La flèche du temps

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Débat Facebook sur, sans vraiment la nommer, la notion de progrès. Un ami se plaint que, dès qu’il formule l’idée que quoi que ce soit ait pu être mieux avant, on lui oppose systématiquement que ce sont ses souvenirs qui le trompent, qu’il est de mauvaise foi etc. En bref, l’idée que quelque chose de passé puisse être mieux que le présent ne passe pas. Je lui dis que ça risque de pas être de la tarte pour lui, vu qu’il s’est récemment « converti » (le mot n’est pas trop fort) à la gauche, qui est, historiquement, le bastion principal du progressisme.

 

Mais d’où vient-elle, cette idée? En gros, de la montée en puissance de la bourgeoisie à la Renaissance. Car, la classe d’affaires prenant de plus en plus le pouvoir, ses idéaux prennent le devant de la scène: la croissance et le confort. Or, ces idéaux sont confortés par les grandes découvertes de l’époque, ainsi que la formalisation de la procédure scientifique (c’est à dire l’expérimentation en environnement contrôlé) par Galilée (elle avait été découverte quelques siècles plus tôt par le franciscain anglais Roger Bacon, mais avec, comme on dirait aujourd’hui, un succès d’estime plus que public).

Les avancées dans les deux domaines semblant cumulables, elles ouvrent la porte à une progression indéfinie. Or, les découvertes en tous genre ouvrent constamment la voie à de nouveaux marchés et de nouvelles amélioration du niveau de vie, soit à la satisfaction des idéaux de la classe montante. D’où l’idée que l’histoire avance constamment vers une amélioration (comprendre: pour la bourgeoisie d’affaires).

 

Évidemment, présenté comme ça, on voit rapidement de nombreuses failles. D’une part, le postulat que les progrès scientifiques et économiques ne provoquent pas de régressions sur d’autres plan (par exemple sur l’environnement), où encore sur le côté illimité de cette croissance, sont à prendre avec des pincettes. Historiquement, l’empire romain s’était aussi développé en grande partie sur le caractère, apparemment illimité, de ses conquêtes militaires, qui lui permettaient de rémunérer ses chefs en terres et en esclaves (ce qui, donc, ne créait pas d’emploi et profitait surtout aux riches patriciens). Une fois que les conquêtes eurent atteint la limite du faisable, l’empire dut se contenter de gérer l’existant (devenu vaste et complexe), surveiller les frontières (nombreuses), sans possibilité de croissance pour motiver sa classe dirigeante, qui tomba de plus en plus dans la décadence. D’où sa chute, au profit de ses troupes auxiliaires barbares, qui fondèrent les ancêtres des pays européens actuels .

 

Mais en attendant d’en arriver là (car bizarrement, le capitalisme semble toujours avoir réponse à ses propres manquements, du moins tant qu’on y regarde pas de trop près), on aura eu l’ère moderne, le cartésianisme, les Lumières, la Révolution Française, puis le positivisme d’Auguste Comte et sa « religion du progrès », la Révolution Industrielle… avant que tout s’effondre avec la Première Guerre Mondiale, où la technique n’a été que le moyen d’une boucherie d’une ampleur toute nouvelle. Ce qui a légitimement semé le doute quand à l’idée de progrès. L’on peut d’ailleurs d’autant plus se demander pourquoi elle est toujours aussi présente aujourd’hui, d’autant que la Seconde Guerre Mondiale n’a pas amélioré la situation.

 

Je ne sais pas ce qu’en dirait un historien, mais ma propre intuition, c’est tout simplement que la Grande Guerre a révolté les français face à l’idéal de technique, mais, d’une révolte elle-même basée sur (ou du moins alimentée par) certains idéaux. L’Occupation, en tant qu’elle a vue la France vaincue par un pays confiant en sa seule force et sa seule supériorité biologique, a achevé de liquider jusqu’aux idéaux eux-mêmes, au profit de la technique. C’est le nihilisme au sens de Nietzsche, c’est à dire la « dévaluation des valeurs les plus élevées ». La liquidation des valeurs morales issues des « arrières-mondes » métaphysiques, au profit de valeurs, reposant sur la volonté de puissance, et tournées vers des réalités concrètes.

 

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Tout cela est déjà plutôt connu, en particulier par des gens qui opposent les valeurs traditionnelles à celles du monde modernes. Mais, en fin de compte, il ne me semble pas que ce soit suffisant pour comprendre la marche en avant du monde occidental. Et c’est chez Heidegger que l’on peut voir la vraie clé, à savoir que les valeurs et la technologie ne sont que les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les deux phases d’un même procès, celui de l’instrumentalisation du monde, que le philosophe allemand appelait arraisonnement (Gestell).

En un mot comme en cent: là où la technique fabrique des biens matériels pour le confort de l’homme, la métaphysique ne faisait que fabriquer des biens spirituels dans le même but. La seule nouveauté du nihilisme moderne nietzschéen est de dévaluer les seconds au profit des premiers. Il ne s’agit pas d’un reversement de perspective: simplement d’un moyen plus efficace de remplir les mêmes objectifs.

 

Les deux hommes travaillaient dans le but annoncé de régénérer l’Occident d’une décadence perçue, et que tous deux faisaient remonter aux débuts de la philosophie grecque. Tous deux critiquent la façon dont celle-ci a commencé à poser des valeurs morales, contrairement aux philosophes présocratiques. Nietzsche y voit surtout une négation de l’instinct, sain et naturel, qui transparait encore dans la tragédie attique. Heidegger y voit un « oubli de l’Être », c’est à dire une distance par rapport aux choses en soi qui commence, chez Platon, par la primauté donnée au Bien en soi (agathon), avec pour conséquence la subordination de l’existence de toute chose à sa contribution au Bien.

