Puer aeternus

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Hier soir, je me suis remis à parcourir le blog officiel de Jodorowsky. Au milieu de choses mignonnes mais parfois un peu superficielles à mon goût, on trouve parfois des idées intéressantes. Par exemple, j’étais parti pour me renseigner sur sa théorie de la psychogénéalogie, et, outre les infos que je cherchais, j’ai aussi trouvé du grain à moudre sur un concept qui me taraude depuis pas mal de temps: l’Enfant Divin, parfois aussi appelé enfant intérieur (notamment par les psychothérapeutes qui l’utilisent)

J’en avais surtout entendu parler dans le cadre de la psychologie de Carl Gustav Jung, aussi appelée psychologie des profondeurs. L’Enfant Divin y est un archétype, c’est à dire une fonction de la psyché douée d’autonomie, similaire aux complexes freudiens (dont Jung est co-inventeur). On en compte plusieurs, dont le Moi; or, celui-ci est le siège de la conscience. Il peut donc être tout à fait ignorant des autres archétypes, qui se comportent alors comme des personnalités cohabitant, plus ou moins pacifiquement, avec nous, c’est à dire notre Moi. L’Enfant Divin est considéré par Jung comme lié à l’archétype du Soi, l’idéal du Moi, dont le rôle est de guider la personnalité vers la réalisation totale de son potentiel; mais aussi à l’archétype du Fripon, le tricheur sacré, chargé de nous faire sortir de notre zone de confort. Il désire jouer et profiter de la vie, et on le voit surtout apparaître quand il se sent maltraité, c’est à dire quand nous sommes trop sérieux à son goût. On peut alors soit  le consoler par la distraction, le jeu, les plaisirs de la vie (c’est ce qui me semble être la voie suivie par les thérapies centrée sur l’enfant intérieur), soit suivre pleinement ses conseils. Il agit alors en germe du Soi, poussant le Moi dans la direction de la réalisation; un peu comme dans les comédies feel good américaines qui encouragent à « croire à ses rêves » en bon stakhanoviste du développement personnel, mais avec un résultat plus mature.

Car, évidemment, les caprices de l’Enfant Divin ne sont pas forcément adaptés à nos moyens et aspirations adultes, ainsi qu’aux desiderata des autres archétypes. Ce n’est qu’une graine, chargée de donner une première impulsion vers le véritable objectif, le Soi. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jean 12:24).

Cependant, tout ça ne me semblait pas bien coller. Ce rôle, aussi vital qu’il paraisse, ne semble guère plus qu’un mélange entre le Soi et le Fripon, qui pourrait, qui sait, remplacer l’un ou l’autre au gré des cas cliniques. Et de plus, le fait qu’une structure de la personnalité, présente à l’âge adulte, soit destinée à disparaître et à se taire, me choquait. Qui plus est, je me posais des question sur la signification de la Lune en astrologie; souvent considérée comme féminine, il me semblait que l’archétype androgyne de l’Enfant Divin lui convenait mieux. En effet, le Soi, archétype androgyne, est associé au Soleil (lui-même généralement associé au masculin), et, dans la Kabbale, les deux luminaires sont sur le pilier central, androgyne, de l’arbre des Sephiroth (Soleil-Tiphereth, Lune-Yesod). Mais associer une planète à un archétype flou et à durée de vie limité serait peu pertinent.

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J’en étais donc là de mes questionnements quand je parcourrais le blog de Jodo, qui m’a présenté une idée nouvelle: que c’est l’enfnt divin qui est responsable des maladies. Oui, toutes. C’est à dire que, pour lui, toutes les maladies sont avant tout des symptômes de maladies psychologiques, des somatisations en somme. Et de même, certains accidents seraient des actes manqués, voire des tentatives de suicide déguisées. Si je ne suis pas convaincu que l’on puisse généraliser à ce point, les troubles somatoformes et les actes manqués existent certainement, et le concept de bénéfice des maladies psychiques est bien connu. Tout cela ressemblerait bien à un enfant cherchant à se faire dorloter. Mais j’en retiens surtout le concept de l’Enfant Divin comme archétype psychique contrôlant les énergies du corps. Ce qui est, bien probablement, son rôle désigné: l’archétype interface entre corps et esprit, naïf, spontané et exigeant comme le corps, mais capable d’un minimum de verbalisation.

En effet, l’Enfant Divin a déjà une longue histoire.  Ovide a inventé la locution puer aeternus pour désigner, à la base, Bacchus/ DIonysos; puis elle fut étendue à d’autres dieux de jeunesse éternelle et, surtout, de mort et résurrection: Attis, Osiris, ou encore Adonis. Or, le concept de mort et résurrection a été souvent attribué au Soleil, donc aux dieux solaires, mais aussi au Soi. D’une part, le dieu des morts Osiris ainsi que Dionysos, opposé par Nietzsche au très solaire Apollon, ne me semblent pas pouvoir facilement représenter l’astre du jour. D’autre part, comme on l’a vu, l’Enfant Divin est un potentiel du Soi, mais pas le Soi lui-même. Et c’est là qu’intervient un autre aspect de ces pueri aeterni: contrairement aux dieux solaires (volontiers rois, guerriers ou intellectuels), ce sont tous des divinités chtoniennes, liées à la fertilité ou au monde des morts, comme l’est souvent la Lune elle-même. Qui plus est, la Lune est exaltée en Tareau, signe par excellence de la fertilité. Enfin, sur l’Arbre des Séphiroth, Yesod-Lune est au contact avec Malkut-Terre, le monde physique, alors que Tipheret-Soleil ne l’est pas.

Il semblerait donc bien qu’il y ait au moins deux sortes de divinités de mort et résurrection, les solaires et les lunaires, toutes deux représentatives du Soi, toutes deux associées à des luminaires célestes, toutes deux sur le pilier central de l’arbre de vie, renforçant alors une unicité qu’il ne me semblait pas trop avoir, du moins dans la tradition hermétique. Reste à savoir ce qu’il en est pour l’idéal humain par excellence: Jésus-Christ.

Eh bien, tout simplement, il est les deux à la fois. Adulte, prêcheur et imprécateur, et sur la Croix, il est une divinité solaire, comme cela a souvent été remarqué (y compris par Jung). Mais on remarque qu’il est aussi très souvent représenté sous forme d’enfant; sous cette forme, Enfant Roi, et sous la forme de l’Agneau sacrificiel (comme l’est le Taureau astrologique), il est puer aeternus, force de vie et de fertilité éternelle.

Enfant, agneau, qui sera sacrifié le premier? Vote par SMS au 33666!

Adoration des Bergers, Lorenzo Lotto

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2 réflexions sur “Puer aeternus

  1. Philippe dit :

    Excellent ! Un très beau texte jungien qui dépasse largement ce qu’ont écrit la plupart des exégètes que j’ai lus. Beaucoup d’excellentes idées.

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