Transition endommagement-rupture dans un matériau ductile

On m’a demandé mon avis sur une question de société, à savoir, pour résumer: « avec toutes les conneries qui se passent dans ce pays [la France, pour mes éventuels lecteurs outrehexagonaux], comment ça se fait que ça pète pas? ». Question intéressante, que je vais étudier d’un point de vue de mécanique des matériaux. En effet, chaque matériau possède une certaine souplesse, c’est à dire que, dans une certaine limite, il réagit aux déformations comme un ressort. Mis s’il est soumis à des efforts trop importants, il finit par connaitre des processus irréversibles, à savoir soit se fissurer (comme le verre ou les murs) soit se déformer de façon irréversible (comme le métal) jusqu’à parfois se déchirer (comme un Carambar). On parle respectivement de matériaux fragiles et ductiles. Évidemment, la limite n’est pas toujours si simple: les métaux, notamment, peuvent également se fissurer; auquel cas la fissure elle-même s’amorce de façon ductile. Mais, dans tous les cas, l’endommagement commence à une échelle microscopique, autour de défauts, de cavités ou d’impuretés qui fragilisent localement le matériau. En ce qui concerne la fissuration, on a donc, dans un matériau soumis à de fortes contraintes, apparition de microfissures (de l’ordre du micron), qui convergent progressivement et se rejoignent pour former une macrofissure (visible à l’oeil nu) qui peut alors se propager et détruire l’objet. C’est ce qu’on appelle la coalescence.

A ce stade, il peut être bienvenu de justifier l’analogie avec des sociétés entières. Tout simplement, on voit bien que certaines sociétés sont fragiles, et que la moindre fissure y propage très vite pour l’amener à la ruine: ce fut le cas des printemps arabes. D’un autre côté, l’Angleterre est passé du féodalisme à la monarchie constitutionnelle progressivement, en quelques siècles. Elle a donc connu une déformation irréversible graduelle, la révolution de Cromwell, par exemple, ayant fait long feu. Il s’agit d’une société ductile, où les amorces de fissure s’arrêtent bien vite. Ces exemples amènent d’ailleurs une autre analogie: les matériaux/sociétés les plus rigides sont aussi les plus fragiles, tandis que les plus plastiques (la culture du dialogue des parlementaires anglais) sont plus ductiles. Mais il s’agit là d’exemples un peu lointains. Pour analyser la société française, il va me falloir aller un peu plus loin.

Tout d’abord, il faut bien voir qu’un des ingrédient du « succès » des révolutions arabes, fut la collusion d’intérêt entre une certaine jeunesse occidentalisée et les groupuscules islamistes, c’est à dire, n’ayons pas peur des mots, fascistes. Collusion qui ne dura pas, et les jeunes se mordirent les doigts d’avoir fait confiance à de tels alliés. Or cela n’arrivera pas en France. En effet, si le français est râleur, il n’a, quoi qu’on en dise, aucune sympathie pour le fascisme, et ceux qui qualifient comme tel le bijoutier qui a tué l’un de ses voleurs n’ont juste rien compris à cette notion politique. Le fascisme, c’est abdiquer sa liberté individuelle au nom de la nation, c’est marcher en rang et punir tout ceux qui s’écartent. Celui qui se fait justice lui-même est bien plutôt anarchiste (de droite), et risquerait une répression des plus dures dans un vrai état fasciste. Pendant la crise de 1929, la France a donc connu de rapides alternances gauche-droite (donc une plasticité à l’anglaise), mais le fascisme n’a pas vraiment fait recette: les Croix de Feu restèrent une initiative quasi isolée. L’arrivée au pouvoir de Pétain se fit sans l’assentiment du peuple, et, pour tous ceux qui disent encore que les français de l’époque étaient tous des collabos, précisons que les Juifs de France ont survécu à 75%, contre autour de 55% dans les autres pays occupés. Le succès électoral de Jean-Marie Le Pen (qui a consacré son mémoire de maitrise en droit à l’anarchisme en France après la Seconde Guerre Mondiale) est tout sauf un contre-exemple: ancien poujadiste, il était plus anar de droite que facho, et devait plus sa popularité à la provoc’ qu’à des appels à marcher au pas de l’oie.