Sachant qu’évidemment la définition du Bien en soi est, c’est le moins qu’on puisse dire, ouverte à interprétation, on voir assez bien comment on peut en arriver au totalitarisme (ce qui ne contribue pas au Bien n’a pas le droit d’exister) ou à la destruction de l’environnement (qui ne sert que comme source de richesses). Néanmoins, aucune définition, aussi noble soit-elle, ne peut compenser ce qui revient à transformer toute chose (ce que Heidegger appelle étants) en outil en vue d’un objectif. Cela a aussi pour conséquence de transformer la nature même de la vérité, qui, de l’aletheia (littéralement « désoubli ») grecque renvoyant à la connaissance intime des étants en eux-mêmes, glisse doucement vers la certitude cartésienne, subjective par définition, et désignant ce sur quoi l’on peut utiliser de façon fiable.

 

C’est donc sur cette base que l’histoire de la philosophie commence, avec un courant scientifique, et un courant éthique, qui en est le pendant; c’est à dire la recherche de « lois » non pas physiques mais morales; permettant de modeler, non pas la nature, mais le comportement humain; dans un but d’amélioration du monde, mais selon une définition du Bien fluctuante, soumise à ceux que Nietzsche appelle les « prêtres », qui englobent aussi les intellectuels et philosophes, au sein d’une large caste « cléricale » au sens large, c’est à dire lettrée.

 

Notez au passage que, contrairement à Heidegger, je ne précise pas « philosophie occidentale« . Comme le remarque justement René Guénon, le même mouvement est apparu ailleurs dans le monde en même temps: le Bouddha en Inde, Lao Tseu en Chine, et la rédaction de la Bible par les prêtres et légistes juifs, afin d’assurer la survie de leur peuple en exil à Babylone. Avec, en toile de fond, la sortie d’un âge semi mythique, dont les évènements historiques sont nimbés de légende et les sages, de magie; que ce soient les prophètes de l’Ancien Testament (l’esprit de prophétie s’éteint avec Malachie, au Ve siècle av. J.C.); Abaris, le philosophe-chamane précurseur des présocratiques; ou encore les fondateurs de Rome, ses rois et ses grands personnages exemplaires (Cincinnatus).

 

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En parlant de René Guénon, il est intéressant de constater qu’il a abouti, parallèlement à Heidegger, à une vision similaire de la métaphysique comme créatrice de valeurs, et de la Tradition au sens large comme d’une collection des dites valeurs et de leur transmission au cours du temps. Par contre, lui approuvait ce procès, en tant qu’il estime ces valeurs (transmises par initiation et ayant des vertus éducatives) comme utiles à la vie humaine. Dans une vision diamétralement opposée à celle de Nietzsche, il fait du retour à la tradition et à la métaphysique le meilleur outil contre le déclin technicien et hédoniste de l’Occident.

Tradition et métaphysique qu’il estime uniques et universelles (ce qu’il l’amena à se convertir à l’islam soufi), et nous pouvons voir avec Heidegger ce que cette affirmation peut avoir de vrai. A travers les différences locales (la plupart des traditions s’estiment en général issues de révélations divines, qui peuvent être compatibles avec d’autres révélations, ou non), il s’agit bien d’un mouvement universel de création de valeurs, qu’Alain de Benoit et saint Bonaventure appellent aussi des « substances spirituelles » (en tant qu’elles sont de la mystique cristallisée, sous une forme manipulable par la pensée et le langage humains) et qui sont:

 

  • Fondées comme utiles à la vie
  • Transmises par l’éducation et l’initiation religieuse
  • Maintenues par la pression sociale

 

Le terme courant de « religion » englobe des mouvements de pensée très différents, mais, à l’heure actuelle, toutes comportent une part, variable, de ces valeurs, ne serait-ce parce que toutes ont (ou ont eu) un rôle de structuration de sociétés.

D’un point de vue astrologique, je dirais que les valeurs sont associées à la Lune, qui gouverne justement l’éducation, les foules et collectivités, et joue une rôle nourricier au quotidien; mais aussi au signe du Taureau (exaltation de la Lune), auquel saint Bonaventure associe à demi-mots la préoccupation des substances spirituelles, et qui est de plus un symbole sacerdotal (en tant qu’animal de sacrifice). Notons aussi que les Méditations sur les Arcanes du Tarot associent à la Lune l’intelligence pratique, orientée vers les résultats (donc l’arraisonnement au sens de Heidegger), et montrent, en s’appuyant sur Bergson, qu’elle ne peut saisir la réalité que sous une forme « morte » de succession d’états figés. Ce qui caractérise aussi assez bien la tradition, qui se distingue par sa permanence, et ne peut vraiment évoluer que par l’abandon de valeurs périmées et l’adoption de nouvelles.

 

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En ce qui me concerne, je penche plutôt pour Heidegger, contre Nietzsche et Guénon qui recherchent des valeurs (tous deux ont justement la Lune en maison 1, celle qui détermine la personnalité; elle est même en domicile, dans le Cancer, chez le second). Car il me semble clair que sa notion d’arraisonnement est la véritable nature du péché originel, du fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et Mal. S’il a été associé à la curiosité (libido sciendi, désir de savoir) par saint Augustin, puis par saint Bonaventure qui, au XIIIe siècle voyait avec inquiétude l’étude des sciences (c’est à dire, à l’époque, d’Aristote) prendre le pas sur la contemplation de Dieu; il associait par conséquence le fruit défendu à la philosophie elle-même.

Ce point de vue peut paraitre excessif, mais le fait est, que la métaphysique créatrice des valeurs chrétiennes atteint à ce moment là son point culminant, avec l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre cette libido sciendi; non pas comme simple curiosité, c’est à dire comme recherche de connaissances, mais comme création d’outils intellectuels (métaphysiques ou techniques) orientés vers un Bien décidé arbitrairement par l’homme.

