autre, « la pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire » (Matthieu 21,42, en référence à Psaumes 118, 22).

Au vu de tout cela, il me semble urgent de chercher l’unité, d’insister sur ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous sépare, afin de ne pas enter dans le jeu des projections. Car en fin de compte, comment croire que le « Grand Remplacement » des Français de souche par des immigrés soit l’urgence principale, alors que les musulmans s’allient à la Manif Pour Tous, et que les jeunes de banlieue suivent massivement le catholique pratiquant Dieudonné (lui-même pas franchement souchard) et le « catholicisant » Alain Soral? Comment ne pas voir que les causes des femmes et des homosexuels sont détournées par une minorité d’idéologues aux motivations douteuses, ni que la plupart des juifs sont pris en otages par certains membres de leur propre communauté, alimentant la peur du nazisme pour mieux servir leurs intérêts? Comment, enfin, ne pas voir le spectre maçonnique derrière tant d’athées et de laïcards de bonne foi?

Bref, paix sur la terre aux hommes de bonne volonté; seul un vrai effort (parce que c’est dur, il faut bien l’admettre) de fraternité permettra de sortir de la toile tissée depuis trente ans par les faux prophètes. Et pour les cathos, peut-être faudra-t-il rappeler que l’oecuménisme et la tolérance ne sont pas des produits de la Nouvelle Théologie, puis de Vatican II, mais sont bel et bien ancrés radicalement dans les Écritures, car Pierre lui-même dit:

En vérité, je me rends compte que Dieu ne fait point acception de personnes mais qu’en toute nation celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable. (Actes des apôtres 10, 34-35)

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Maître chef

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Pourquoi?

Non mais franchement, pourquoi?

Pourquoi est-ce qu’on ne peut plus avoir un repas de famille sans une maîtresse de maison qui se la joue Tour d’argent en annonçant le nom du plat pendant le service?

Pourquoi est-il de plus en plus difficile de mettre plus de cinq personnes autour d’une table sans tentative d’expérimentation culinaire, sans assiettes carrées décorées de trois lichettes de coulis? Car il s’agit bien de coulis, hein, n’allez pas oser parler de « sauce », béotiens que vous êtes.

Pourquoi, enfin, même dans des restaurants tout juste au-dessus du bistrot de quartier (en terme de qualité, bien sûr; pour les prix, c’est une autre paire de manche), trouve-t-on des serveurs pour vous souhaiter une « bonne dégustation », voire, dans les cas extrêmes, une « bonne continuation d’appétit? »

Pourquoi, pourquoi, pourquoi? D’abord, je ne le « déguste » pas, ton steak frites, connard, même si tu l’appelles « entrecôte du rôtisseur pommes Pont-Neuf ». Je le mange, et à la rigueur, je le bâfre si j’ai envie, surtout si ça peut aider à te remettre à ta place de croquant mal dégrossi. Mais soit, je comprends la logique économique qui t’anime, tout occupé que tu es à canaliser vers ton porte-monnaie le snobisme de la vermine bobo qui envahit chaque jour plus la capitale – même si je te soupçonne de te prendre à ton propre jeu.

Mais mon Dieu, quels dégâts sur la psyché des bons bourgeois, sur les neurones sous-employés des ménagères de moins (et même plus) de 50 ans ont pu semer ces Taupe Chef et consorts! Non pas, bien sûr, que ces émissions soient coupables en elles-mêmes (même si les la récupération commerciale qui en est faite mériterait quelques baffes), car elles sont, en fin de compte, une des rares poires pour la soif de l’activité intellectuelle (en ces temps de socialisme et de sudoku triomphants) et manuelle (depuis qu’on n’a plus le temps de passer à la ferme de mémé) de l’homme ordinaire. Mais au final, que d’affectation, de sophistication artificielle! Et surtout, que de mignardises inconsistantes, et parfois immangeables!

Las, parmi tous ces braves journalistes qui pourfendent la dieudonnisation des esprits, ne s’en trouvera-t-il pas un pour lutter contre la masterchefisation des petits plats? Quelle Caroline Fourest, quel procureur anti-pornographie remarquera enfin que la destruction de l’intimité par les pratiques issues des médias ne se limite pas à la chambre à coucher? Enfin, faudra-t-il ressortir Lavoisier de son tombeau pour qu’il nous rappelle que les mots « cuisine » et « moléculaire » n’ont, dans un monde sensé, rien à faire dans la même phrase?

