Tertium non datur

J’ai appris récemment, au détour d’une page web, que le programme en 12 étapes des Alcooliques Anonymes incluait la croyance « en une puissance supérieure », qui peut évidemment être une divinité, mais aussi la famille, un idéal politique, ou que sais-je. Cela n’est pas forcément étonnant en soi; quoiqu’en disent les rationalistes obtus, il est impossible de vivre sans une forme de foi tant la moindre action un peu incertaine en demande. Prendre un nouveau travail, se mettre en couple, déménager, sont des actes de foi, et même se lever le matin (demandez donc à un dépressif). Ce qui est frappant, toutefois, c’est le côté généralisable du processus, et sa contradiction totale avec les principes de développement personnel actuels.

En effet, que ce soit dans les magazines, les livres ou les sites internet, quel que soit le domaine (réussite professionnelle, séduction, influence; bref, le triptyque habituel sexe-argent-pouvoir), le développement personnel se résume en général à la pensée magique suivante: tout est possible du moment qu’on y croit. Et oui, même devenir un Saint Bernard quand on est teckel (ou l’inverse). Bref, du Walt DIsney pour adultes, dans la plus pure tradition des comédies hollywoodiennes pour gamins.  Qui plus est, ces méthodes étant très techniques (je pense par exemple à la PNL), elles produisent des résultats au mieux amoraux, au pire complètement basés sur un autocontrôle en acier et une escalade d’engagement. On peut se retrouver avec des gens malheureux en cas d’échec, et méprisants envers les inférieurs en cas de succès. Après tout, moi j’en ai bavé, les autres n’ont qu’à se remuer un peu aussi! Si « tout le monde » peut réussir, alors forcément, c’est qu’il y a des winners qui agissent et des losers qui ne s’en donnent pas les moyens, point final.

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Une référence!

Ces livres sont toujours plus ou moins (selon qu’on prétend au sérieux ou qu’on se rapproche du new age) mâtinés d’études psychologiques. Celles-ci peuvent être scientifiques, mais au sens le plus strict, ce terme signifie: publié dans une revue à comité de lecture, constitué de personnalités respectées de la discipline. C’est ainsi que fonctionne la science contemporaine; cette procédure garantit une certaine rigueur, mais pas forcément la pertinence de l’étude, c’est à dire si elle apporte des informations réellement utiles. D’autant que ce critère est évidemment relatif, car jugé par lesdites personnalités, qui, étant humaines, sont subjectives. Or, l’utilité, pour des scientifiques, c’est de publier des articles, ce qui nous amène à un problème: si l’utilité des articles, c’est de publier des articles, à quel moment « ça sert dans la vraie vie », pour parler vulgairement? Ce à quoi j’aimerais bien donner une réponse optimiste, mais honnêtement, là tout de suite, je n’en trouve pas.

Évidemment, la question ne se pose pas qu’en psychologie; mais au moins, quand on étudie le boson de Higgs ou le superalliage base nickel AM1, on reste pertinent partout sur la planète. La recherche psychologique, par contre, est essentiellement menée sur des étudiants en psycho étasuniens, qui sont à peu près le groupe socioculturel le moins représentatif du reste des habitants du globe. Mais les auteurs du développement personnel étant majoritairement américains, il n’y a bien sûr pas de raison que ça leur pose de problème. De toute façon, du moment que ça se vend…

Donc, autant dire qu’on est plus dans la littérature scientiste que dans la science, ce qui laisse au champ large aux préjugés des auteurs, qui se retrouvent confirmés par le leur biais des études scientifiques (enfin, disons plutôt « académiques ») en faveur de leur propre culture, où l’effort et la réussite sont centraux. Évidemment, un peu de discipline et de maitrise de soi ne fait de mal à personne, mais cela peut vite tourner à l’obsession du contrôle. Ce qui est déjà stressant en soi, jusqu’à tourner au cauchemar avec l’arrivée d’une grande marotte psychologisante moderne: le lâcher-prise, rejointe plus récemment par sa petite camarade, l’intuition. Le succès de ces notions sont basées sur une observation toute bête: malgré l’essor des techniques de management/leadership/logistique/communication etc., les meilleurs réussites professionnelles ne reposent que rarement sur la maniaquerie obsessive, dont beaucoup de cadres font pourtant preuve.

Bref, une bonne intention à la base, mais qui a donné à ses deux notions une place de choix dans l’arsenal des techniques de développement personnel, ce qui revient à imposer une double contrainte insupportable: pour réussir, arrête de vouloir réussir. Sans parler de la réaction des managers à ce genre d’attitude: l’intuition c’est bien, mais tant que ça reste réfléchi; il faut être créatif, tant que ça ne remet pas en cause les ordres et objectifs des supérieurs. J’en ai même vu, un de ces cuistres, affirmer que « dans une entreprise, il ne faut pas dire amen à tout, il faut savoir être impertinent; mais attention, hein, impertinent pertinent! » (avec un sourire qui devait être un signal, à une régie imaginaire, d’envoyer les rires enregistrés). Bref, de quoi faire monter le stress de façon intolérable, jusqu’au pétage de câble. Si la contrainte vient de l’extérieur et a valeur d’impératif (ordre de votre supérieur, conseil de votre maman etc.), la situation est tendue, mais au moins la cause en est extérieure et claire; si elle est imposée de l’intérieur, il est par contre plus difficile d’y échapper.

Or, justement, le recours a une puissance supérieure le permet. Pourquoi? Parce que dans la lutte entre vous-même et votre objectif, elle introduit un troisième terme intermédiaire, faisant office de catalyseur. Le schéma est simple: je ne suis pas capable d’atteindre l’objectif, donc je m’en remets à une puissante supérieure qui peut m’y amener, à condition de lui obéir; ce faisant, je ne désire plus mon objectif, du moins pas directement. A ce compte, même le lâcher-prise devient possible, et c’est d’ailleurs un des message de l’Évangile. Après tout, le Christ ne pose pas l’obéissance à Dieu comme un impératif catégorique, et ne promet pas que des châtiments, mais aussi des récompenses (« Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent. » Matthieu 7:11). A condition, bien sûr, de pouvoir s’imaginer obéir à quelque chose de plus grand que son propre petit ego, ce qui, même sans parler de religion, n’est pas gagné pour tout le monde.

 

 

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