Mariage pour tous

martine-devient-lesbienne

J’entends dire que, dimanche prochain, les Manifestants pour Tous battront le pavé parisien au lieu de rester chez eux, au chaud, à faire des crêpes pour commémorer la présentation de Jésus au Temple. On peut être condescendant envers ces naïfs ou énervé par cette bande de facho (et vice-versa), il faut bien que jeunesse se passe; pas forcément celle des manifestants eux-mêmes, bien sûr, mais plutôt celle de leur conscience politique collective. Encore quelques années, le temps de comprendre que la France n’est une démocratie que pour ceux qui épousent la pensée dominante, et on verra bien ce qui en sort. Du moins en termes d’efficacité; pour les idées et la comm’, l’expérience ne suffira pas; va falloir faire chauffer un peu les neurones.

Déjà, la première manif a été l’occasion d’un énorme quiproquo, provenant de cathos tombant des nues et découvrant une société sécularisée qui les a laissés loin derrière. La débâcle du mariage pour tous fut avant tout une question de mots et de culture: la manif parlait beaucoup du problème des enfants, car c’est ce que le terme de mariage impliquait pour elle, tandis qu’à l’inverse, le reste de la société n’y voit désormais qu’une commodité et une certaine reconnaissance sociale. Certains militèrent pour créer une « union civile », différente du mariage, et qui serait ouverte à tous, mais ils débarquaient: ça fait déjà plusieurs décennies que le mariage républicain est essentiellement une union civile aux yeux de nos concitoyens (et, à vrai dire, de la majeure partie du monde occidental). Certes, la question de la GPA reste ouverte, et si les cathos ne la perdent pas de vue, certaines associations LGBT semblent également parties pour militer dans ce sens (j’ai lu un article je ne sais où estimant « anormal » que, quand un enfant nait dans un couple de lesbiennes, il n’y ait pas présomption de parentalité, c’est à dire que la compagne de la mère ne soit pas considérée comme, euh… le père?).

Mais ces associations, comme dans tant d’autres domaines, ne représentent pas forcément la majorité des homos qui, suivant le mouvement, souhaitent surtout régler l’adoption des enfants nés naturellement, ainsi que les questions d’héritage. Il est aussi question de reconnaissance sociale; personnellement, avoir un contrat « comme le mariage mais sans le nom », je trouve que ça fait encore plus citoyen de seconde zone que pas de contrat du tout. Et puis pour ceux qui veulent un « vrai » mariage , il reste le passage devant monsieur le curé, qui procurera adéquatement la protection de l’Esprit Saint aux futurs rejetons. Sachant, au passage, que le mariage civil est tout de même reconnu par l’Église en tant que mariage naturel, c’est à dire émanant de la capacité au mariage inscrite par Dieu dans la nature humaine, mais qu’il reste non sacramentel.

Amusez-vous bien!

Amusez-vous bien!

A ce propos, on a retrouvé des traces d’un contrat qui aurait existé en France au Moyen-Âge, l’affrèrement. Par ce contrat, décrit dans cet excellent article, deux hommes s’engageaient à mettre en commun leurs biens, de vivre en ménage, de partager « le pain, la vie et la bourse » et de se prêter assistance commune. Bref, un PACS avant l’heure, amélioré par la possibilité de l’héritage (mise en commun des biens) et de l’adoption (on peut imaginer que, pour les gens de l’époque, vivre sous le même toit que le parent suffisait amplement), soit exactement ce que les homosexuels, dans leur majorité, demandent. Ce contrat nécessitait un passage chez le notaire, comme un mariage (qui était d’ailleurs très informel pour les gens du peuple), et, cerise sur le gâteau, il semble qu’il ait pu faire l’objet d’une bénédiction à l’Église.

Oui, l’Église. On parle bien de la même, une, sainte, catholique et apostolique, tout ça. Étonnant non? Alors quoi, délire d’historien (à moins que ce ne soit de votre serviteur), ou changement radical?