Voilà donc que le roi semble nu: on se plaint de l’influence des jeux vidéos ou de la télé sur les esprits juvéniles des adolescents, mais visiblement, des personnes plus âgées et censément responsables ne sont pas épargnées. Peut-être est-ce la une forme de néoténie, peut-être est-ce un bienfait de voir la plasticité cérébrale rester vigoureuse plus longtemps qu’on aurait pu le croire mais, en tous cas, une chose est sûre: un escalier, ça se balaie d’abord par le haut.

Impression 3D

La technique, c'est sexy

La technique, c’est sexy!

Les dernières fois que je me suis intéressé aux médias (quitte à faire les mots croisés des journaux gratuits, autant les lire aussi), on ne cessait de vanter la technologie de l’impression 3D, technique de l’avenir  selon certains. Certes, du temps où j’étais en école d’ingénieur, on avait déjà des machines de ce qu’on appelait prototypage rapide qui fonctionnaient de la même façon, mais dont le coût prohibitif limitait l’usage à la sphère industrielle. Or, ce temps est révolu, et voici donc qu’une armée de geeks en manque de gadgets monte au créneau pour nous signifier prophétiquement une quatrième révolution industrielle. Cependant, la plupart sont, il me semble, des informaticiens avant tout; ayant, pour ma part, travaillé 5 ans dans l’industrie mécanique, il me semble donc intéressant de regarder de plus près ce que vaut ce point de vue (spoiler alert: en fait, c’est de la merde)

Car voyez-vous, outre l’intérêt en terme de fabrication pour les industriels (ce dont je ne doute pas), nos chers codeurs y voient surtout, d’un point de vue grand public, une nouvelle victoire du partage de fichiers, comme pour la musique et les films; mais ce qu’ils oublient, c’est que des données à l’objet, outre le procédé, il y a un autre obstacle de taille: les matériaux. Ce n’est pas pour rien que les industriels dépensent des fortunes en R&D (sachant qu’il n’existe pas de moyen de prédire précisément les propriétés d’un nouveau matériaux: on est obligé de tâtonner) dans le domaine: les qualités d’un objet fini, dès qu’on sort un peu du jouet ou du gadget, dépendent largement des matériaux utilisés. Or, les résines, pour être utilisables dans l’impression 3D, doivent déjà remplir un cahier des charges serré: on est limité à des plastiques, et, qui plus est, à température de fusion raisonnablement basse; ce qui est très limitant:

  • Les résines sont de plus en plus utilisées dans l’industrie, cela ne fait pas de doute, mais presque exclusivement dans le cadre de composites, c’est à dire avec des renforts en tissus. Or, c’est ce renfort qui fait exploser les prix, car il faut trouver un moyen de les maintenir en place durant le moulage, et aussi les découper de façon adéquate pour la pièce. Bonne chance pour arriver un jour à faire ça à partir d’un dessin de pièce 3D. Et si on décide de s’en passer, on se retrouve avec des propriétés sacrément diminuées. Le but d’un composite (dont un des prototypes fut le béton armé) est d’utiliser un matériaux souple (mais donc facilement déformable) à un matériaux rigide (et donc systématiquement fragile, c’est à dire ayant tendance à fissurer facilement) afin d’obtenir un matériaux robuste et résistant. Bref, comme dans les contes de fées, on prend un prince intelligent et moche, on le marie à une princesse belle mais bête, et les deux deviennent beaux et intelligents (à condition, comme disait Gotlib, de ne pas tenir sa baguette magique à l’envers, sans quoi les deux peuvent se retrouver bêtes et moches). Et donc là, on se retrouve avec juste un prince intelligent mais moche, ou plutôt solide mais fragile, à moins de surdimensionner comme un porc (ce qui exclut donc les application de finesse).
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Diagramme de choix des matériaux, prix en fonction de la rigidité (source wikiversity)

  • La basse température de fusion exclut toutes les applications thermiques, donc tout ce qui est moteur, source d’énergie ou détonation. On a beaucoup entendu parler de cet américain qui a fabriqué des armes par impression 3D, en reconnaissant que, certes, on ne pouvait tirer que deux trois coups, mais on ne sait jamais, avec de nouveaux matériaux… sauf que le cahier des charges même de l’impression 3D garantit qu’il en sera toujours ainsi. Il faut des matériaux qui puissent fondre (ou du moins acquérir une viscosité suffisamment élevée) à température suffisamment basse. Or une détonation produit une chaleur élevée; donc, peu de chance qu’on puisse un jour imprimer totalement une arme non jetable. CQFD, et qui plus est, cette contrainte garantit qu’on restera dans les résines, qui, comme toutes les gammes de matériaux, ont des propriétés certes variables, mais dans une fourchette limitée, comme l’illustre le diagramme ci-dessus.

