Triste nouvelle

lou-reed

C’est avec beaucoup de douleur que le blog ingenieurchamane vous annonce le décès brutal de notre bien aimé

Esprit critique

Ravi trop tôt à l’affection des siens par les panégyriques ayant accompagné le décès de Lou Reed, la rock star la plus anecdotique et dispensable du siècle.

Nous nous associons au chagrin de leurs familles respectives, et leur adressons nos sincères condoléances.

Requiescat In Pace

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Prise de con-science

Un certain nombre de petits aiguillons semblent s’être donnés le mot pour me pousser à témoigner de mon (long) passage dans le monde des sciences. Il fut en effet un temps où je manipulais opérateurs de l’analyse vectorielle et tensorielle avec virtuosité, ayant fait trois ans de thèse en sciences de l’ingénieur, sans pouvoir aboutir au doctorat. Il faut dire que dans la recherche, l’encadrement possède une autorité non pas seulement hiérarchique, mais aussi intellectuelle, c’est à dire qu’un supérieur est en quelque sorte à la fois chef et prof. Conséquence: il a au mieux les qualités des deux, au pire les défauts des deux. Pour un doctorant, il valide ou non le travail (avec quasi-droit de vie et de mort) pour publication et, un jour, obtention du doctorat. Pas besoin, je pense, de m’étendre là dessus; fouillez dans vos souvenirs professionnels et scolaires/estudiantins quelques minutes, vous réaliserez rapidement toute l’horreur potentielle de la situation.

Et donc, justement, je me suis retrouvé avec un gros boulet qui, non content de ne m’aider en rien pendant deux ans, commença à me mettre des bâtons dans les roues dès que j’eus enfin une piste prometteuse (à l’aide d’un autre doctorant, qui fut ma seule aide sur ce projet). Il faut dire que l’animal, flairant peut-être le bon coup, se piqua d’un seul coup d’avoir des idées (nulles) et de vouloir à tout prix les caser dans mon boulot. Pour cela, il commença à user de son autorité académique pour exiger toujours plus d’expériences, poussant mon modèle dans les retranchements les plus absurdes possibles (genre faire des calculs à l’échelle atomique, sur un modèle prévu pour des pièces industrielles) afin de pouvoir me dire « Ah ben tu vois, ça marche pas, lol! ». Bref, j’ai préféré arrêter les frais, avant que mes fantasmes de batte de baseball cloutée ne deviennent trop envahissants. Enfin, il était socialiste, et faisait du théâtre à trente ans passé, ça me semble déjà une punition suffisante. Qui plus est, le problème vient également du travail de recherche en lui même, aussi m’en vais-je déboulonner quelques idoles frelatées.

Tout d’abord, il faut savoir que, contrairement à l’article de l’Oeil cité ci-dessus, les chercheurs ne produisent pas nécessairement de l’innovation. Leur principale donnée d’entrée, ainsi que leur principale production, consiste en information pure, sous forme d’articles édités dans des revues scientifiques. En voici un exemple, provenant du site de ce bon monsieur, merci à lui. Comme vous le voyez, on est loin, très loin de Science et Vie, qui est un magazine de vulgarisation. Rien à voir, donc, avec une revue professionnelle, qui n’édite que ce genre d’articles, sous forme de gros blocs de papier ou sur internet. Vous en trouverez plein, sur le sujet de votre choix, en utilisant par exemple Google Scholar, mais la plupart des articles sont payants, dans les 30€ l’unité. Les abonnements ne sont pas plus avantageux, les maisons d’éditions formant un oligopole. Les auteurs ne « vendent » pas leurs articles, mais sont salariés par des institutions justement pour les produire (en équipe de 2 à 5 personnes, généralement), à un rythme variable de l’ordre d’un par an.