 

Comme quoi, Carl Gustav Jung n’avait pas tort de dire que l’homme présente à la fois des pulsions sensuelles et des pulsions morales, ces dernières devant, à la lumière de Heidegger, comprises comme le désir désordonné d’un ordre moral rassurant, avec un Bien et un Mal clairement identifiés, et, surtout, la certitude d’être du bon côté. « Pulsions », car la libido sciendi n’est que le deuxième terme de la triple concupiscence humaine, selon saint Augustin (d’après sur la première lettre de Jean: « tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde » (1 Jean 2,16)), correspondant aux trois parties de l’esprit humain et au trois personnes  de la Trinité:

 

  • la convoitise de la chair (libido sentiendi, désir sensible), révolte de la volonté contre l’Esprit Saint, qui seul sait indiquer ce qui est bon pour l’homme
  • la convoitise des yeux (libido sciendi, désir de connaissance), révolte de l’intelligence contre le Fils, la seule vraie Sagesse.
  • l’orgueil de la vie (libido dominandi, désir de domination), révolte de la mémoire contre le Père, dans lequel l’homme croit être son propre créateur.

 

Les trois sont ici donnés, d’ailleurs, à rebours de la flèche du temps: si l’orgueil de la vie (qui relève plutôt de la foi), appartient au moins aux temps mythiques, on peut résumer la vision d’Heidegger en disant que le début de métaphysique a amené le règne de la convoitise des yeux, tandis que son dépassement par l’avènement de la technique consacre la convoitise de la chair.

 

Cependant, les trois sont bien sûr cumulatifs, et non pas mutuellement exclusifs. Pour n’en rester qu’à la convoitise de la chair et des yeux, ou plutôt, aux pulsions sensuelles et morales (ce qui me semble une description plus appropriée), on voit bien qu’elles cohabitent dans le monde actuel.

On voit bien que dans la société de consommation, en accélération constante, naissent les social justice warriors, qui, en volant au secours des minorités, leur volent leur propre autonomie, et les instrumentalisent comme objet de leurs pulsions morales.

On voit bien une certaine « réacosphère » utiliser Tweeter pour y crier son dégoût du monde moderne, et notamment du côté abrutissant des nouvelles technologies de l’information.

On voit enfin, de façon plus dramatique, comment Daesh et le wahabisme takfiriste, attirent les jeunes en leur autorisant tous les plaisirs sensuels qu’il désirent tant qu’ils luttent pour les valeurs traditionnelles les plus fondamentalistes de l’islam.

Il est même possible qu’en fin de compte, un côté alimente l’autre, et que, notamment, on puisse voir dans les valeurs morales des vertus apotropaïques (mot compte triple) contre la progression des valeurs hédonistes de la société de consommation, un peu comme Lady Macbeth frottait sa main pour laver sa culpabilité d’un meurtre.

 

Je partage donc l’avis d’Heidegger : la véritable solution n’est pas là, car on ne fait qu’opposer deux pulsions, deux recherches de confort, deux faces d’une même pièce et en définitive deux conséquence de l’oubli de l’Être, c’est à dire de la connaissance des choses en elles-mêmes. Je n’ai pas vraiment compris comment lui-même comptait inverser la tendance, mais il me semble qu’une piste assez simple est la règle d’or chrétienne:

 

  • Tu aimeras Dieu de toutes tes forces,  c’est à dire l’Être en soi.
  • et ton prochain, c’est à dire en lui-même, sans l’instrumentaliser pour tes pulsions ni sensuelles ni morales, et par delà ses bons et mauvais côtés
  • comme toi-même. Tu n’arriveras pas à aimer Dieu et ton prochain tout le temps, mais tu as quand même le droit à l’Être, même si tu devais ne pas t’en sentir digne.

 

Cela semble une démarche intellectuelle et morale, mais, en fin de compte, il s’agit justement entre autres de renoncer aux jugements trop universels et aux impératifs catégoriques. D’ailleurs, c’est bien ce qui me bloquait sur ce blog depuis un an. J’ai commencé une bonne douzaine d’articles, qui, passé la première impulsions, me devenaient vite odieux, par je les trouvais pédants et pontifiants. Ça m’a aussi bloqué plusieurs fois sur le présent article, et, justement, la seule chose qui pouvait me donner l’énergie de repartir, c’était de renoncer à faire des démonstrations trop générales (qui de toute façon ne servent à rien, car elles n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire) pour me contenter d’argumenter mon point de vue subjectif.

 

Et donc, sans vouloir instrumentaliser mes lecteurs réguliers par mes pulsions morales, je leur devais bien un article bien long après un an d’absence.

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Melancholia II

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Diogène, John William Waterhouse, 1882

 

(C’est amusant parce que le tableau de Dürer qui illustrait l’article précédent s’appelle Melancholia I, mais n’a pas eu de suite connue, alors que moi, je n’avais pas prévu de suite, et puis bon… du coup je dois trouver une autre illustration)

 

Bon, il m’a fallu du temps, mais je pense pouvoir enfin exprimer ce que me semble être la mélancolie (et donc, l’action propre de la planète Saturne). Il s’agit tout simplement d’un principe de concrétisation.

 

Voilà voilà, c’est tout bête. A la prochaine.

 

Quoi, il faut que j’explique en plus? Bon, allez, mais c’est vraiment parce que c’est vous.

 

Dans votre vie, il y a des choses solides et d’autres moins, mais ce n’est pas forcément grave; du sérieux et du frivole. Mais il y a aussi nécessairement des illusions, des mirages, des frivolités qui nous semblent importantes, ou au contraires des choses sérieuses qui nous semblent ténues et peu intéressantes.

