Frère Soleil, soeur Lune

On m’a proposé un sujet d’article sérieux, mais, étant donné la teneur du précédent, je vais intercaler un sujet plus léger avant de m’y attaquer. C’est ça ou finir gothique, et j’ai la flemme de me maquiller donc bon, le choix est vite fait.

Je faisais tantôt des recherches sur la déesse grecque Artémis, histoire de comprendre un peu mieux son rôle dans la culture hellénique. Après tout, elle est l’une des douze divinités olympiennes, ce qui n’est pas rien pour une déesse de la nature sauvage. D’autant qu’elle est soeur jumelle d’Apollon, un fait qui ne peut être anodin, mais qui me semblait mystérieux. J’ai donc fouillé un peu, histoire de voir ce que les archéologues et historiens avaient pu trouver, d’autant que certains se sont visiblement posé les mêmes questions que moi. C’est ainsi que j’ai découvert, tenez-vous bien, rien. Zéro. Oh bien sûr, la déesse et son clergé avaient bien des usages sociaux documentés, mais sans cohérence évidente entre eux. Devant cet échec, les experts se justifient, les cuistres, en disant que les preuves matérielles manquent, sous prétexte que les sanctuaires n’étaient probablement pas construits en dur. Ah là là, je vous jure, pour faire le beau en costume d’Indiana Jones à l’autre bout du monde et draguer les petites indigènes (oui, je suis un expert reconnu mondialement en sociologie des archéologues), y’a du monde, mais pour réfléchir, pfffuit, la débandade. Du coup, j’ai du le faire à leur place, et mettre les mains dans le cambouis. Comme on dit dans les polars américains, c’est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu’un le fasse.

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Bon, allez, pour commencer, voyons les attributions de notre déesse. On peut les regrouper en trois grands thèmes: la nature sauvage (arcs, chasseurs, bêtes sauvages, orée des forêts), l’enfance (protectrices des accouchements et des sages-femmes, des nourrices, des enfants et des jeunes filles jusqu’au mariage), et le voyage (routes et certains ports), ainsi que la Lune (qu’elle partage avec Séléné et Hécate). Déjà, en ce qui concerne la nature sauvage, on voit assez vite qu’il s’agit, plus précisément, des rapports que l’homme entretient avec elle: Artémis est en fait la patronne des zones frontières entre le monde sauvage et le monde civilisé. Or, justement, l’une de ces zones les plus évidentes, dans un sens figuré, est l’enfance, durant laquelle le petit d’homme doit dompter ses instincts animaux à mesure qu’ils croissent. C’est ainsi qu’il apprend l’empathie et les règles de la vie sociale, qui lui permettent de canaliser ses forces animales de façon constructive.

Cependant, pour l’enfant ou préadolescent, affronter ces instincts puissants, tant chez lui que chez les autres (naissance du désir et de la compétition), n’est pas évident. Cela nécessite de les affronter, courageusement, et de les dompter ou les contenir. Et justement, c’est exactement ce que fait Artémis avec les animaux, chassant certains et en apprivoisant d’autres. La forêt et les bêtes sauvages peuvent tout à fait représenter, respectivement, l’inconscient et les instincts. Le domaine d’Artémis, la lisière de la forêt, est la zone de l’esprit où les pulsions apparaissent à la conscience, qui peut alors effectuer un travail d’apprentissage et de discrimination. Tout ceci correspond à la maturation des jeunes humains, à quoi s’ajoute évidemment une protection plus terre à terre, en tant qu’individus fragiles et encore incapables de subvenir à leurs besoins. D’ailleurs, le nom Artémis provient de la racine art-/arct- signifiant « ours », que l’on retrouve dans le prénom Arthur et le mot « Arctique ». Ces animaux sont connus pour être très protecteurs envers leurs petits, un trait de caractère que leur force rend évidemment redoutable.