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais quand donc toute cette paperasse est-elle utilisée pour résoudre la crise de l’énergie, la fin dans le monde, ou coloniser la Lune? Eh bien justement: jamais. Bon, bien sûr, j’exagère un peu, mais j’ai vu passer sous mon nez des études commanditées spécialement pour des entreprises. Des grosses, hein, des sérieuses. Et pourtant, ils utilisaient au plus 10% des résultats, sachant qu’en plus le service en question travaillait lui-même pour un client interne de la boîte, qui utilisait 10% de leur travail. Autant dire que, sans travailler sur commande, les rapports produits ne servaient guère qu’à caler les meubles. Il y avait sûrement une vraie raison à faire tout ça apparemment en vain, et, bien sûr, le principe même de la recherche implique forcément de ne pas retenir toutes les voies possibles, ainsi que de garder du recul. Mais quand on se rend compte que le client n’utilise toujours pas une technique développée 15 ans auparavant (authentique), il  y a de quoi se poser des questions existentielles. Et s’il n’y a pas de client, le mérite dépend entièrement du rayonnement de votre travail, c’est à dire à quel point il est cité par d’autres chercheurs. Il y a aussi moyen de glaner quelques petites satisfactions par les diverses récompenses (bien que rares) et surtout par les participations à des congrès, qui sont d’une importance capitale. AU point, d’ailleurs, qu’on me fit les gros yeux quand j’annulai ma participation à l’un d’eux, cet été à Prague, au prétexte que… la ville était inondée (authentique aussi).

Enfin, pour en revenir à l’article que je vous ai montré, ne vous en faites pas, moi aussi je le trouve imbitable. Même pour un chercheur expérimenté, il faut de réels efforts pour arriver à lire ça, et encore, on n’y parvient vraiment que dans son propre domaine. Dans mon labo, tout le monde connaissait plus ou moins le travail des autres, mais sans pouvoir forcément lire les mêmes articles. Du coup, les chercheurs les plus productifs que j’ai rencontrés étaient souvent très spécialisés. Bien qu’ayant tout de même une culture scientifique étendue (du moins dans les domaines avoisinant le leur; à force d’aller à des conférences, justement), quand ils étaient sur leur terrain, ils semblaient fonctionner comme des ordinateurs: énorme puissance de calcul, mais incapables de traiter des données incompatibles avec leur logiciel interne. Parfois, même leur poser une question devenait une gageure; si la question était même légèrement mal formulée, écorchant un peu les termes techniques, impossible pour eux de la reformuler comme le fait typiquement l’intelligence humaine, ils renvoyaient une erreur système. Ce qui, évidemment, est très pratique pour former les jeunes doctorants.

Bref tout ça pour expliquer à quel point j’en ai marre de la mythologie de la science comme on la voit dans certains mass médias, magazines de vulgarisation, sites rationalistes, ou la page Facebook « I fucking love Science« . Ah oui, tu fucking aimes la science? Toi, le petit lycéen scientifique qui viens enfin d’apprendre ce qu’est ce fameux champ magnétique dont parlent tes Star Wars? Toi le petit journaleux avec ton badge de l’Union Rationaliste qui pourfends courageusement l’homéopathie en caressant la statue de Marx de l’autre? Eh bien, tu sais quoi? Je te laisse ma part. Le temps de tes héros, les Einstein et Feynmann, est fini depuis longtemps; et Stephen Hawkins, l’handicapé mégalo, sera oublié avant même d’être enterré. En science,  la plupart des grandes lois sont connues, tout à été fait depuis cinquante ans. Ce n’est pas moi qui le dit, je l’ai entendu du directeur du labo d’une (très) grande école d’ingénieurs française. On rajoute des innovations, de la puissance de calcul, mais ce n’est plus guère la conquête de l’Ouest. Maintenant, la science, c’est de l’enculage de mouche, des petits fonctionnaires et des grands narcissiques, les USA et la Chine qui se tirent la bourre pour savoir qui produira le plus de paperasse inutile, et quelques rares souvenirs nostalgiques d’un idéal qui a existé, et qu’on appelait: le Progrès.

Alors qu’on ne vienne pas me parler maintenant de scepticisme, de non-scientificité de l’astrologie ou autres conneries. Pour ma part, j’ai décidé de rester autant que possible hors de portée des sales pattes des charognards du savoir, et je m’en porte très bien. Et le premier qui vient me faire la leçon sans avoir au moins un master de sciences (dures), ce sera mon poing dans la gueule.

Phénomènes

Cet article est rédigé à la demande d’une certaine S., résidant en Suisse. Mademoiselle, j’espère que vous y trouverez satisfaction; n’hésitez pas à me contacter pour me demander des détails, surtout si vous êtes blonde à forte poitrine.