Bref, à mon avis, l’impression 3D a peut-être de belles potentialités, mais uniquement pour certains types de procédés ou, d’un point de vue grand public, dans des marchés de niche. Les révolutions industrielles ont été permises par des ressources (charbon, pétrole puis informatique) non seulement puissantes mais surtout extrêmement polyvalentes et là, même en espérant voir arriver de nouvelles résines d’impression, on en est loin. Il est d’ailleurs intéressant que l’image ci-dessous (trouvée au hasard d’une recherche google, en même temps que la première image de l’article) choisisse de représenter un crâne. Par ce choix, le photographe renoue sans le savoir (ou peut-être que si?) avec un des thèmes picturaux les plus célèbres de la Renaissance: la vanité.

Le temps du rêve

Bon, la politique c’est bien joli, mais s’agirait pas de perdre mon coeur de métier non plus. D’autant que celle-ci ramène à celui-là: les temps changent, aussi est-il intéressant de voir les mécanismes en jeu. Et pour cela, je vous emmène en voyage vers une destination exotique: l’Australie. Car les Aborigènes de ce pays ont élaboré une mythologie au fonctionnement très particulier, dont on peut tirer quelques belles inspirations.

En effet, la grande majorité des religions ont des mythes créateurs et eschatologiques plus ou moins figés, avec des récits légendaires entre les deux. Parmi ces derniers, on trouve notamment les épopées,histoires humaines exposant les origines d’une culture, d’une nation; ou encore les mystères, des mises en scène permettant de contempler l’action des dieux, d’éprouver le sacré, dans sa dimension échappant aux mots et à la réflexion humaine. Or, la culture aborigène se distingue en ce que tous ces rôles sont tenus par des récits cosmogoniques se situant dans un temps hors du temps, le Temps du rêve (aussi parfois appelé Rêve tout court). Plus précisément, il s’agit bel et bien du temps de la création, c’est à dire le moment où les dieux ont créé le monde en le rêvant, à ceci près qu’il continue à exister, et reste accessible aux hommes (notamment les sorciers) à la manière du monde des esprits des chamanes. Inversement, chaque nouveauté dans ce que les mythes du temps du rêve sont sensés expliquer (lois, coutumes mais aussi sentiers physiques) entrainent l’apparition de nouvelles histoires, se déroulant également dans le temps de la création. Et il ne s’agit pas juste d’un tour de passe-passe; c’est bel est bien le Temps du rêve qui est modifié.

Cette conception est à rapprocher du concept grec des trois temps: chronos (temps linéaire), aiôn (temps cyclique, ère) et kairos (la croisée des chemins, le moment où tout peut basculer). En effet, si le concept de l’aiôn (parfois francisé en éon) est un peu obscur en soi, on voit mieux de quoi il peut retourner par le concept de temps du rêve: un mythe se répétant de façon cyclique, répété, mais qui engendre le monde tel qu’on le connait, et notamment le chronos.  On peut comparer cela au mouvement cyclique d’une roue, qui engendre le mouvement rectiligne de la voiture, et d’ailleurs les grands rois et héros de l’Inde étaient parfois appelé chakravanti, « ceux qui font tourner la roue ». Cela signifiait donc qu’on les considérait comme des forces de l’histoire; ils étaient donc élevés, par celle appellation au domaine divin des aiôns.

Enfin je dis divin, comme ça, au débotté, mais il semble que la plupart des cultures aient eu l’intuition de cette forme d’action, mais l’aient plutôt placé dans le semi-divin: c’est le statut de la plupart des héros grecs, par exemple, et de même la Bible évoque des Géants (nephilim) issus des « fils de Dieu » et des « fils des hommes »: « Lorsque les hommes eurent commencé à se multiplier à la surface de la terre et que des filles leur furent nées,  les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent […] Il y avait des géants sur la terre à cette époque-là. Ce fut aussi le cas après que les fils de Dieu se furent unis aux filles des hommes et qu’elles leur eurent donné des enfants. C’étaient les célèbres héros de l’Antiquité. » (Genèse 6, 1-4). Dans la mythologie nordique, c’est également le concept de géant (jotun) qui est utilisé pour désigner les forces chaotique du monde. De tous ces points de vue se dégage un consensus, celui de phénomènes régissant le monde à grande échelle, qui peuvent rester sauvages (géants) ou être canalisés par des humains (héros), qui accomplissent alors des exploits considérés comme dignes des dieux.  Tels semblent bien êtres les aiôns.