Il peut être difficile de faire la différence, à moins d’un test d’effort grandeur nature. Les circonstances dramatiques (deuil etc) sont un bon moyen de faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire, mais ce sont des occurrences (heureusement) rares.

 

C’est donc ici que la mélancolie prend le relais. Cette humeur qui exacerbe toutes les émotions va, ce faisant, peser, comme le plomb de Saturne, sur tous les aspects de notre vie. Ceux qui sont solides s’en trouveront renforcés, ceux qui sont fragiles s’effondrent sur eux-mêmes, sous le poids de leurs propres contradictions.

 

Bref tout est concrétisé, c’est à dire épaissi et réalisé, étant entendu que le destin d’une illusion, dans ce cas, est de se dissiper. C’est également le principe de passage à l’acte, en se salissant les mains (les médecins, et les assassins, ont souvent une dominance Mars-Saturne).

 

D’où les traits habituels de Saturne: le temporaire, impermanent, est écrasé, tandis que ce qui est ténu mais de valeur prend forme. Comme, par exemple, des concepts éternels mais abstraits (d’où son rôle dans la philosophie, la physique etc), ou encore l’élusif kairos, ce point de basculement du destin où brillent particulièrement les mélancoliques, d’après Aristote. Aussi, la mélancolie aide au détachement, et donc, entre autres, au travail de deuil (qui consiste précisément à détruire des liens qui, n’ayant plus lieu d’être, sont devenus incohérents et illusoires).

 

Bien évidemment, la mélancolie ne saurait être une fin en soi. Son seul rôle est de permettre de construire notre vie sur le roc et pas sur le sable, afin qu’elle ne s’écroule pas  à la première averse. Mais le but est tout de même de construire; ou bien l’on risque de finir, comme Diogène, par rester à se morfondre dans l’ombre tandis qu’Éros et les plaisirs de la vie passent en se moquant.

 

Edit:  J’ai un peu oublié de parler de certaines conséquences de ce principe de concrétisation, notamment au vu des signes maîtres de Saturne: le Capricorne et le Verseau. Ces signes, de terre et d’air (rappelons-nous que les anciens hésitaient entre ces deux éléments pour l’attribution de la bile noire) représentent respectivement la mélancolie introvertie et extravertie.

 

Le Capricorne tourne son action concrétisante vers sa vie intérieure, donc avant tout ses sensations et sentiments; c’est pourquoi il est représenté par la chèvre, qui s’assure toujours de la solidité de ses appuis quand elle grimpe. C’est pourquoi elle est le signe des physiciens, vérifiant leurs données pour mieux avancer. Mais en même temps, on ne peut rien découvrir sans faire confiance à sa propre intuition contre l’avis commun. Et, là encore, il s’agit de concrétiser cette intuition, aussi ténue soit-elle, pour l’assumer envers et contre tout.

 

On voit aussi beaucoup de rock stars indéboulonnables natives ou marquées par le signe. La bile noire dissipe les paillettes du show biz et le ramène à ce qu’il est vraiment: une industrie, parfois impitoyable. Mais, de façon moins intuitive, elle favorise l’expression de la sensibilité et des comportements fantasques (David Bowie, Lemmy Kilminster) de la même façon que pour les intuitions scientifiques: parce qu’elle détruit ce qui est conventionnel ou transitoire pour affirmer ce qui provient réellement de la personnalité.

 

Les Verseaux, quand à eux, tournent la mélancolie vers le monde extérieur. Ils y voient tout ce qui est figé, périmé ou absurde, et aimeraient l’expurger. C’est pourquoi il est le signe de la libération, de la purification, des révolutionnaires et des utopistes (Marx). D’un autre côté, ils aimeraient concrétiser leurs idées (insufflées notamment par Uranus), sous formes de constructions intellectuelles. Ce qui en fait le signe des ingénieurs, des innovateurs, mais aussi souvent des juristes, ou encore des artistes et créateurs, notamment dans la musique et le cinéma.

 

Leur mélancolie donne une solidité à leur univers personnel, ce qui en fait le signe de l’originalité, des univers construits et visionnaires (Jules Verne, Viollet-le-Duc, le dessinateur Boulet). Visions qu’on qualifie souvent de futuristes, mais qui peuvent tout aussi bien chercher à recréer de lointains passés.

Qui est comme Dieu?

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Quand on remonte, loin, dans le temps, on rencontre la première théologie chrétienne des anges au moins au VIe siècle, sous la plume du mystérieux Denys l’Aréopagite. On a longtemps cru qu’il s’agissait réellement de ce personnage qui écoutait saint Paul à Athènes (Cependant quelques hommes s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux. Actes des apôtres 17, 34) que l’on associait au saint Denis céphalophore qui fut le premier évêque de Paris. Sauf que l’on a pu retrouver chez notre auteur (que certains appellent le « pseudo Denys ») des influences de Proclus, auteur néoplatonicien du Ve siècle.

C’est ainsi que la chrétienté a hérité du concept platonicien de théologie négative, qui implique d’élever la pensée progressivement vers un Dieu transcendant en lui attribuant des propositions ou des attributs qui, progressivement, sont dépassés par l’abstraction intellectuelle afin d’entrer dans l’ineffable. Cependant, en remontant ainsi vers l’Un transcendant, le néoplatonicien tardif Proclus ne jetait pas ces attributs dépassés à la poubelle: dans ces images imparfaites, il voyait les anciens Dieux grecs, qu’il cherchait à ranimer face au christianisme triomphant (ou, plus précisément, il cherchait à dépasser les contradictions entre les différents mythes au sein d’un système cohérent)

Personne ne sait aujourd’hui vraiment comment le néoplatonisme s’est mis à suivre une telle voie, qui l’a amené à pratiquer la théurgie, des pratiques mystiques visant à invoquer les dieux pour les faire animer des statues et se purifier de leurs fautes. Le stoïcisme et le bouddhisme, sur les mêmes périodes ont évolué de pratiques un peu sèches pour s’axer sur la compassion et le souci des autres (du stoïcisme grec au stoïcisme impérial, du bouddhisme theravada (ou hinayana) au mahayana).