Quand on est à table avec des amis, il arrive de recevoir des requêtes plutôt simples, comme « tu peux me passer le sel? » ou encore « tu veux des cornichons? ». Mais, de temps en temps, on se retrouve face à une question un poil plus compliquée, comme par exemple: « tu pourrais faire un cours accessible d’introduction à la physique, d’environ une heure? ». Car si, comme les lecteurs assidus ont pu le remarquer, j’ai une certaine tendance à la densité dans mes écrits, une heure suffirait tout juste à énoncer et décrire succinctement toutes les branches de cette discipline. Cependant, je relève le défi, en abordant la question sous un angle historique. Je devrais ainsi pouvoir rester compréhensible, y compris pour les diplômés d’école de commerce, mais je n’irai pas jusqu’à garantir le même résultat pour les lecteurs des Inrocks ou Technikart. Ceci étant posé, retroussons-nous les manches, et entrons dans le vif du sujet.

Déjà, qu’est-ce que la physique? Le célèbre philosophe grec Aristote, la définissait comme l’étude des causes des phénomènes naturels, le terme de ‘phénomène’ désignant ici un changement d’état d’une substance ou d’un objet: si l’on fait tomber un caillou, on peut étudier son mouvement dans le cadre de la physique, alors que sa composition (étude de l’objet inerte) relève plutôt de la chimie ou de la minéralogie. La physique était déjà étudiée par les premiers philosophes grecs, le concept d’atome remontant au présocratique Démocrite. Cependant, Aristote fut le premier à définir formellement les sciences naturelles, et  la physique resta marquée de son sceau jusqu’au XVIIe siècle, soit pendant environ 2000 ans. La physique est alors une des trois branches de la philosophie théorique, les deux autres étant les mathématiques et la théologie (plus tard appelée philosophie première, puis métaphysique); les autres disciplines, concerne les actions des hommes (logique, éthique, esthétique…), constituaient la philosophie pratique.

Cette classification est loin d’être anodine, car le destin de la physique fut (et est encore) lié à celui de ses deux disciplines « soeurs ». En effet, elle est longtemps resté empirique, fonctionnant sur le principe « essai-erreur ». Ce n’est qu’au XVIIè siècle que le père de la physique moderne, l’Italien Galilée (Galileo Galilei) introduit la notion de modèle théorique, ensemble conceptuel testé par des expériences contrôlées et utilisant un formalisme mathématique pour décrire les phénomènes naturels. Et si les mathématiques accompagnent l’homme depuis le début de la civilisation, la notion de modèle abstrait est une spécificité européenne. D’après certains historiens, elle fut probablement rendue possible grâce à la tradition médiévale de spéculation métaphysique et théologique connue sous le nom de scolastique. Ainsi nait la physique telle que nous la connaissons aujourd’hui (ou presque), mais qui ne doit pas nous faire oublier les prouesses inventives des siècles passés, y compris du Moyen-Âge (l’art gothique, au-delà d’une esthétique, est une révolution du génie civil basée sur des techniques d’une grande ingéniosité). La modélisation permet également de distinguer plus nettement certains corpus de connaissances sous forme de disciplines.

La première née est la mécanique, l’étude du mouvement en soi. La première application technique en fut la balistique, l’étude de la trajectoire des projectiles. Mais bientôt, grâce à la formulation de la gravitation universelle par le célèbre physicien, mathématicien et alchimiste anglais Isaac Newton, naquit la mécanique céleste, l’étude des trajectoires des planètes d’après les observation astronomiques. Il en résulta ce qu’on appelle la révolution copernicienne, (du nom de l’astronome polonais Copernic) c’est à dire le basculement définitif d’un système planétaire géocentrique au système héliocentrique que nous avons à présent.