Qu’en est-il donc aujourd’hui? Si l’on constate une similarité à la situation des années trente, crise et alternance politique, je ne suis pas sûr que cette plasticité suffira, cette fois. Car si le clivage droite-gauche existe bien, les deux partis dominants ont tout de même leurs points d’accord, qui se trouvent, malheureusement, être les aspects de la société qui emmerdent le plus les français. Citons par exemple: le contrôle de l’état sur tous les aspects de la vie, la création et l’entretien de castes privilégiées (journalistes, fonctionnaires, ayants-droits…) et un accommodement aux règles européennes (du genre « si ça me plait pas, j’adapte, mais si ça me plait, j’adopte sans me poser de question en disant qu’on a pas le choix »). Du coup, la plasticité de l’alternance ne suffit pas, et des microfissures apparaissent, sous la forme d’individus-inclusions se désolidarisant du matériau société, refusant de jouer le jeu; c’est à dire de croire les médias et le consensus de nos « élites », de se fondre dans l’idéologie ambiante de festivisme bobo ( Paris-Plage, spectacle de rue, art contemporain) mais aussi de se lancer dans des professions habituellement valorisées (fonction publique, ingénierie…) pour ne pas servir de kapos, ou tout simplement parce que de telles carrières ne sont plus considérées comme épanouissantes. Du coup, la France semble vivre dans une dépression continue et globale, et sa santé économique s’en ressent, d’autant que l’inefficacité du consensus politique n’aboutit qu’à… son renforcement. Eh oui, nos dirigeants ne peuvent envisager d’alternative, donc, tant que ça échoue, ils vont encore plus loin, car quand on n’a qu’un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous. Ils forment donc, dans leur décadence, une sorte de couvercle de plus en plus racorni sur les énergies bouillonnantes de la France, qui, quoi qu’en disent les pessimistes, est loin d’être foutue. Il suffit de regarder; l’énergie, les projets, l’intelligence sont partout, sous forme dormante, n’attendant que la fragilisation de cette croûte pour la faire sauter.

maison-dieu

Pourquoi donc les microfissures formées autour de ces individus ne coalescent donc pas? Eh bien justement parce qu’elles se croient isolées. Oh bien sûr, de tels individus, s’ils tiennent le coup, finissent par rencontrer des semblables et vivre en réseau, à l’écart du panoptique de l’État, mais cette coalescence reste locale. Or, justement, en mécanique, on n’arrive (plus ou moins, la technique n’est pas encore au point) à faire de la transition endommagement-rupture dans une pièce qu’en la prenant en compte dans sa globalité. En d’autres termes, ce qui manque à nos individus, c’est un projet commun à l’échelle (au moins) nationale. C’est d’ailleurs pourquoi le FN progresse dans les sondages, c’est le parti le plus crédible, aux yeux de certains, pour casser l’alternance PS-UMP. Sauf qu’il est malheureusement un peu trop bête pour nos individus autonomes qui, par définition, sont plutôt intelligents et sensibles. Alors quoi d’autre? Fonder une nouvelle formation politique? Rejoindre les imbéciles des autres partis, voire les rigolos de la Fédération Anarchiste? Dépoussiérer les momies de la famille royale? Pour ma part, je ne crois pas trop à une solution politique, qui ne ferait que retourner dans les mêmes travers. Comme dirait Mao, les lois ne sont guère que des « tigres en papier » sans réelle puissance si la volonté du peuple ne les soutient pas. On le voit bien avec le droit de la location immobilière et celui du travail: quels que soient les changements, la loi de l’offre et de la demande continue de permettre des abus (tout en créant par ailleurs des situations absurdes, comme des gens aux bons revenus incapables de louer, et des employés incompétents mais invirables). Du coup, la seule solution me semble être la fédération autour d’un idéal commun, mais de nature morale, indépendamment du fonctionnement de l’État. C’est à dire, pour utiliser les grands mots: la résurrection du trône de l’Empereur.

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Bien sûr, je ne parler pas de retour au féodalisme ou à l’Empire Romain, mais plutôt à ce que l’arcane de l’Empereur représente, c’est à dire l’idéal de la loi morale incarnée, idéal que les rois chrétiens utilisaient pour justifier leur pouvoir, mais que l’Église avait aussi créé, outre par complaisance politique, pour les canaliser. C’est ainsi que la hiérarchie féodale des petits seigneurs de guerre, plus proches de la Mafia que de l’idéal chevaleresque, évoluèrent au fil des siècles. D’abord par la soumission à un idéal moral (Paix de Dieu, autour de l’An Mil), puis par la fédération autour de buts communs (croisades), la constitution d’états-nations prenant progressivement le relai sur le plan politique. L’Empereur, relai terrestre du Christ-Roi et modèle des chrétiens baptisés, « prêtres, prophètes et rois » en ce qui concerne leur vie terrestre, est un poste sacré, au même titre que le Pape (aussi l’arcane V du Tarot) pour le Christ-Prêtre et, toujours dans le Tarot, l’Hermite (arcane IX) représente le poste du Christ-Prophète. Comment, me demanderez-vous? Eh bien en énonçant et incarnant la loi morale selon laquelle les Chrétiens sont sensés vivre, c’est à dire la loi du coeur que le Christ évoque pour remplacer la loi de Moïse (énoncée principalement dans les Nombres et le Deutéronome). Car si cette loi est, par définition, liée à la morale personnelle, donc suivie de plein gré, cela ne signifie pas qu’elle soit arbitraire. Il suffit pour cela de voir les exemples des autres religions abrahamiques, qui ont chacune une loi morale énoncée explicitement dans un texte sacré: les Juifs ont la fameuse loi de Moïse, et les Musulmans ont le Coran. Or, le simple fait que l’Islam ait été fondé par l’archange Gabriel, la « force de Dieu », nous indique que cette loi joue le rôle concret d’être une source de force pour ceux qui la suivent. D’où l’effet, souvent constaté et énoncé, qu’on est parfois plus libre – et, ajouterais-je, plus fort- en s’astreignant à une discipline qu’en faisant tout ce qu’on veut, ce qui peut nous livrer pieds et poings liés à nos propres passions. Mais la loi de ces religions provient d’une époque révolue, tandis qu’une loi incarnée est capable d’évoluer, de connaître des interprétations (soit une certaine forme de jursiprudence), au cas par cas, subjectives mais temporaires. Dans une perspective chrétienne, par exemple, une loi morale peut être réinventée constamment: il suffit de se baser sur les justifications et les principes sous-jacents à la loi deutéronomique, et les adapter à l’époque moderne, dans la grande tradition catholique. Voilà quel est le rôle de l’Empereur, et aussi celui de sa hiérarchie (rois, comtes, barons…), qui, à leur tour, interprètent la loi qu’il conçoit en fonction de leur propre subjectivité, mais aussi des spécificités de la culture, de plus en plus locale, qu’ils représentent.