Vu le parallélisme des situations, il me semble que la meilleure explication serait l’envoi de l’Esprit Saint sur les justes du monde entier après l’Ascension du Christ (Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. Actes 10, 45), qui change les coeurs dans le monde entier, les faisant converger vers une vision du monde chrétienne. Car c’est bel est bien ce qui s’est produit dans tous les cas, et à chaque fois dans les siècles qui ont suivi la vie terrestre du Christ.

Quoi qu’il en soit, il me semble que c’est bel et bien dans le cadre de cette théologie négative qu’il faut comprendre les anges judéo-chrétiens. Car après tout, tous sont des serviteurs de dieux, et ceux que nous connaissons (y compris pas mal d’apocryphes) ont bel et bien des noms qui pourraient être des propriétés de Dieu: tout simplement, ils sont cela et, comme les dieux grecs de Proclus, ils sont comme des aspects autonomes de Dieu, mais qui ne sont pas Dieu.

En effet, Dieu est fort, mais il n’est pas la force; cette force est donc autre choses, à savoir la force de Dieu, en hébreu gabor-el: l’archange Gabriel. Dieu soigne, mais il ne fait pas que cela: cette fonction est alors autre chose que Dieu: rapha-el, Dieu guérit; l’archange Raphaël. Dieu protège chacun de nous, mais il n’est pas cette protection: c’est l’ange gardien. Quant à l’archange Michel, il faut un peu plus réfléchir, son nom étant moins explicite: il s’agit en fait d’une question, qui est comme Dieu?

Question rhétorique bien sûr: personne. Et justement, cela met en évidence un attribut de Dieu, sa transcendance. Voire disons sa sainteté, ce qui signifie à l’origine qu’il est à part, qu’il est le Tout Autre, semblable à aucune créature. C’est sous cet aspect que les platoniciens eux-mêmes le concevaient, mais aussi les juifs qui le désigne souvent comme « le Saint d’Israël » dans l’Ancien Testament.

C’est probablement l’importance de cet attribut divin qui fait de Michel l’ange considéré comme le plus élevé en gloire. C’est aussi ce qui en fait l’ennemi principal des démons, car c’est bien la sainteté de Dieu qui lui permettra toujours de vaincre le Diable, qui n’est qu’une créature. Et c’est pourquoi certains font de lui l’ange de la mémoire, faculté de l’âme la plus proche du Père selon saint Augustin, car tout ce qui mérite de rester au monde est ce qui est en dehors du monde, c’est à dire du temporel et de l’impermanence. C’est pourquoi aussi, bien sûr, il présidera au Jugement Dernier, quand toutes les actions des hommes referont surface pour être jugées.

Il parait que l’archange saint Michel est le protecteur de l’hermétisme. Bon, bien sûr, le Vatican n’est pas prêt de donner un saint patron à des gens qui tripotent de la kabbale, des tarots et autres horreurs, mais pourquoi pas? D’ailleurs la France, elle-même gardée par saint Michel, fut un haut lieu de l’hermétisme et de l’occultisme, sans parler des études universitaires et théologiques. D’aucuns interprètent aujourd’hui la confusion de saint Denis de Paris avec Denys l’Aréopagite, le converti de Paul, comme un symbole du transfert du lieu des études intellectuelles d’Athènes vers Paris.

Quoi qu’il en soit, je vois bien à quel point une sorte de mémoire universelle est à l’oeuvre dans l’hermétisme. Comment imaginer que la Table d’Émeraude ait pu traverser les siècles? Comment le tarot de Marseille, un bête jeu de cartes, semble-t-il attirer, comme par magnétisme, des générations entières? Comment son sens a-t-il pu réapparaitre? Pourquoi l’astrologie a-t-elle traversé les millénaires, malgré les sceptiques qui n’ont jamais manqué à toutes les époques? Et enfin, pourquoi me retrouvé-je, au début du XXIe siècle, à rechercher sur un ordinateur portable à processeur 64 bits des fragments de métaphysique presque oubliés de l’antiquité? Des fragments qui appellent des profondeurs et qui, une fois ressurgis du passé, s’imposent avec une telle densité?

Une densité qui écrase tout, parfois, même, malheureusement, la vie quotidienne. Il me semble ne pas retenir grand choses de toute la philosophie de Renaissance, sur laquelle je me suis tant penché. Pas plus que des revues scientifiques que j’ai longtemps feuilleté. La philo post moderne, les fadaises de nos contemporains, du verbiage, des mots, des habiletés de construction et de technique dont tout le monde se désintéresse sitôt le livre refermé. Face à cela, des textes antiques qui ressemblent à des rêveries, mais qui durent; et, quand elles ne durent pas, qui ressuscitent sous de nouvelles formes.

Loin de la cohue, loin des modes, une forêt de symboles dort, dans la mémoire collective du monde. Certains y passent cueillir des fruits, ou jardiner. Elle restera probablement toujours un lieu de passage, mais qui permet de nous ressourcer. Denys l’Aréopagite a décrit les anges comme organisés en neuf choeurs, d’une façon imitant les diverses catégories de dieux du néoplatonisme, eux-mêmes servant de chaîne d’intermédiaires entre le monde matériel et l’Un transcendant. Les dieux intellectifs, hypercosmiques, encosmiques et j’en passe sont devenus anges, archanges, principautés; puissances, vertus, dominations; trônes, chérubins et séraphins; qui ont traversé les siècles alors que personne ne semble jamais trop s’en occuper.