Les besoins de l’observation astronomique, justement, entrainèrent la naissance de l‘optique. Si les lunettes de vue, basée sur la science arabe, existent depuis le Moyen-Âge, c’est Galilée qui fabriqua la première lunette astronomique, ce qui lui permit, pour la première fois, d’observer les anneaux de Saturne. D’un point de vue plus théorique,  c’est à cette époque que l’on formula les lois de l’optique géométrique (étude de la trajectoire des rayons lumineux considérés comme rectilignes), champ dans lequel travailla notamment le philosophe et physicien français René Descartes. Les instruments d’optique serviront également aux sciences de la vie qui se développeront parallèlement, avec la médecine expérimentale moderne, la physiologie et la biologie: observation de la circulation du sang par le médecin anglais Harvey, étude des mécanismes de digestion par le biologiste français Réaumur…

La chimie n’est d’ailleurs pas en reste. Si elle fut longtemps liée à la discipline mystique de l’alchimie, elle n’en avait pas moins déjà obtenu des résultats intéressants, bien que très empiriques. Ainsi, les égyptiens anciens avaient déjà des cosmétiques, et les savants arabes furent les premiers à inventer la distillation, ainsi que des procédés de génie chimique encore utilisés aujourd’hui (on leur doit les mots alambic, alcool, et élixir). Toutefois, c’est avec le chimiste français Lavoisier, qui met en évidence l’existence des éléments chimiques (il synthétise de l’eau pure par combustion d’oxygène et hydrogène), que nait définitivement la chimie moderne basée sur la composition moléculaires des substances.

Le début du XIXè siècle marque un tournant déterminant dans l’histoire des sciences. Les besoins techniques augmentent avec les prémisses de la révolution industrielle. En France, la Révolution aboutit à un investissement considérable dans le domaine des sciences et techniques, avec la création du système métrique et la fondation des premières grandes écoles d’ingénieurs. La fabrication des machines à vapeur se base sur la thermodynamique, la science des échanges de chaleurs. Cette vaste discipline commence avec l’étude de la température et de la pression atmosphériques par Galilée et son élève Torricelli (inventeur du premier baromètre), permet aux frères français Montgolfier d’inventer le premier engin volant plus léger que l’air, appelée aujourd’hui la montgolfière. C’est au début du XIXè siècle, que l’ingénieur polytechnicien français Sadi Carnot met cette science à profit pour calculer le rendement des machines thermiques, ce qui amènera progressivement à l’utiliser avec succès pour l’étude de tous les phénomènes physicochimiques (qui sont toujours, peu ou prou, des échanges d’énergie). La thermodynamique est aujourd’hui un des piliers de la physique, l’étude des origines atomiques de ses lois ayant porté son usage jusque dans la physique des particules.

Les besoins des techniques modernes, et notamment la mise au point des machines à vapeur, font naitre des disciplines entièrement nouvelles comme la mécanique des milieux continus, qui se diversifie en mécanique des matériaux et mécanique des fluides, avant de donner naissance à la résistance des matériaux pour les calculs de tenue des grandes structures de poutre qui apparaissent alors. C’est également à cette époque que les scientifiques commencent à étudier le phénomène de l’électricité, découvert plus tôt par l’italien Galvani, ainsi que le magnétisme. Outre l’étude des premiers circuits électrique et des aimants, l’établissement du lien entre des ceux phénomène aboutit à leur unification au sein de l’électromagnétisme grâce, notamment, aux lois du physicien écossais Maxwell, et qui permit l’invention de la radio.

Le début du XXè siècle fut marqué par le développement de la physique atomique, avec les conséquences, à terme, que l’on sait. Tout commença par l’étude de la radioactivité: tout d’abord artificielle avec la découverte des rayons X (premiers rayonnements ionisants) par l’allemand Rontgen, puis naturelle grâce à l’étude de l’uranium par le français Becquerel. L’étude de la nature des atomes,  la formulation de la relativité restreinte par le physicien allemand Einstein, s’appuyant sur des travaux du mathématicien français Poincaré visant à palier des observations étonnantes sur la lumière (découverte de la constance de la vitesse de la lumière par les américains Michelson et Morlay), ouvre la voie à la physique nucléaire , puis à la physique des particules et à la physique quantique , tout en permettant la production de la bombe et de l’énergie atomique. La formulation de la relativité générale par Einstein permet d’étudier l’univers d’un point de vue physique, et marque la création de la  cosmologie moderne, avec notamment la formulation de la théorie du Big Bang par le chanoine catholique belge Georges Lemaître.

