Prise de con-science

Un certain nombre de petits aiguillons semblent s’être donnés le mot pour me pousser à témoigner de mon (long) passage dans le monde des sciences. Il fut en effet un temps où je manipulais opérateurs de l’analyse vectorielle et tensorielle avec virtuosité, ayant fait trois ans de thèse en sciences de l’ingénieur, sans pouvoir aboutir au doctorat. Il faut dire que dans la recherche, l’encadrement possède une autorité non pas seulement hiérarchique, mais aussi intellectuelle, c’est à dire qu’un supérieur est en quelque sorte à la fois chef et prof. Conséquence: il a au mieux les qualités des deux, au pire les défauts des deux. Pour un doctorant, il valide ou non le travail (avec quasi-droit de vie et de mort) pour publication et, un jour, obtention du doctorat. Pas besoin, je pense, de m’étendre là dessus; fouillez dans vos souvenirs professionnels et scolaires/estudiantins quelques minutes, vous réaliserez rapidement toute l’horreur potentielle de la situation.

Et donc, justement, je me suis retrouvé avec un gros boulet qui, non content de ne m’aider en rien pendant deux ans, commença à me mettre des bâtons dans les roues dès que j’eus enfin une piste prometteuse (à l’aide d’un autre doctorant, qui fut ma seule aide sur ce projet). Il faut dire que l’animal, flairant peut-être le bon coup, se piqua d’un seul coup d’avoir des idées (nulles) et de vouloir à tout prix les caser dans mon boulot. Pour cela, il commença à user de son autorité académique pour exiger toujours plus d’expériences, poussant mon modèle dans les retranchements les plus absurdes possibles (genre faire des calculs à l’échelle atomique, sur un modèle prévu pour des pièces industrielles) afin de pouvoir me dire « Ah ben tu vois, ça marche pas, lol! ». Bref, j’ai préféré arrêter les frais, avant que mes fantasmes de batte de baseball cloutée ne deviennent trop envahissants. Enfin, il était socialiste, et faisait du théâtre à trente ans passé, ça me semble déjà une punition suffisante. Qui plus est, le problème vient également du travail de recherche en lui même, aussi m’en vais-je déboulonner quelques idoles frelatées.

Tout d’abord, il faut savoir que, contrairement à l’article de l’Oeil cité ci-dessus, les chercheurs ne produisent pas nécessairement de l’innovation. Leur principale donnée d’entrée, ainsi que leur principale production, consiste en information pure, sous forme d’articles édités dans des revues scientifiques. En voici un exemple, provenant du site de ce bon monsieur, merci à lui. Comme vous le voyez, on est loin, très loin de Science et Vie, qui est un magazine de vulgarisation. Rien à voir, donc, avec une revue professionnelle, qui n’édite que ce genre d’articles, sous forme de gros blocs de papier ou sur internet. Vous en trouverez plein, sur le sujet de votre choix, en utilisant par exemple Google Scholar, mais la plupart des articles sont payants, dans les 30€ l’unité. Les abonnements ne sont pas plus avantageux, les maisons d’éditions formant un oligopole. Les auteurs ne « vendent » pas leurs articles, mais sont salariés par des institutions justement pour les produire (en équipe de 2 à 5 personnes, généralement), à un rythme variable de l’ordre d’un par an.

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais quand donc toute cette paperasse est-elle utilisée pour résoudre la crise de l’énergie, la fin dans le monde, ou coloniser la Lune? Eh bien justement: jamais. Bon, bien sûr, j’exagère un peu, mais j’ai vu passer sous mon nez des études commanditées spécialement pour des entreprises. Des grosses, hein, des sérieuses. Et pourtant, ils utilisaient au plus 10% des résultats, sachant qu’en plus le service en question travaillait lui-même pour un client interne de la boîte, qui utilisait 10% de leur travail. Autant dire que, sans travailler sur commande, les rapports produits ne servaient guère qu’à caler les meubles. Il y avait sûrement une vraie raison à faire tout ça apparemment en vain, et, bien sûr, le principe même de la recherche implique forcément de ne pas retenir toutes les voies possibles, ainsi que de garder du recul. Mais quand on se rend compte que le client n’utilise toujours pas une technique développée 15 ans auparavant (authentique), il  y a de quoi se poser des questions existentielles. Et s’il n’y a pas de client, le mérite dépend entièrement du rayonnement de votre travail, c’est à dire à quel point il est cité par d’autres chercheurs. Il y a aussi moyen de glaner quelques petites satisfactions par les diverses récompenses (bien que rares) et surtout par les participations à des congrès, qui sont d’une importance capitale. AU point, d’ailleurs, qu’on me fit les gros yeux quand j’annulai ma participation à l’un d’eux, cet été à Prague, au prétexte que… la ville était inondée (authentique aussi).