Et, silencieusement, comme les autres symboles, ils appellent.

L’Âge d’Or

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Mes biens chers frères, comme vous le savez certainement, nous sommes entrés dans le temps de l’Avent, qui prépare la naissance du Christ à Noël. Cependant, vous savez certainement aussi que cette fête a des origines païennes. Fête du Soleil Invaincu (pour marquer le solstice d’hiver) avant la conversion de l’Empire Romain au christianisme, on y célébrait, encore auparavant, les Saturnales (après tout, le Soleil entre alors dans le signe du Capricorne – domicile de Saturne). La statue du dieu, recouverte toute l’année de lourdes chaînes de plomb (métal associé à la planète), en était alors libérée pour la semaine précédant le solstice, et un carnaval similaire à notre mardi gras envahissait les rues: festivités, farces et même une liberté temporaire vis à vis de l’ordre établi. Mais écoutons le principal intéressé:

Ma puissance se borne à sept jours : ce temps écoulé, je redeviens simple particulier, comme qui dirait un homme du peuple. Mais, durant cette semaine, il ne m’est permis de m’occuper d’aucune affaire soit publique, soit privée. Boire, m’enivrer, crier, plaisanter, jouer aux dés, choisir les rois du festin, régaler les esclaves, chanter nu, applaudir en chancelant, être parfois jeté dans l’eau froide la tête la première, avoir la figure barbouillée de suie, voilà ce qu’il m’est permis de faire. Mais les grands biens, la richesse, l’or, c’est Jupiter qui les donne à qui il lui plaît.[…]

Jupiter fait aller le monde avec mille tracas, à l’exception de quelques jours, où il me rend la royauté aux conditions que je t’ai dites, et je reprends le pouvoir, afin de rappeler aux hommes comment on vivait sous mon empire. Tout poussait alors sans soins et sans culture : point d’épis, mais le pain tout préparé et les viandes tout apprêtées ; le vin coulait en ruisseaux ; l’on avait des fontaines de lait et de miel ; tout le monde était bon et en or. Telle est la cause de mon empire éphémère : voilà pourquoi ce n’est partout que bruit, chansons, jeux, égalité parfaite entre les esclaves et les hommes libres ; car, sous mon règne, il n’y avait pas d’esclaves.

Lucien, Saturnales

Cet « empire » passé, c’est l’Âge d’Or de l’antiquité romaine, période où Saturne est exilé sur la Terre après avoir été vaincu par son fils Jupiter (du moins selon les versions les plus connues, mais Lucien ne semble pas de cet avis). Il règne alors, en compagnie du roi Janus qui l’accueille. En remerciement, le dieu lui offre un deuxième visage, avec le pouvoir de voir le passé et l’avenir.

Cette association entre Saturne et une forme d’ivresse collective semble bien rappeler le lien du dieu ( et de sa planète) au caractère mélancolique, dont je parlais précédemment (et dont Aristote disait qu’il était similaire à l’action du vin). Quant à l’Âge d’Or lui-même, et à sa manifestation annuelle, il me semble bien qu’il faille y voir l’archétype mythique du kairos, du temps de l’occasion.

En effet, comme je le faisais remarquer tantôt, le monde antique était livré à la fatalité. On ne rigolait pas forcément tous les jours, et la vie avait une dimension tragique. Heureusement, tout n’était pas absolument figé. Aristote explique, par exemple, que si le monde des corps célestes (au delà de la Lune) est complètement ordonné et prévisible, le monde terrestre (sublunaire) l’est moins, ce qui ménage aux hommes une chance de changer le cours des choses. Or, le cours des événements étant dicté a priori par la fatalité, le kairos est le temps durant lequel une possibilité nouvelle, permettant un choix réel, apparait. Une croisée des chemins, ce qui ce dit en grec: krisis.

Il s’agit donc en fin de compte de faire mentir la destinée, et, par là même, de renverser l’ordre établi. Or, nous venons de voir, il s’agit précisément de la spécialité de Saturne. Et c’est bien ce que semble lui faire dire Lucien:

LE PRÊTRE. […] je voudrais bien savoir quels sont les biens que tu peux m’accorder.

SATURNE. Ils ne sont ni médiocres, ni à dédaigner, même en les comparant au pouvoir absolu, à moins que tu estimes peu de chose de gagner au jeu, de voir le dé des autres amener l’unité, tandis que tu retournes toujours le six. Que de gens ne mangent à leur appétit que grâce à ce dé propice ! Combien d’autres se sont sauvés tout nus du naufrage, pour avoir échoué contre l’écueil de ce dé ! Et puis quel plaisir de boire à son gré, de passer dans un festin pour le plus habile chanteur, de faire plonger les servants dans un bain d’eau froide pour expier leur maladresse, de s’entendre proclamer vainqueur, de recevoir des saucisses pour prix ! Et puis encore être choisi pour roi à l’unanimité par la puissance des osselets, ne subir aucun commandement ridicule et les imposer aux autres, obliger l’un à se dire tout haut des injures, un autre à danser nu, à faire trois fois le tour de la maison en portant une danseuse dans ses bras : ne vois-tu pas là des preuves de ma munificence ?

Et voici qu’ensuite la notion d’occasion apparait:

Si tu te plains que cette royauté est feinte et éphémère, tu es un ingrat, puisque, tu le vois, moi qui accorde ces privilèges, je n’ai qu’un empire de courte durée.

On le voit bien: les Saturnales elles-mêmes, souvenir de l’âge d’or, sont un kairos, et le mélancolique, c’est à dire le suivant de Saturne, est l' »homme du kairos, de la circonstance », comme le dit Aristote.