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Enfin, le troisième thème d’Artémis est celui du voyage, ou plus exactement du départ, c’est à dire de l’enfant quittant sa famille (sa patrie) pour tenter sa chance ailleurs. C’est l’aboutissement du travail d’éducation qui a précédé, qui se traduisait d’ailleurs, entre autres, par certains rites de remerciements qui pouvaient lui être rendus lors du mariage d’une jeune fille. Dans le cas contraire, ont s’imaginait qu’elle risquait de continuer à protéger jalousement la fiancée, nuisant à son futur couple. Notre déesse est donc bien une déesse de l’éducation, plus que de la nature, protégeant et guidant les enfants de la naissance jusqu’à leur « départ » pour la vie adulte, veillant sur leur maturité physique, mais aussi psycho-affective. Il s’agit donc bien d’une divinité éminemment civilisatrice, dont on comprend mieux la présence dans l’Olympe, parmi les principaux dieux de la – très urbaine – civilisation grecque.

On comprend également bien sa gémellité avec Apollon en voyant bien que celui-ci, bien qu’étant un dieu solaire, n’est pas un dieu « du soleil » (rôle tenu par Hélios), mais des arts, de l’esthétique, et aussi de la conscience, en tant qu’il présidait aux oracles de la Pythie à Delphes (dont le temple d’Apollon portait la fameuse maxime, « Connais-toi toi-même »). Il est donc, en fin de compte, une divinité du jugement de goût au sens kantien, développant et élevant l’individualité par la construction d’une esthétique, c’est à dire une discrimination et une hiérarchisation consciente, intellectualisée, des perceptions et de l’appréciation que l’on peut en avoir. C’est à dire le versant diurne de la prise en main des pulsions à laquelle préside sa soeur, et qui, instinctive et principalement inconsciente, donc obscure et effrayante pour les Grecs, ne pouvait guère être que nocturne, d’où le fait qu’Artémis soit une divinité lunaire. On peut également dire qu’elle est comme son frère, une divinité de jugement, grâce à l’un de leurs attributs communs: l’arc aux flèches capables de donner la mort instantanément. C’est à dire, bien sûr, encore plus qu’une flèche normale.

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Afin d’illustrer cette symbolique de nos jumeaux divins, on peut lire deux mythes qui leur sont attribués, juste après leur naissance. Tout d’abord, ils tuent le serpent monstrueux Python (prédécesseur, justement, de la Pythie aux oracles de Delphes), qui voulait les détruire. Bien que dans cette histoire, Apollon soit parfois représenté seul, l’absence de sa soeur chasseresse semblerait assez absurde. En tous cas, le serpent chthonien, aux relents sataniques avant l’heure, semble bien cadrer avec une représentation de l’instinct, et de son influence sur le jugement et les action des hommes (l’oracle de Delphes était une institution majeure de la Grèce antique). Enfin, après cet exploit, nos jumeaux tuent également les rejetons de Niobé, une femme qui s’était vanté d’avoir plus d’enfants que leur propre mère, Léto. Ici, on a une dénonciation de l’hubris, classique dans la mythologie grecque: les hommes ne doivent pas surpasser les dieux; c’est à dire, en termes psychologiques, que l’homme ne doit pas mettre toute sa confiance dans son égo limité, et savoir écouter les messages de son inconscient. Plus précisément, les enfants de Niobé sont douze, six de chaque sexe; Apollon tue les garçons, tandis qu’Artémis tue les filles. Le nombre, ainsi que l’égalité des deux sexes, semble être une référence au zodiaque, donc aux forces cosmiques dormant au fond de l’inconscient et qui, pour les Anciens, traçaient la destinée de l’homme. Les enfants de Niobé, créations humaines, sont la volonté orgueilleuse de vouloir choisir arbitrairement sa vie, en créant les forces que nous n’avons pas, au lieu d’écouter celles que nous avons. Le rôle des divinités jumelles du jugement de goût, diurne et nocturne, est de nous aider à découvrir à apprivoiser ces forces qui, de par leur origine céleste, sont bien plus puissantes que tout ce que nous pourrions créer d’autre. Cela passe nécessairement par la destruction de celles que nous avons pu nous inventer, sous l’influence de notre entourage et de nos propres caprices. C’est ainsi que peut commencer le processus d’individuation, la construction progressive de ce que nous sommes depuis toujours.

 

Bon, finalement, j’ai été un peu sérieux quand même. Tant pis.

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