Les petites mains

fouilles

Ayant baigné, dès l’enfance, dans la culture antique,  je dois beaucoup aux archéologues de toutes les époques. Si la mythologie grecque, par exemple, nous vient principalement de documents passés de main en main à travers les siècles, nous ne saurions pas forcément nous représenter ces univers disparus sans les générations de savants, aventuriers et pillards (ou n’importe quelle combinaison des trois) qui se sont relayés pour en mettre à jour les vestiges. Je me rappelle notamment avoir visité l’Égypte en famille, quand j’étais encore un gosse. Le dépaysement, l’esthétique et le gigantisme des ruines y sont déjà impressionnantes pour des adultes, alors pour un enfant de six ans… Je vois encore les colonnes d’un temple (Louxor probablement) qui me semblait pouvoir toucher le ciel, le toit ayant rendu l’âme depuis longtemps. J’essayais aussi d’en faire le tour avec mes bras, ou plutôt d’imaginer combien d’autres petits garçons comme moi, se tenant par les mains, pourraient y arriver. Je me souviens aussi de ma fierté d’avoir reconnu du grec ancien sur un gros bloc de granite, au pied des Pyramides;  j’avais ainsi pu comprendre les explications de mes parents sur la Pierre de Rosette. On m’y avait aussi acheté, à un vieux bédouin, un morceau de gypse brute d’une belle teinte mordorée, profonde et chaleureuse. Elle avait marqué ma mémoire, même si elle a été perdue depuis.

Par contre, une chose qui m’a toujours intrigué, c’est la fascination éperdue que certains de ces augustes thuriféraires du passé semblent avoir pour les rebuts de toute sorte, collectionnant avec une attention démesurée le moindre tesson de poterie vaguement gallo-romain, médiévalo-antique ou égypto-aztèque qui leur tombe sous la main. Certes, je comprends que chaque brimborion découvert a le potentiel de lever le voile sur une énigme de l’histoire, mais une fois que les latrines mérovingiennes découvertes dans le parc de la mairie se révèlent, contre toute attente, ne pas être la cachette du Graal, peut-être est-il temps de tourner la page, non? En plus ça permettrait à une ville comme Rome d’avoir un métro un poil plus pratique, au lieu de voir les excavations arrêtées tous les six mètres pour cause d’exhumation d’antiquités.

Bon, je n’en sais rien, je ne fais que poser la question; c’est juste que cette attitude me semble moins être de la prudence qu’une sorte de névrose comme en ont certaines personnes, incapables de jeter le moindre petit bout de papier. Ce qui ne m’étonnerait pas plus que ça, car en fin de compte, l’archéologie est avant tout une discipline académique, et que qu’il n’y a donc pas de raison qu’elle recèle mois de chercheurs tatillons que les autres. Évidemment, leur rôle n’est pas négligeable, car c’est bien à eux que revient le travail ingrat: transformer le produit brut des escapades de nazicides à chapeau et fouet en informations, puis les organiser en un corps de connaissances cohérent. D’autant que, de nos jours, c’est tout de même cela qu’on attend en priorité des chercheurs, et je ne suis pas sûr que le Professeur Jones aurait été bien noté par le CNRS.

"... d'accord, mais pour votre quota de publications, vous en êtes où?"

« … d’accord, mais pour votre quota de publications, vous en êtes où? »

Enfin bref, comme disent les gynécologues, il faut bien que certains travaillent là où les autres s’amusent. De plus, je fréquente trop Wikipédia pour critiquer toutes ces ‘petites mains’, ceux qui semblent prendre plaisir à ce travail de fourmi dont je profite, mais que je n’aurais certainement pas le courage d’effectuer. En retour, il faut bien parfois des gens avec un peu d’imagination pour donner du relief à leur travail, qui sinon pourrait rester assez bas de plafond. Prenez un bouquin et comptez donc les divinités qualifiées de « dieux de la fertilité » pour voir; à la rigueur, on irait plus vite d’inventer un nom pour ceux qui n’ont aucun rapport, même lointain, avec l’agriculture ou la bagatelle (bon, et aussi pour les « non-dieux de la guerre » dans la mythologie nordique; d’accord). Non pas que ce soit faux, mais ça n’apporte pas d’information intéressante, donc ça noie le poisson et on s’ennuie.

Et, en plus, on se retrouve dans des musées, dans des expositions temporaires ou permanentes, avec des vitrines parfois kilométriques remplis de ces putain de tessons de poterie dont je parlais au début de l’article, comme pris en otage par une armée de ces petits profs coincés qui, non contents de faire leur herbier dans leur coin, se sentent obligés de nous le coller sous le nez quand on a le malheur de vouloir aller oublier le métro en se rinçant l’oeil de quelques bas-reliefs polychromes ou bijoux de pierres fines. Au sujet desquels, bien sûr, on pensera bien à vous rappeler qu’ils ont été fait pour rendre hommage à un putain de dieu de la fertilité de mes fesses, et merde à la fin, qu’est-ce que je vous ai fait, moi, est-ce que je viens vous pourrir vos dimanche à classer vos pots de confiture par ordre alphabétique? Est-ce que je m’amuse à foutre le bordel dans votre album de timbres? Hein? Je ne me rappelle pas avoir jamais mis mon poing dans la gueule du moindre singe savant, alors respectez le pacte de paix entre nos espèces et gardez vos ordures dans la cave de vos facs. Non mais.

Enfin, sachons voir le bon côté des choses. Si ma vie terrestre n’est pas jugée digne de postérité, peut-être que ma vaisselle Ikéa, au moins, fera l’admiration des hommes du 29è siècle.

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