Le kairos est aussi associé à un temps hors du temps, paradisiaque, dans le Nouveau Testament, où il est le mot désigné pour signifier l’arrivée du Royaume des Cieux, comme dans l’Évangile de ce dimanche, mes biens chers frères (Marc 13, 33-37):

En ce temps là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand ce sera le moment [GR: kairos]. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

(Bon, je triche, j’avais eu vent de cette référence il y a déjà plusieurs jours, sur un livre pas franchement d’actualité. Mais bon, voilà un bon exemple d’occasion saisie au vol)

Cet exemple est parlant, car elle nous permet de mieux percevoir ce qu’est le kairos. En effet, dans le christianisme, Dieu est la source de toute existence, ce qu’Aristote appelait le moteur immobile du monde (l’identification ayant été faite par saint Thomas d’Aquin). Les hiérarchies célestes et l’homme, dans ce cadre sont alors des moteurs mûs, c’est à dire qu’ils agissent dans le monde à conditions d’être eux-mêmes reliés à et entrainés par le moteur premier. Or, c’est précisément ce lien qui est rompu par le péché originel, l’homme devenant ainsi simple mobile, jouet des forces du monde mais sans prise sur elles.

L’œuvre du Salut consiste précisément à rétablir ce lien, pour que l’humanité redevienne partie prenante de l’ordre du monde, grâce à la communion au Christ. Et c’est bien cette communion qui prend place lors de la « venue du maître » dont parle l’évangile. Un tel évènement est donc bien d’un kairos similaire à celui des Romains, d’une fenêtre sur un Âge d’Or, à la différence près qu’il est orienté vers l’avenir et non pas le passé: c’est un kairos eschatologique, porteur d’espérance, et non pas de nostalgie. Il peut s’agir de la parousie, mais pas seulement: ce peut être des moment des grâce, durant lesquels Dieu parle de manière toute particulière, promettant de grandes grâces à ceux qui savent écouter.

Quelles sont donc les conditions pour saisir le kairos? Le caractère mélancolique, apparemment: permettant le détachement, il évite de se laisser entraîner par l’écume des choses, et de sentir les instants réellement exceptionnels. Facteur de gravité, c’est à dire de poids dans les actes et de concrétisation (la bile noire était l’humeur liée à l’élément de terre, c’est à dire de la matière et de la condensation), elle permet de plaquer au sol le petit génie ailé du kairos, en donnant l’impulsion et la force d’agir.

Mais ce n’est pas tout. N’oublions pas que Saturne était accompagné de Janus, l’homme aux deux visages, incarnation de la vertu de prudence (phronesis), c’est à dire du bien agir. Mais j’en parlerais peut-être un autre jour; il se fait tard.

Melancholia

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Les Sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
Crurent, et c’est un point encor mal éclairci,
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
Le rire est ridicule autant que décevant,
Cette explication du mystère nocturne.)
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
L’Imagination, inquiète et débile,
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
Mourir, — en admettant que nous soyons mortels, —
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la logique d’une Influence maligne.

Paul Verlaine, Introduction aux Poèmes Saturniens

Voici une description fidèle, bien que peu engageante, pour le type humain que les anciens grecs appelaient mélancolique, du nom d’une humeur organique hypothétique de l’époque: la bile noire, melancholos. Ils lui attribuaient le potentiel de grands exploits, comme en atteste ce fragment attribué à Aristote:

Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont–ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine[…]?

La mélancolie n’est pas que de la tristesse: la bile noire pouvant s’échauffer ou se refroidir très vite, elle peut causer à la fois l’apathie et la frénésie. Elle peut donner des désirs sexuels impérieux ou, au contraire, pousser à se retirer du monde. bref, elle mène à tout, sauf à la tiédeur. En fin de compte, cette humeur est difficile à cerner, et à fait couler beaucoup d’encre. Mais il me semble qu’on peut en donner les traits synthétiques suivants:

– Humeurs diverses mais d’une grande intensité (quand le terme de « mélancolie » est entré dans le vocabulaire médical, il a commencé par désigner le trouble bipolaire). D’après Aristote, l’état de tristesse peut être du précisément à un excès d’excitation. Peut-être aussi qu’il s’agit du seul état de repos et de stabilité que la bile noire puisse garantir.

– Polymorphisme, tendance à la concentration profonde, au détachement, savoir se glisser dans des personnages, ou dans la peau des autres. Ce vieux renard de Freud a synthétisé ces traits sous la notion d' »oubli du Moi ».

– Nostalgie, soif de quelque chose d’indéfinissable.

Certains auteurs associent ce caractère à la planète Saturne, à qui l’on attribue pourtant des traits un peu différents, notamment un côté austère et moralisateur. Mais peut-être y’a-t-il des liens insoupçonnés au premier abord:

– Saturne donne de la profondeur et du poids à ce que font les natifs. Il existe des saturniens fantasques, partant dans des voies très personnelles, mais de façon très maitrisée.

– Se mettre dans la peau des autres est peut-être la clé de la moralité (tout de même variable) des saturniens, et de la tendance qu’ont certains de ne penser qu’en impératifs catégoriques.

– Enfin, Saturne est une sorte de porte vers le monde divin, que nous verrons plus en détail dans le prochain article. Le signe du Capricorne était pour les anciens « la porte du ciel », à l’opposé du Cancer, « porte des enfers ».

N’oublions pas en effet, que Saturne n’est pas un dieu mais un Titan, la génération antérieure de divinités, chassée par les olympiens. C’étaient probablement des dieux plus sauvages, des forces vives de la natures, et porteurs de cultes bien plus mystiques et vivants. Si les dieux de l’Olympe, plus intellectuels, règnent en maîtres dans toute l’histoire grecque connue, il semble que leur culte ait manqué de quelque chose de vivant, au point d’entrainer de nombreuses importations de dieux asiatiques dans les mondes hellénique puis romains: Aphrodite (l’Astarté babylonienne), Dionysos, Cybèle… et même le dieu du judaïsme, qui, il y a deux mille ans, attirait bien des Gentils dans les synagogues.