Ce qui nous amène, peu ou prou, à l’état actuel des choses, du moins d’un point de vue des disciplines étudiées. Après la Seconde Guerre Mondiale, on peut considérer que les bases de la physique sont désormais bien assises et, si on n’assiste plus à la naissance de nouvelles théories fondamentales (malgré les couvertures sensationnelles des revues de vulgarisation genre Science et Vie), c’est un immense travail de perfectionnement et de croisements de disciplines qui commence, pour nous donner les sciences et techniques actuelles.

Tertium non datur

J’ai appris récemment, au détour d’une page web, que le programme en 12 étapes des Alcooliques Anonymes incluait la croyance « en une puissance supérieure », qui peut évidemment être une divinité, mais aussi la famille, un idéal politique, ou que sais-je. Cela n’est pas forcément étonnant en soi; quoiqu’en disent les rationalistes obtus, il est impossible de vivre sans une forme de foi tant la moindre action un peu incertaine en demande. Prendre un nouveau travail, se mettre en couple, déménager, sont des actes de foi, et même se lever le matin (demandez donc à un dépressif). Ce qui est frappant, toutefois, c’est le côté généralisable du processus, et sa contradiction totale avec les principes de développement personnel actuels.

En effet, que ce soit dans les magazines, les livres ou les sites internet, quel que soit le domaine (réussite professionnelle, séduction, influence; bref, le triptyque habituel sexe-argent-pouvoir), le développement personnel se résume en général à la pensée magique suivante: tout est possible du moment qu’on y croit. Et oui, même devenir un Saint Bernard quand on est teckel (ou l’inverse). Bref, du Walt DIsney pour adultes, dans la plus pure tradition des comédies hollywoodiennes pour gamins.  Qui plus est, ces méthodes étant très techniques (je pense par exemple à la PNL), elles produisent des résultats au mieux amoraux, au pire complètement basés sur un autocontrôle en acier et une escalade d’engagement. On peut se retrouver avec des gens malheureux en cas d’échec, et méprisants envers les inférieurs en cas de succès. Après tout, moi j’en ai bavé, les autres n’ont qu’à se remuer un peu aussi! Si « tout le monde » peut réussir, alors forcément, c’est qu’il y a des winners qui agissent et des losers qui ne s’en donnent pas les moyens, point final.

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Une référence!

Ces livres sont toujours plus ou moins (selon qu’on prétend au sérieux ou qu’on se rapproche du new age) mâtinés d’études psychologiques. Celles-ci peuvent être scientifiques, mais au sens le plus strict, ce terme signifie: publié dans une revue à comité de lecture, constitué de personnalités respectées de la discipline. C’est ainsi que fonctionne la science contemporaine; cette procédure garantit une certaine rigueur, mais pas forcément la pertinence de l’étude, c’est à dire si elle apporte des informations réellement utiles. D’autant que ce critère est évidemment relatif, car jugé par lesdites personnalités, qui, étant humaines, sont subjectives. Or, l’utilité, pour des scientifiques, c’est de publier des articles, ce qui nous amène à un problème: si l’utilité des articles, c’est de publier des articles, à quel moment « ça sert dans la vraie vie », pour parler vulgairement? Ce à quoi j’aimerais bien donner une réponse optimiste, mais honnêtement, là tout de suite, je n’en trouve pas.

Évidemment, la question ne se pose pas qu’en psychologie; mais au moins, quand on étudie le boson de Higgs ou le superalliage base nickel AM1, on reste pertinent partout sur la planète. La recherche psychologique, par contre, est essentiellement menée sur des étudiants en psycho étasuniens, qui sont à peu près le groupe socioculturel le moins représentatif du reste des habitants du globe. Mais les auteurs du développement personnel étant majoritairement américains, il n’y a bien sûr pas de raison que ça leur pose de problème. De toute façon, du moment que ça se vend…

Donc, autant dire qu’on est plus dans la littérature scientiste que dans la science, ce qui laisse au champ large aux préjugés des auteurs, qui se retrouvent confirmés par le leur biais des études scientifiques (enfin, disons plutôt « académiques ») en faveur de leur propre culture, où l’effort et la réussite sont centraux. Évidemment, un peu de discipline et de maitrise de soi ne fait de mal à personne, mais cela peut vite tourner à l’obsession du contrôle. Ce qui est déjà stressant en soi, jusqu’à tourner au cauchemar avec l’arrivée d’une grande marotte psychologisante moderne: le lâcher-prise, rejointe plus récemment par sa petite camarade, l’intuition. Le succès de ces notions sont basées sur une observation toute bête: malgré l’essor des techniques de management/leadership/logistique/communication etc., les meilleurs réussites professionnelles ne reposent que rarement sur la maniaquerie obsessive, dont beaucoup de cadres font pourtant preuve.