En fait, la doctrine catholique est infiniment subtile, et le diable est dans les détails, comme on dit. Revenons bien en arrière: rien, dans le contrat, ne stipule quoi que ce soit de sexuel (et d’ailleurs rien ne dit que cela ait toujours été le cas). Évidemment, les gens n’étaient pas dupes, mais il fut un temps, (il y a encore pas si longtemps d’ailleurs, même si je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre), où l’on valorisait une notion qu’on appelle la pudeur. Cette valeur, un peu oubliée, signifiait qu’on ne voyait pas forcément l’intérêt d’exposer ses affaires de cul sur la place publique; entre une chose qui se sait et une chose qui se dit, il y a une différence de taille, et, outre les questions de réputation et d’honneur, on chantait encore il y a quelques décennies que les trompettes de la renommée sont bien mal embouchées. D’autre part, ce que l’Église aurait dispensé était une bénédiction, alors que le mariage est un Sacrement, et d’ailleurs le texte même qui était lu présente le couple comme unis mais pas « par la fécondité » donc pas de GPA/PMA. Il n’y a donc pas de contradiction, et d’ailleurs il me semble qu’un évêque avait proposé de bénir les couples homosexuels mariés, avant qu’on lui fasse comprendre que, euh, bon, hein.

Bref, tout cela est bien joli, et on se serait épargné bien des soucis si ce contrat n’avait pas coulé dans les sables du temps (je suppose que la bénédiction du prêtre a suivi), probablement dans la refonte de la société à la Renaissance. En effet, la redécouverte du droit romain, patriarcal, a eu quelques effets secondaires gênants, comme de priver les femmes de certains droits que la loi franque, dans la tradition germanique égalitaire, leur laissait. Songez que les Vikings avaient le droit au divorce, et que la femme pouvait le demander; les Vikings.

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Erik Marteau-de-Thor, dit le Progressiste, fils du célèbre roi-syndicaliste Olaf le Rouge

Enfin, outre la question du lien familial, il reste la question de l’homosexualité en général, qui est bien sûr loin d’être un débat tranché pour le christianisme (et les religions du Livre en général, d’ailleurs). Pourtant, en explorant les sources bibliques de la question (selon ce guide ce guide, visiblement issu d’une église réformée), j’ai été presque déçu; je m’attendais à des interdictions franchement difficiles à contourner et en fait il n’y a, finalement, pas grand’chose qui tienne vraiment aujourd’hui.

  • L’épisode le plus connu est celui Sodome et Gomorrhe, détruites à cause du péché, mais la source de celui-ci n’est jamais précisé; tout juste voit-on des habitants tenter de violer des hommes de passage (Genèse 19, 5), qui sont en fait des anges venus « constater le péché » (pour le coup, ils ont été servis); il y a donc un clair interdit envers le viol homosexuel, ce qui est tout de même bien différent.
  • Le Lévitique (18, 22) interdit clairement la pratique de l’homosexualité (« Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme, car c’est là une abomination »); on peut difficilement en contourner la teneur, sauf, éventuellement à dire que l’interdiction vaut pour le fait d’être passif. Le même tabou existait d’ailleurs à Rome, y compris avec les femmes;  la fellation y était mal considérée, même pratiquée par une femme. Il s’agissait d’une peur de perte de la virilité, c’est à dire de la force d’action dans le monde. Cependant, le Lévitique concerne essentiellement la pureté rituelle, et contient des prescriptions biscornues comme « Vous ne couperez point en rond les coins de votre chevelure, et tu ne raseras point les coins de ta barbe. » (Lv 19, 27); bref, on peut objecter qu’il n’était valable que dans un autre monde.
  • L’épitre aux Romains (Rm 1, 22-27) décrit des gens devenus homosexuels par punition de leur orgueil et de leur idolâtrie; cependant, il s’agit justement d’une punition, tout comme Dieu punit parfois par la cécité; cela ne veut pas dire que tout les aveugles sont pécheurs, surtout ceux qui le sont de naissance. Certes, on peut objecter justement sur le côté « punitif » de la chose, mais il s’agit justement de gens dont ce n’est pas la nature.
  • La première épitre aux Corinthiens rejette aussi les efféminés, dans un assez gros sac: « Ne vous y trompez point: ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les rapaces ne posséderont le royaume de Dieu. » (1 Co 6, 9). Non seulement le terme d’efféminé, vu l’obsession de l’empire Romain pour la virilité, peut vouloir tout et rien dire (cf ci-dessus le paragraphe sur le Lévitique), mais en plus, amen je vous le dis, si on s’était acharné autant sur les ivrognes que sur les homos, l’Église n’aurait peut-être pas survécu deux millénaires.
  • Enfin, il en est qui brille par son silence, le Christ: les Évangiles ne disent absolument rien sur le sujet, alors que Matthieu s’étend à loisir sur le divorce et l’adultère (Bien que Jean tempère son propos en disant de ne pas « jeter la pierre » au coupable). On peut penser que si l’homosexualité était un péché mortel, le Verbe incarné aurait peut-être eu la bonté de nous prévenir. Un verset toutefois est parfois considéré comme parlant de l’homosexualité, mais de façon clémente: « Car il y a des eunuques qui sont venus tels du sein de leur mère; il y a aussi des eunuques qui le sont devenus par le fait des hommes; et il y a des eunuques qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre, comprenne! » (Matthieu 19, 12)
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Un début d’explication?

