La première pierre

Ste_Madeleine_Erhart

J’avais bien aimé le Da Vinci Code; moins distrayant que le premier roman de Dan Brown, Anges et démons, mais la théorie sur le Graal et Marie-Madeleine (représentée ci-dessus  dans une statue médiévale, exposée au Louvre) était intéressante. Bon, bien sûr, sa vision du féminin sacré était un peu étroite, mais après tout, ce n’est pas son boulot à lui de patauger dans la mystique. Par contre, c’est le mien, et je m’en vais donc vous parler un peu de tout ça.

Parmi les quatre éléments occidentaux classiques, le Feu et l’Air sont considérés comme masculins, l’Eau et la Terre comme féminins. SI l’Air et la Terre ont une signification plutôt concrète (pensée et matière), les deux autres sont plus mystiques; le Feu est associé à Dieu tout au long de la Bible. Le symbole du féminin sacré est donc l’Eau: c’est le mystère de l’émotion, du coeur grand ouvert, réceptacle de l’Esprit Saint. C’est pourquoi  il est aussi représenté par des coupes, comme dans le Tarot, où justement le Saint Graal, la coupe de Joseph d’Arimatie qui recueille le sang du Christ après sa Passion, et dont les calices de la messe sont les figures. Cependant, comme l’a fait remarqué Jung, une autre représentation courante, notamment dans la Bible, c’est celle des villes, ou des bâtiments. Babylone, ville représentative des cités païennes, est traitée de « prostituée », la prostitution et l’adultère symbolisant justement l’idolâtrie (le coeur se donnant ou se vendant à d’autres divinités que Dieu). De même, la scène des marchands du Temple est régulièrement utilisée par l’Église comme métaphore pour le coeur de l’homme, qui doit rester une « maison de prière » et pas « une caverne de brigands ».

En fin de compte, le féminin mystique prend principalement deux formes: l’Eau pure de Marie, du Temple, et de l’Église, Jérusalem céleste qui lui succède, est apte à recevoir l’Esprit, alors qu’au contraire, l’Eau souillée de Babylone, la Grande Prostituée chevauchant une bête monstrueuse dans l’Apocalypse, n’est propre qu’à engendrer le mal, à être « une habitation de démons, un repaire de tout esprit impur, un repaire de tout oiseau impur et odieux » (Apocalypse 18, 2). Il existe une représentation de cette force issue, non pas de la Bible, mais du Talmud, qui a connu un grand succès dans la culture fantasy dans laquelle j’ai grandi: Lilith, première femme d’Adam, devenue épouse de Satan et mère des démons. Elle descend de la démone sumérienne Lilitu (traduction possible: « spectre nocturne »), et fut associée, voire amalgamée, à la tradition babylonienne de la prostitution sacrée.

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On peut remarquer que cette représentation, issue du romantisme anglais, est assez proche de celle de Marie-Madeleine, plus haut. Ce n’est pas un hasard, car elle était, elle-même ancienne prostituée et pécheresse. Issue de l’identification, par le pape Grégoire VI, de trois personnages a priori différents des évangiles (et toujours considérés comme tels par les Orthodoxes et protestants), on voit bien que sa principale différence avec Lilith est son attitude de repentance et de contemplation. De même, elle renverse un flacon de parfum très cher aux pieds du Christ, le lui offrant en sacrifice, et ce geste nous informe sur l’importance du personnage: car bien qu’honorée, Marie-Madeleine n’a pas une symbolique aussi développée que Marie ou Babylone. Or, pourtant, par elle, la vanité de la ville, de la société profane, se rachète, et profite à l’oeuvre de Dieu. En somme, elle représente l’Église au temps présent, et le processus de sacrifice, de sanctification des richesses par l’édification de lieux de culte, par le financement de l’art sacré; état intermédiaire qui est aussi celui du coeur humain moyen, souvent plus Prostituée que Vierge.

On sent de nos jours une assez grosse pression du côté du féminin sacré. Déjà, le culte de la Vierge s’est développé progressivement, de figure relativement mineure, elle est devenue guide de l’Église, Reine du Ciel et des Anges. Bon, bien entendu, en le disant comme ça, ça fait évidemment plutôt nunuche.

Pièce à conviction n°1

Pièce à conviction n°1

Cependant, la Vierge est le modèle des saintes humaines, qui incluent Sainte Jeanne d’Arc, par exemple. Car, rappelons-le, être reine des anges, cela signifie qu’elle est la supérieure directe de l’Archange Saint-Michel par exemple, celui qui a vaincu Satan et le vaincra à nouveau, le bras armé de Dieu.

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Donc autant dire qu’il faut pas trop la chercher, quand même. Et il est amusant de voir, comme je l’ai évoqué, l’ascension de Lilith dans l’imaginaire contemporain des geeks fans de fantasy et de mythologie. Elle y est parfois considérée comme la vraie reine de l’Enfer, ou du moins comme une démone de très haut rang (y compris dans des univers non terrestres).

Il me semblait donc intéressant de développer la figure de Marie-Madeleine qui semble avoir un grand potentiel mythique assez peu exploité, et que Dan Brown a du sentir aussi. D’ailleurs, si beaucoup voient la Vierge dans la Femme de l’Apocalypse: « une femme revêtue du soleil, et la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Et étant enceinte, elle crie étant en mal d’enfant et en grand tourment pour enfanter » (Apoc. 12, 1-2), d’autres voient justement la Fiancée enfantant une humanité nouvelle, la société du futur. Le tout, donc, étant préfiguré par Marie-Madeleine; la première pierre vivante de l’Église.

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