Bref, une bonne intention à la base, mais qui a donné à ses deux notions une place de choix dans l’arsenal des techniques de développement personnel, ce qui revient à imposer une double contrainte insupportable: pour réussir, arrête de vouloir réussir. Sans parler de la réaction des managers à ce genre d’attitude: l’intuition c’est bien, mais tant que ça reste réfléchi; il faut être créatif, tant que ça ne remet pas en cause les ordres et objectifs des supérieurs. J’en ai même vu, un de ces cuistres, affirmer que « dans une entreprise, il ne faut pas dire amen à tout, il faut savoir être impertinent; mais attention, hein, impertinent pertinent! » (avec un sourire qui devait être un signal, à une régie imaginaire, d’envoyer les rires enregistrés). Bref, de quoi faire monter le stress de façon intolérable, jusqu’au pétage de câble. Si la contrainte vient de l’extérieur et a valeur d’impératif (ordre de votre supérieur, conseil de votre maman etc.), la situation est tendue, mais au moins la cause en est extérieure et claire; si elle est imposée de l’intérieur, il est par contre plus difficile d’y échapper.

Or, justement, le recours a une puissance supérieure le permet. Pourquoi? Parce que dans la lutte entre vous-même et votre objectif, elle introduit un troisième terme intermédiaire, faisant office de catalyseur. Le schéma est simple: je ne suis pas capable d’atteindre l’objectif, donc je m’en remets à une puissante supérieure qui peut m’y amener, à condition de lui obéir; ce faisant, je ne désire plus mon objectif, du moins pas directement. A ce compte, même le lâcher-prise devient possible, et c’est d’ailleurs un des message de l’Évangile. Après tout, le Christ ne pose pas l’obéissance à Dieu comme un impératif catégorique, et ne promet pas que des châtiments, mais aussi des récompenses (« Si donc, méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent. » Matthieu 7:11). A condition, bien sûr, de pouvoir s’imaginer obéir à quelque chose de plus grand que son propre petit ego, ce qui, même sans parler de religion, n’est pas gagné pour tout le monde.

 

 

Le serpent, l’aigle et le scorpion

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Ce tripode grec représente la naissance d’Athéna, représentée ici sortant en armes du crâne de Zeus (assis). Cette histoire est assez connue des héllenistes, mais les détails varient. Ici, notamment, il semble que le peintre en a suivi une version archaïque, associant la déesse de la sagesse à Métis, représentée en petit sous le trône de Zeus. Métis, océanide fille d’Océan et Téthys, était la déesse grecque de la ruse (mètis). Ses parents étant des Titans, forces brutes de la nature, elle fait partie des divinités préolympiennes (Parques, Érinyes…), terrestres et sauvages, auprès desquelles les fiers Dieux de l’Olympe ne faisaient pas trop les malins. D’un point de vue ethnologique, le fait que ces derniers aient remplacé les Titans est souvent considéré comme la représentation de la domination, par la civilisation héllenique, d’une culture animique ou chamanique plus ancienne. Il est donc assez amusant de voir quelques unes de ces divinités chtoniennes continuer à être respectées, et représentées dans l’art. A voir les mythes qui restent d’elles, on peut imaginer que leurs vainqueurs en avaient tout de même trop peur pour supprimer complètement leur culte. Mais elle ne s’est pas arrêtée là. La représentation de Zeus ci-dessus, en regardant bien, est étrangement similaire à l’Empereur du Tarot, qui présente un aigle sous son trône; détail d’autant plus troublant que Métis était parfois représentée ailée.