Voilà donc pour la Bible, pour autant que je sache. A la décharge des cathos, tout de même, le point de vue des homosexuels sur leur orientation, n’est pas homogène (si j’ose dire), et certaines façons de voir la chose sont plus polémiques que d’autres. D’un côté, les recherches semblent bien établir que l’homosexualité est innée (génétique ou dû à un déséquilibre hormonal de la mère durant la grossesse) de même que la transsexualité, où l’on constate, d’une façon énigmatique, un esprit d’un sexe dans le corps d’un autre sexe. Cela peut sembler tiré par les cheveux, mais il existe bien des pathologies rares (dont le nom m’échappe) où une personne ne se sent pas bien avec… des jambes, ou des bras. Il arrive alors parfois des « accidents » qui font perdre l’usage des membres incriminés, et la personne se retrouve, par exemple, en fauteuil roulant, mais plus heureuse qu’avec tous ses membres. Pourquoi? Mystère, mais les faits sont là. De même, il y a les paraphilies, comme par exemple l’acrotomophilie, des attirances sexuelles étranges mais qui semblent bel et bien naturelles, et non pas dépendant d’un quelconque vice.

Donc bon, certains homosexuels ne demanderaient pas mieux que de voir le caractère inné de leurs penchants largement reconnus et qu’on cesse de les juger sur ce à quoi ils ne peuvent rien (ce qui est mon propre avis), et d’un autre côté, il y a ceux qui viennent vous dire « Comment tu sais si t’as pas essayé? » ou qui défendent le point de vue des études du genre (le sexe en tant que pure construction sociale; j’en ai lu un, une fois, qui défendait ce point de vue ET celui de l’inné; faudrait savoir) ou encore qui disent juste « inné ou pas, je fais ce que je veux, vous n’avez pas le droit de me juger » (et ceux là ne se gênent pas toujours pour juger ceux qui les critiquent). Donc bon, bien sûr, les homosexuels ne s’expriment pas tous d’une même voix, mais je pense qu’un jour viendra où il faudra vraiment choisir son camp, car je doute que toutes ces options protègent autant leurs intérêts.

Pour finir, j’ai parlé de la Bible, mais n’étant pas protestant, cela ne suffit pas; que dit l’Église? Eh bien son point de vue, à ce qu’il me semble, est que les homosexuels y sont accepté, mais qu’il leur est demandé de faire abstinence. Alors évidemment, en lisant ça, on se dit « et ta soeur? », mais après tout c’est le destin de tous ceux qui ne peuvent pas contracter mariage; c’est, par exemple, ce qui est demandé aux divorcés, à moins d’avoir pu faire annuler leur mariage (car oui, c’est possible; certains critères peuvent avoir fait que le mariage n’était en fait pas valide, auquel cas on considère qu’il n’a jamais existé). Il est cependant possible que cette vision des choses évolue. Jean-Paul II, en bon Taureau, a commencé à insister, sous le nom de théologie du corps, sur l’importance du plaisir sexuel au sein du mariage, et son rôle de ciment du couple (oui, comme sur les couvertures de Biba). Ce point de vue a été développé, et même transcendé, par Benoît XVI dans l’encyclique Deus caritas est, qui développe le principe de l’eros, l’amour-désir, comme clé de découverte de l’amour de Dieu, et donc de l’agapê, l’amour-charité. Deux papes, deux pas en avant, en attendant de voir ce que nous réserve François. Bon, on reste encore dans les liens sacrés du mariage, hein, je vous rassure. Mais toujours est-il que la première pierre d’une reconnaissance de la sexualité comme source de vie, y compris hors situation de fécondité, est posée, tout comme le contrat d’affrèrement reconnaissait au moins une valeur sociale au couple homosexuel. Petit à petit, on pourrait voir diminuer la valeur relative de l’abstinence aux yeux du Saint-Siège; pour les divorcés déjà, mais aussi les prêtres, tiens, pourquoi pas? Et peut-être, à terme, les homosexuels; auquel cas, on pourra vraiment dire que l’on aura un mariage pour tous.

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