Cependant,  une roue peut avancer ou tourner à vide, et un éon cyclique peut ne faire que se répéter indéfiniment. D’où le concept de temps purement cyclique des cultures antiques (ainsi que de l’éternel retour nietzschéen), illustrée par la formule de l’Ecclésiaste: « Ce qui est, c’est ce qui a été, et ce qui a été, c’est ce qui sera; il n’y a rien de nouveau sous le soleil » (Ecclésiaste 1, 9). C’est ce qu’illustre, dans le tarot, l’arcane de la Roue de Fortune: la roue figée autour d’un axe immobile, attendant que l’on vienne activer sa manivelle.

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Et ce qui vient l’activer, c’est le kairos. Ce temps de l’occasion, avec un avant et un après bien définis, c’est précisément la définition de la création, le temps qui donne la vie. Car certes, on peut considérer, comme certains le font, Dieu comme un « grand horloger » ayant créé le monde en six jours puis l’ayant laissé se démerder tout seul après. Mais le Dieu chrétien est la source de toute vie en tout instant du monde, ce qui indique bien qu’il ne faut pas comprendre les six jours (et même l’histoire d’Adam et Eve) comme un seul événement initial, façon Big Bang, mais plutôt un mythe hors du temps mais toujours présent, à la manière du temps du rêve. C’est cette instant de basculement du néant à l’existant, ce kairos comme moteur premier (primum movens, conceptde la scolastique hérité d’Aristote) de la Création, qui permet au aiôns de se mouvoir utilement afin de générer le chronos; soit, pour reprendre notre métaphore mécanique, le moteur qui met les roues en mouvement pour faire avancer la voiture.

Bien, à titre d’exercice, nous pouvons examiner la notion de fin de l’histoire. Car si tout les religions ont leur eschatologie, la philosophie moderne a également la sienne depuis le philosophe allemand Hegel (sans parler de Marx, qui a appliqué la méthode dialectique de Hegel à l’histoire). Évidemment, le concept, pour ceux qui y croient, ne fait pas consensus, mais Hegel, ainsi que le philosophe américain Francis Fukuyama, pensent qu’il s’agira de la diffusion planétaire de la démocratie, tandis que Marx parle de société sans classes. Dans les deux théories, de toute façon, il s’agit de la même idée, à savoir que le moteur de l’histoire s’épuisera, tout simplement; il y aura certes encore des événements, mais plus aucun n’aurait de portée historique. Outre que cela parait bien commode pour museler toute forme d’opposition une fois le paradis démocratique/des travailleurs instaurée, d’un point de vue « mécaniste », il semble que ces théories ne prêtent pas au temps une réelle force motrice, mais une simple inertie. L’histoire a eu un moteur, puis elle l’a perdue, et se contente de continuer sur sa lancée, avant de mourir à petit feu; voilà ce que semblent dire ces théories. Et force est de constater que, du point de vue hegélien, l’Occident est plus ou moins arrivés à la fin de l’histoire; la démocratie, la paix et les droits de l’homme règnent en maîtres indisputés sur le paysage des idées. Et pourtant, c’est en occident qu’il y a le plus de dépressions, le moins de croissance, la plus forte baisse de natalité. C’est là qui a le plus de richesse, mais de moins en moins de réelles carrières, ou d’opportunités, bref, c’est là qu’il y a le moins de vie, et où, d’ailleurs, on quémande le plus la mort (avortement, suicide assisté…). Même sans croire en quoi que ce soit, force est de constater: le moteur premier de l’histoire semble fortement corrélé avec celui de la vie des individus, et si les événements historiques peuvent s’arrêter sans qu’on leur demande leur avis, il en va autrement des destinées humaines.

« Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans ce sont des loups voraces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. On ne cueille pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des chardons. C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits, et que l’arbre mauvais donne des fruits détestables. Un arbre bon ne peut pas porter des fruits détestables, ni un arbre mauvais porter de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » (Matthieu 7, 15-20)