Enfin, pour en revenir à l’article que je vous ai montré, ne vous en faites pas, moi aussi je le trouve imbitable. Même pour un chercheur expérimenté, il faut de réels efforts pour arriver à lire ça, et encore, on n’y parvient vraiment que dans son propre domaine. Dans mon labo, tout le monde connaissait plus ou moins le travail des autres, mais sans pouvoir forcément lire les mêmes articles. Du coup, les chercheurs les plus productifs que j’ai rencontrés étaient souvent très spécialisés. Bien qu’ayant tout de même une culture scientifique étendue (du moins dans les domaines avoisinant le leur; à force d’aller à des conférences, justement), quand ils étaient sur leur terrain, ils semblaient fonctionner comme des ordinateurs: énorme puissance de calcul, mais incapables de traiter des données incompatibles avec leur logiciel interne. Parfois, même leur poser une question devenait une gageure; si la question était même légèrement mal formulée, écorchant un peu les termes techniques, impossible pour eux de la reformuler comme le fait typiquement l’intelligence humaine, ils renvoyaient une erreur système. Ce qui, évidemment, est très pratique pour former les jeunes doctorants.

Bref tout ça pour expliquer à quel point j’en ai marre de la mythologie de la science comme on la voit dans certains mass médias, magazines de vulgarisation, sites rationalistes, ou la page Facebook « I fucking love Science« . Ah oui, tu fucking aimes la science? Toi, le petit lycéen scientifique qui viens enfin d’apprendre ce qu’est ce fameux champ magnétique dont parlent tes Star Wars? Toi le petit journaleux avec ton badge de l’Union Rationaliste qui pourfends courageusement l’homéopathie en caressant la statue de Marx de l’autre? Eh bien, tu sais quoi? Je te laisse ma part. Le temps de tes héros, les Einstein et Feynmann, est fini depuis longtemps; et Stephen Hawkins, l’handicapé mégalo, sera oublié avant même d’être enterré. En science,  la plupart des grandes lois sont connues, tout à été fait depuis cinquante ans. Ce n’est pas moi qui le dit, je l’ai entendu du directeur du labo d’une (très) grande école d’ingénieurs française. On rajoute des innovations, de la puissance de calcul, mais ce n’est plus guère la conquête de l’Ouest. Maintenant, la science, c’est de l’enculage de mouche, des petits fonctionnaires et des grands narcissiques, les USA et la Chine qui se tirent la bourre pour savoir qui produira le plus de paperasse inutile, et quelques rares souvenirs nostalgiques d’un idéal qui a existé, et qu’on appelait: le Progrès.

Alors qu’on ne vienne pas me parler maintenant de scepticisme, de non-scientificité de l’astrologie ou autres conneries. Pour ma part, j’ai décidé de rester autant que possible hors de portée des sales pattes des charognards du savoir, et je m’en porte très bien. Et le premier qui vient me faire la leçon sans avoir au moins un master de sciences (dures), ce sera mon poing dans la gueule.

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4 réflexions sur “Prise de con-science

  1. Philippe dit :

    Article magistral et je pèse mes mots. Sans doute, y a t il à l’origine de cette crise le profil médiocre des chercheurs. A force de sélectionner par concours, on obtient toujours les plus sérieux mais rarement les plus créatifs. De toute manière, les plsu créatifs sont vite bridés et remis à leur place. J’en connais deux ou trois déjà âgés qui ont approcher des choses extraordinaires mais à qui on a enjoint de rentrer dans le rang. Et quand on attend la gamelle, on fait ce que le patron dit. C’est fini l’époque de Bernard de Palissy.

    • C’est possible, mais bon, après tout, il faut bien en faire quelque chose, de ces gens là. Ce qui est pénible, c’est leur statut de vaches sacrées, un peu comme les profs (et , en fait, un peu tous les fonctionnaires). S’il y avait, au moins, un moyen de leur remettre les idées en place de temps en temps, on pourrait les canaliser.

  2. Un Oeil dit :

    Merci pour votre lien. Ma vision de la Recherche reste grandement imaginaire, comme me l’ont fait remarqué des lecteurs qui sont, comme vous, plus ou moins du métier.

    • Ne vous en faites pas, ce n’est pas tant votre faute que celle de cette « mythologie de la science » que je dénonce. C’est pourquoi il me semble important de faire tomber les masques. D’ailleurs la science telle qu’elle existe n’est pas inutile, c’est, disons, une chambre de validation des découvertes. Mais de là à en faire les héros du monde moderne…

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