Memento mori

Source: http://www.dupy.fr

Voir la source

Comme souvent, ma promenade m’amène devant Notre-Dame; pour une fois, il y a peu de monde, alors j’entre. Je comptais admirer le Christ à droite en entrant, sculpté dans une pierre noire comme la nuit; je le salue, avant que mes pas m’entrainent, presque en courant, au fond de la nef. Face à la chapelle du Saint Sacrement, mes yeux passent distraitement sur l’autel, revêtu d’un brocard vert et or, sur lequel repose une bougie rouge dans une coupe; mais ma visite s’interrompt, mes yeux ne pouvant plus se détacher de cet étrange et modeste installation. Car le mystère est , et aussitôt que mon attention se fixe, sa présence commence à rayonner, presque suffocante, en un halo pénétrant tout mon champ de vision. Je retiens mon souffle, rejoignant, je m’en rends compte bien vite, une poignée d’inconnus qui, comme moi, sont happés par cette présence. Même les touristes sont tranquilles et discrets; d’où qu’ils viennent, qui qu’ils soient, ils sentent, eux aussi. Comme la maternité, le mariage, ou le deuil; certaines expériences humaines sont simplement universelles.

Le charme est rompu par l’annonce de la messe des vêpres. Je n’y avais pas pensé, mais après tout, pourquoi ne pas en profiter… Je m’installe, et je vois la nef d’une profondeur qui semble infinie, avec sa croix dorée et ses anges de marbre noir. Un épais nuage d’encens apparait dans l’espace consacré, et désormais la cathédrale des touristes n’existe plus. Il existe bien encore un corridor de visite, d’où les visiteurs regardent la célébration d’un oeil curieux, peut-être un peu craintif parfois. Mais tout ça est désormais périphérique, accessoire. Une bogue de châtaigne protégeant le vrai fruit, la vraie vie qui se déploie, ici: le coeur géant de la cathédrale qui souffle, s’active, s’échauffe puis se met à battre, pompant, charriant, crachotant puis projetant, enfin, son fluide vital et lumineux, en nous, à travers nous, flottant à travers la ville au gré des vents et tempêtes des âmes humaines qui s’agitent sur la terre, tout en bas… Dans cette ville musée, ce Paris que tant de cuistres tentent de figer, momifier, à coup de culture, de réhabilitations et de Nuits Blanches. Tous ces lieux historiques embaumés, ces chefs-d’oeuvre prostitués, ces quartiers rendus exsangues par la spéculation immobilière. Et je suis là, nous sommes là, dans un des rares bâtiments où la vie bat encore, et notre seule présence ici en ce Jour du Souvenir, la commémoration de la plus sinistre boucherie de l’histoire de France, sert à dire: les forces mécaniques de mort et de destruction ont beau gagner du terrain, elles ne vaincront pas. Jamais.

Je reste le temps des psaumes, après quoi le prêtre s’en va quelques instants, ce que j’interprète comme la fin de la cérémonie. A tort, apparemment, mais bon, tant pis, je suis déjà parti vaquer à des occupations plus profanes. La nuit est tombée, et partout où je vais, seules les plus belles femmes semblent être de sortie. Je m’arrête dans un bar où j’ai mes habitudes; elles sont là aussi, mais uniquement en couples. Presque pas de groupes d’amis, la clientèle habituelle. Et ces femmes ont presque toutes d’imposantes bagues d’acier, ornées de pierres fines. Puis je sors, et je croise un petit groupe en randonnée roller. Puis un autre, en randonnée vélo, suivi d’un troisième, de jogging cette fois. Dans le frois sec de cette nuit d’automne, je vois que la pluie des jours précédents a fait déborder la Seine. Oh, pas beaucoup, juste assez pour recouvrir un peu les quais, emporter quelques feuilles mortes et engloutir une benne; une mince obole, comparé à ce que la vitesse des flots, déchainés, semble réclamer. Je finis par rentrer, à la lueur moite des réverbères, non sans profiter une dernière fois du spectacle de ces femmes d’un autre monde, abritées dans la chaleur orangée des terrasses chauffées.

Étrange journée que ce lundi 11 novembre. Ce jour férié aurait pu être un morne dimanche, ou un lundi paresseux, mais il faut croire que même les fêtes laïques peuvent avoir le poids du sacré avec elles. Cette deuxième Fête des Morts n’est pas là pour mémé, partie paisiblement dans son sommeil; elle est là pour des jeunes garçons, fauchés, hachés en appelant leur mère ou leur fiancée; trahis par des politiques vains et des généraux stupides, offerts en pâture à la mécanique implacable de l’artillerie, des mitrailleuses lourdes et du gaz moutarde ou, plus tard, des tortures nazies ou Viet Cong. Pour certains, des chiffres sur un papier; dans le monde réel, la détresse, la douleur, la peur, les frères d’armes qui disparaissent dans un bref éclat de terre et d’acier et, à la fin, partir dans un éclat de douleur intolérable, en maudissant le général à la moustache impeccable, qui promettait le peloton d’exécution à ceux qui refusaient de partager sa folie.

En ce Jour du Souvenir, la porte de l’Hadès s’ouvre sur les ombres qu’elle garde jalousement, réveillées de leur torpeur mortelle par l’appel des vivants. Voici que le monde d’en-bas tout entier pousse un soupir de soulagement, exhalant son haleine électrique dans toute la ville. Tout en engourdissant le monde de poussière, elle ravive la vraie flamme partout où elle se trouve, dans le sacré, la beauté, l’amour ou la simple vie; comme la brume de novembre épaissit les ténèbres nocturnes, tout en soulignant les luminaires urbain d’un doux halo spectral.

Souvenez-vous des morts; car, eux ne nous oublient pas.

Publicités

2 réflexions sur “Memento mori

  1. Très beau… l’article m’a touchée.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s