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Bien que ce soit peu connu, l’Aigle existe en astrologie: il est considéré comme l’évolution du signe du Scorpion, signe d’eau (élément qui est aussi celui de Métis, les océanides étant des nymphes marines) sulfureux, symbole de lucidité, d’astuce, d’endurance, mais aussi de mort, de sexualité et de sorcellerie. Quand au Serpent, il est représenté par la constellation du Serpentaire, intercalée entre le Scorpion et le Sagittaire, et considérée par les astronomes comme le treizième signe du zodiaque. Ce signe, un humain combattant un serpent, n’est guère utilisé par les astrologues (qui utilisent en général le zodiaque tropique — découpage mathématique du ciel — plutôt que le zodiaque sidéral), mais le serpent, lui, est souvent associé au Scorpion. De nombreuses cultures (Grèce, Égypte, nations amérindiennes…) ont fait de ce reptile un symbole d’intelligence, de magie et de sagesse. La Bible le rend responsable de l’exil de l’homme hors d’Éden, mais honore sa ruse, tant dans la Genèse (« Le serpent était le plus rusé de tous les animaux » Genèse 3:1) que dans les évangiles (« soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes » Matthieu 10:16). Bref, c’est un animal particulièrement proche du concept de mètis; d’autant qu’il porte aussi une notion de dangerosité et d’animalité, appuyés par son venin et sa forme phallique.

Cependant, trois animaux pour un seul signe, c’est un peu trop. Il convient donc de remettre chacun à sa juste place, ce qui peut se faire grâce aux figures mythiques qu’on a appelé les Quatre Vivants. Ces quatre animaux sacrés (hébreu: Hayoth ha Qodesh) sont l’Homme, le Lion, le Taureau et l’Aigle, et on leur attribue, dans cet ordre, les éléments d’air (pensée), feu (énergie), terre (corps) et eau (âme). Symboles majeurs du christianisme, ils apparaissent d’abord dans l’Ancien Testament (vision du Char de Dieu, Ezékiel 1:1-14) puis dans le Nouveau (vision du Trône de Dieu, Apocalypse 4:6-8). Ils furent choisis pour figurer les quatre évangélistes ou, plus probablement, ils servirent de guide pour choisir les évangiles canoniques parmi tous ceux des proto-chrétiens, aujourd’hui appelés apocryphes. Cependant, on  retrouve le thème des Quatre Vivants dans des civilisations plus anciennes:

  • En Mésopotamie, berceau de l’astrologie, les Vivants servent de base aux signes fixes (bien que cette notion soit plus moderne) du Zodiaque. Le Verseau figure l’Homme, et l’Aigle est remplacé par le Scorpion.
  • En Égypte, on en trouve également des traces, mais l’Homme est parfois remplacé par le Serpent

Comme je le dis plus haut, le Serpent, le tentateur de l’Eden, est souvent associé à la magie païenne, et le christianisme l’assimile à Satan. Or certains occultistes, chrétiens ou non, le considèrent avant tout comme une force de la nature, pilotant, entre autres, l’évolution darwinienne; ce qui peut même aller jusqu’à reconnaître dans sa forme la double hélice de l’ADN. Il devient donc le représentant d’un débat qui déborde de ce cadre: savoir à quel point les inclinations de la nature, et l’utilisation de ses forces, sont morales; la Métis étant, en fin de compte, la ruse animale de l’homme, son instinct allié à sa raison. Elle est une trace du Serpent dans l’esprit humain, et, à ce titre, devrait être considérée comme diabolique par les chrétiens. De fait, la ruse a été décriée par certains moralistes (y compris, avant le christianisme,  par Platon lui-même, qui la trouvait indigne comparé à la Vérité) alors que d’autres la trouvaient acceptable dans certains cas (ce fut d’ailleurs l’un des sujets traités par la casuistique des Jésuites).

Or, pour ma part, d’après ma lecture de la Bible, je ne crois pas que le Serpent soit Satan. Le crime de ce dernier est d’avoir voulu égaler Dieu, et pour cela il fut jeté en Enfer, c’est à dire sous la terre. Si son origine n’est pas explicitement mentionnée dans la Bible, on l’assimile souvent à un passage sur la mort du roi de Babylone:

Toi qui disais en ton coeur: « Je monterai dans les cieux; au-dessus des étoiles de Dieu, j’élèverai mon trône; je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, dans les profondeurs du septentrion; je monterai sur les sommets des nues, je serai semblable au Très-Haut!… » Et te voilà descendu en Enfer [schéol], dans les profondeurs de l’abîme! » (Isaïe 14:12-15).