L’empereur n’est-il donc qu’un ersatz de pape? Il suffit de voir ce que dit le Christ au sujet du divorce (« C’est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes; au commencement, il n’en était pas ainsi » Matthieu 19:8) pour comprendre que leur rôle est fondamentalement différent: la loi (donc l’Empereur) peut sous certaines conditions, autoriser/tolérer ce qui est contraire au Bien, ce qui est impossible pour le Pape: en tant que gardien de la doctrine, il n’a pas le droit de la contredire. Et c’est bien cette possibilité d’enfreindre la doctrine de façon justifiée et canalisée qui crée la force. Le Christ est descendu en enfer pour libérer les âmes de l’Hadès, c’est à dire qu’il est sorti de la Vie (donc du Bien) pour entrer dans le monde inférieur (donc des pulsions), afin de les amener au Ciel (donc d’en faire des forces du Bien). C’est exactement un des principes de base, et une des plus grandes forces historiques du christianisme: la conversion par l’empathie et le pardon. c’est aussi ainsi que Saül de Tarse, ennemi de l’Église, est devenu Saint Paul, un de ses piliers. Et Église actuelle, qui a bien une doctrine, mais pas de loi adaptée, ne peut plus autoriser explicitement ses fidèles à pécher (appelons un chat un chat) dans le but d’un plus grand bien. La conversion des forces pulsionnelles n’est plus possible sans l’Empereur. Et, si son trône est vide à l’heure actuelle, il continue d’exister, sous forme occulte, attendant son retour, qui n’est peut-être pas si loin que ça, d’ailleurs. Benoit XVI, en démissionnant du poste du Pape pour se retirer dans l’ombre, a très probablement recréé le poste de l’Hermite, et le Pape se désengage de ce qui ne concerne pas la doctrine, devenant moins catégorique sur les questions de choix de vie. Bref, des trois postes, il y en a désormais deux, et ils préparent de la place au troisième. D’un autre côté, nous avons nos micro fissures qui attendent leur idéal supérieur pour se fédérer, et finalement se libérer.

Bien sûr, tout cela parait complètement fou, mais après tout, ce qui est sagesse auprès de Dieu est folie auprès des hommes, alors qui sait? De toute façon, les choses ne se feront pas en claquant des doigts. Mais la promotion de l’idéal de loi morale, la conscience d’unité (de classe?) des individus qui cherchent la Vérité sous toutes ses formes, qu’elle soit intellectuelle, sentimentale, ou économique, peuvent cheminer progressivement. Les individus, ou les micro-réseaux peuvent se fédérer. Difficile de voir, à l’heure actuelle, plus qu’une vague direction. Mais comme dit le proverbe chinois, même le plus long des voyages commence par un premier pas.

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6 réflexions sur “Transition endommagement-rupture dans un matériau ductile

  1. Philippe dit :

    Euh, certes Chaton, nous en avons parlé, sauf que je n’ai pas dit « avec toutes les conneries qui se passent dans ce pays, comment ça se fait que ça pète pas? ». Je m’exprime mieux que cela ! Non mais 😀
    Sinon excellent article d’un bout à l’autre même si la seconde partie pourra rebuter les partisans du tout politique 😉

    • Oui, je me rappelais plus ce que tu avais dit exactement, alors je l’ai formulé avec mes mots à moi. D’ailleurs j’ai bien précisé « pour résumer » juste avant.

  2. Philippe dit :

    t que fait il l’ingénieur depuis tout ce temps ? Aucune publication ? Ah la la, ça me rappelle le blog d’un autre ingé en mécanique :
    http://misandrie.blogspot.fr/
    Un fainéant aussi celui-là !

  3. Philippe dit :

    Tiens quand on parle du loup … C’est sur que pour aller se baguenauder aux Amériques, t’es là mais que pour pondre un article, y’a plus personne !

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