« … et délivre-nous du Mal »

Baphomet[1]

Dans sa version, hermétique, de la Kabbale, le célèbre mage Aleister Crowley définit non pas un, mais deux adversaires de Dieu: Satan et Moloch (prononcez Molok). Pas besoin de présenter le premier, l’ange déchu banni en Enfer pour s’être rebellé contre le Père; son nom est souvent traduit par « adversaire » (justement), mais signifie précisément « accusateur », ou, plus juridiquement, « procureur ». Le deuxième est un des dieux cananéens que les Juifs se mettent parfois à adorer dans l’Ancien Testament, déclenchant généralement le courroux de Yahvé. Cette dualité sert à faire ressortir l’unicité de Dieu, mais chacun des deux démons représente également une forme bien particulière du Mal. Et paradoxalement, il me semble que la symbolique de Moloch est bien plus répandue et comprise que celle de Satan.

En effet, Moloch incarne l’idolâtrie, le paganisme dont le peuple élu était censé se détourner, c’est à dire le culte de la force, donc de la loi du plus fort, qui prévalait encore largement à l’Âge de Fer. Il est la nature déchue, le principe de prédation, producteur des monstres les plus cauchemardesques (virus, araignées, chats) du monde animal. A la fois égoïste et efficace, l’adorateur de Moloch est un conquérant et un jouisseur cynique; soldat hier, politicien ou homme d’affaires aujourd’hui. Mais surtout, dans notre monde moderne, il a joué un rôle important dans développement de la technique, entre appât du gain et course aux armements. Les résultats sont connus: aliénation des opérateurs (cadences infernales, extrême division des tâches), violences sociales, culte illusoire du winner (et son corollaire, le développement personnel bidon), contamination de la vie privée (pression de la performance sexuelle, de la réussite du couple, des enfants…). A une échelle plus personnelle (mais non moins effrayante), il est le principe de fonctionnement du psychopathe, prédateur humain assouvissant ses désirs aux dépends des autres (vol, escroquerie, agression sexuelle) sans le moindre remords: « je veux, je prends ». Bref, quand on parle du Diable, c’est en général l’oeuvre de Moloch qui vient en fait à l’esprit.

L’influence de Satan, par contre, nous est plus mal connue, et c’est là un de ses tours principaux: Père des mensonges, il nous fait croire ce qu’il n’a pas pu réaliser, à savoir qu’il est Dieu. De plus, il voue une envie agressive à Dieu, son oeuvre et donc ses gardiens, les hommes. C’est cette frustration qu’il cherche inlassablement à calmer en en détruisant la source, c’est à dire la vie. A partir de ces deux aspects, il agit non pas seulement comme une entité anthropomorphe, chuchotant des tentations à l’oreille des hommes, mais aussi, à la manière de Dieu, comme un principe créateur, prototype de divers comportements, privés et sociaux, à commencer par la haine de ce que nous ne pouvons pas avoir. Il est derrière la mère frustrée qui inculque la peur des hommes à sa fille. L’industriel installé écrasant un petit concurrent novateur. Le militant gauchiste (ou écologiste) qui fustige les riches pour oublier la culpabilité envers sa propre soif de pouvoir. Pour chaque frustration, quelqu’un doit payer. Et si celle-ci est trop ancrée, trop chevillée au corps, elle finit par étouffer l’âme pour devenir la structure de la personnalité. On a alors le sociopathe pervers, si incapable de tendresse et de douceur qu’il en arrive au sadisme, puis au viol et au meurtre, non pas pour assouvir un besoin physique mais par haine de la féminité, voire de l’enfance. Ou encore l’hystérique prisonnière de son érotisme infantile, qui séduit puis détruit par haine de la sexualité adulte; sans parler de sa cousine, la féministe castratrice.

Satan est donc l’incarnation, non pas de la puissance, mais de la perversité humaine, celle qui, au fond dérange bien plus que l’ambition d’un Moloch. Celui-ci n’est en fin de compte qu’une caricature de comportement animal, tandis que le mal satanique est volontaire, pleinement conscient, et désintéressé. Il torture l’humanité à petit feu pour soulager sa propre douleur, comme un serial killer à l’échelle cosmique, tout en excitant la légitime colère de ses victimes non pas vers lui, mais vers ses agents, divisant l’humanité pour mieux régner. Et on voit nettement son influence sur la politique française (comparé aux tendances traditionnellement molochiennes des hommes politiques) par la volonté d’impuissance qui anime nos dirigeants: démantèlement progressif de l’armée, déni de l’insécurité dans les cités, abandon du pouvoir de décision des gouvernants et, surtout, du peuple (Europe, principe de « bonne gouvernance », pacte républicain imaginaire etc), division de la société en lobbys alors qu’il n’est pas censé y avoir d’intermédiaires entre le citoyen et l’État (principe au nom duquel les corporations de l’Ancien Régime furent dissoutes). La palme de la castration revient cependant incontestablement à l’écologie: remplacement de l’idée de progrès par celle de décroissance, sortie du nucléaire (technique à zéro émissions de carbone, sans rivale sur le plan de la puissance électrique délivrée) au prix de la perte de nombreux emplois et d’un expertise française reconnue au niveau mondial, refus de seulement considérer l’exploitation du gaz de schiste malgré les retombées en terme de richesse et d’emploi… Le tout d’autant plus injuste et révoltant que l’affaiblissement de la nation qui résultera de tout cela, humiliant et appauvrissant pour les citoyens, frappera avant tout les plus modestes. A votre avis, qui, du smicard obligé de prendre sa voiture pour aller travailler dans une ZA éloignée des transports, ou de l’industriel se fournissant en Bulgarie plutôt qu’en Corrèze pour économiser trois sous, est le plus responsable de la pollution routière? Et pourtant, lequel des deux souffre le plus de l’augmentation du prix de l’essence?

Face à tout cela, que faire? Déjà, ne pas céder à la tentation de la colère, justement, juger les actes et non les personnes, car « celui qui ne rassemble pas avec moi disperse »(Luc 11:23). Ce qui, évidemment, est plus facile à dire qu’à faire, vu l’ambiance de la vie publique en France. Heureusement, il nous restera toujours l’humour, châtiment éternel des zombis immoraux. C’est d’ailleurs pourquoi le premier souci des imbéciles est de le neutraliser, en essayant de rendre leurs thèmes de prédilections tabous. Car s’il est possible, à force de monopôle de la pensée ou des moyens de communication, de justifier une idéologie bancale (l’écologie contemporaine, la discrimination positive « on est tous égaux mais seulement quand ça nous arrange ») et ses hiérophantes, il est impossible d’être à jamais immunisé au ridicule.

Publicités

3 réflexions sur “« … et délivre-nous du Mal »

  1. Bruno dit :

    Un point de vue très intéressant et original, servi par un style fort et clair…Merci!
    Cordialement, Bruno.

  2. Merci de passer par ici 😉

  3. Winston Smith dit :

    Un bel article en effet , bien écrit aussi .

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s