Le serpent lui, n’a pas voulu égaler Dieu, mais a tenté Adam et Eve de le faire (« Vous serez semblables à des dieux, connaissant le bien et le mal » Genèse 3:5), et sa punition est de « ramper à terre », non pas d’aller en Enfer, sous la terre. De plus, la recommandation de Jésus dans l’évangile de Matthieu, citée plus haut surprendrait si le serpent était réellement l’Adversaire ultime, lui qui dit sans hésitation « Passe derrière moi, Satan! » à Pierre (Marc 8:33) quand celui-ci lui propose d’éviter l’exécution. Phrase qui contraste elle-même avec la tentation au désert, consentie librement, et pendant laquelle Jésus ne s’exprime jamais en son nom propre, mais en citant l’écriture.

Pour ma part, il ne me semble pas que le serpent soit donc explicitement maléfique, comme le sont Satan et ses anges rebelles. Cependant, il reste dangereux, en tant qu’il rampe, c’est à dire qu’il ne peut plus élever l’âme de l’homme, alors qu’il peut, par contre le mener à la tentation, et donc servir d’outil à Satan. D’où le fait que l’Enfer soit proverbialement pavé de bonnes intentions: ceux qui utilisent leur intelligence (et, plus généralement, leurs forces matérielles) arbitrairement, même en voulant faire le bien, courent le risque de trébucher et tomber. Cependant, je dis bien « arbitrairement », car, justement, la clé du problème (du moins pour les chrétiens) , est de mettre librement sa volonté et, disons, son « serpent », au service de l’oeuvre du Christ. C’est en cela que celui-ci rachète le péché originel, par la conversion des énergies du Serpent. Ainsi, l’homme prépare le Royaume des Cieux, et Dieu, en supprimant son principal outil de tentation au Diable, lui fauche l’herbe sous le pied.

Ces aspects expliquent déjà en quoi, dans les représentations des Quatre Vivants, l’Homme peut remplacer le Serpent. Peut-être le Serpent était-il lui-même un Vivant, et donc un séraphin, avant sa chute; après tout, le mot hébreu séraphim, qui a donné son nom à ces anges à six ailes (les plus puissants de la hiérarchie chrétienne), peut signifier à la fois « enflammés » et « serpents ». De plus, sa nature séraphique expliquerait les pouvoirs magiques que les occultistes lui prêtent, ainsi que son influence sur la Nature entière. Mais restent encore le Scorpion et l’Aigle. Le Scorpion est similaire en apparence au Cancer (mis à part la queue), premier signe d’Eau, mais vit dans les mêmes milieux que le serpent, ce qui peut évoquer l’âme (symbolisée par l’Eau) poursuivant le Serpent sur son propre terrain afin de le maîtriser, comme le fait la constellation du Serpentaire. C’est là, à mon avis, la vraie clé du signe, expliquant sa lucidité, sa résistance, son goût du combat et de la ruse; et, s’il est particulièrement sensible à la tentation, il peut aussi devenir un ascète, pourvu d’un grand sens de la justice. Il devient alors l’Aigle, combinant la prudence du serpent (prédateur) et la simplicité de la colombe (oiseau).

Pour résumer, donc, le Serpent représente une ruse instinctive a priori neutre moralement, mais soumise à l’arbitraire humain. Il peut donc causer le mal indirectement, même quand il obéit à une bonne intention, si celle-ci ne découle pas d’une éthique suffisamment solide. Le Christ le résume ainsi: « qui n’est pas avec moi est contre moi. Qui ne rassemble pas avec moi, disperse » (Matthieu 12:30). Le Scorpion est le signe du combat contre le Serpent, puis de son baptême, sa conversion à l’oeuvre de Dieu. C’est ainsi que naît la ruse véritablement éthique et humaine, c’est à dire l’Aigle. Et nous en avons même un exemple en dehors de l’histoire humaine, les oiseaux ayant évolué à partir des animaux les plus proches des dragons de légende: les dinosaures. D’un point de vue biologique, l’évolution a favorisé la petitesse par rapport au gigantisme, l’agilité et la légèreté par rapport à la force brute. D’un point de vue cosmique, le Serpent a été supplanté par l’Aigle.