Ainsi, peut-être que tout simplement, le type mélancolique n’est-il que le symptôme de cette énergie des Titans, cette intensité vitale qui cherche à rentrer dans la vie des hommes. Après tout, le signe du Capricorne commence aussi, désormais, par la naissance de Celui qui a dit:

Voici, je suis à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, j’entrerai pour dîner; moi avec lui, et lui avec moi.

Apocalypse 3, 20

Audaces fortuna juvat

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Tiens, il parait qu’il y avait tantôt une série de conférences sur le thème de l’audace à la Cité de la Réussite(dont nous apprenons donc au passage l’existence, et ce depuis 1989; d’où la prospérité éclatante de l’économie française depuis les années 90). Et ils n’ont pas daigné m’inviter, les cuistres, comme si l’ingénieur chamane pouvait ne pas avoir de sublimes lumières à dispenser à ce sujet, comme sur tout les autres!

Enfin, il faut admettre que je ne faisait pas le poids devant un tel aréopage de punks, de rebelles, de bouillants Achilles parmi lesquels on compte à la pelle: des normaliens, polytechniciens, sciencepotards, un « chirurgien de formation, urologue, également diplômé de Science Po, d’HEC et de l’ENA » (excusez du peu) et Jacques Attali, sans parler de ces brûlots que sont la SNCF et le CEA. A tout seigneur tout honneur, c’est bien sûr Carlos Ghosn, le comptable en chef de chez Renault, qui ouvre le bal en parlant de la « prise de risque en entreprise ». C’est vrai que, sous ses airs de cost killer tatillon, il est plus qualifié qu’il n’en a l’air: passer de la Twingo (petite, jolie, originale) à la Twingo 2 (grosse, moche et sans âme), il fallait effectivement oser, je veux bien l’admettre.

Bref, voici ce que vous n’auriez pas eu à la conférence: l’aspect mythologique de l’audace. La formule de Virgile qui sert de titre à cet article en évoque, à travers la déesse Fortuna, une vision assez impersonnelle. Dans un monde où le destin est figé et décidé par les dieux, les humains sont peu maîtres de leur vie. La seule façon, ou presque, de peser dans la balance universelle, est de saisir les occasions créées par la Déesse de la Chance, ces moments de basculement que les Grecs ont appelé kairos. Ce temps, qu’on appelle « temps de l’occasion », est représenté par un jeune homme chauve, à part une mèche de cheveu sur le front: l’audacieux est celui qui le voit, et sait le saisir à temps; une fois qu’il nous tourne le dos, l’arrière de son crâne, lisse, n’offre plus aucune prise.

On peut trouver cruelle cette vision, qui implique un nombre incalculable d’occasions ratées, faute de voir le kairos à temps ou de le saisir rapidement. Certes, la vie n’est pas facile pour ceux qui réagissent toujours trop tard, mais au moins l’existence de ces occasions est-elle porteuse d’espérance. On peut les voir comme autant de brèches possibles dans la règle générale de la vie humaine qui, pour les Grecs, est l’obéissance à la volonté des dieux, la fatalité.

S’il y a des gagnants dans cet ordre du monde (ceux qui naissent et demeurent riches, beaux et en bonne santé), il n’offre par contre que peu d’échappatoires à l’immense majorité des autres. D’où la naissance de la tragédie grecque, conçue comme un défouloir (Aristote parle de catharsis, c’est à dire d' »épuration » des passions) ou des philosophies, ancêtres du développement personnel, que sont par exemple l’épicurisme (apprendre à savourer même les plus petits plaisirs de la vie) ou le stoïcisme (serrer les dents, et apprendre à aimer son destin).

Certains modernes, comme Nietzsche, admirent chez les anciens cette disposition (appelée « sens du tragique » par Alain de Benoist), et critiquent les consolations promises par le christianisme, considérées comme illusoires et infantiles. Il me semble, cependant, qu’ils négligent les innombrables témoignages d’amertume du monde antique face à cette situation. Les mythes européens gardent la trace de ce qu’on appelle aujourd’hui des doubles contraintes. et qui, dans leur langage, se traduisait par des ordres divins ou magiques contradictoires et ambigus. Le héros celte Cuchulainn est soumis à deux geis (interdictions magiques) lui interdisant, respectivement, de refuser l’hospitalité offerte par une femme, et de manger du chien. Ses ennemis l’ayant appris, une sorcière l’invite à manger et lui sert une généreuse portion de meilleur-ami-de-l’homme: quoi qu’il fasse, il est condamné. De même, dans La Walkyrie de Wagner, l’héroïne Brunehilde reçoit un ordre du dieu Wotan donné à contrecoeur; elle décide de suivre la volonté profonde de ce dernier (dont elle est une émanation – une hypostase) plutôt que la lettre de l’ordre, ce qui lui vaut d’être déchue de sa divinité en punition.

Cette vision d’un monde d’où le changement est banni s’exprime également, philosophiquement, par la philosophie de Parménide, mis en scène dans le dialogue éponyme de Platon, pour qui l' »être est, et le non-être n’est pas ». Par conséquent, tout changement ne serait qu’illusion, car rien ne peut advenir qui n’existe pas déjà. C’est cette vision du monde qui nous a donné les paradoxes de Zénon, élève de Parménide. Enfin, la Bible exprime également ce sentiment à travers l’Ecclésiaste (qohèleth, l' »homme de l’assemblée »), généralement identifié au roi Salomon:

Paroles de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem.
Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera.
Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.
Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre.
Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil.
Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés.
Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.
(Ecclésiaste 1, 1-11)
Voilà donc la vision du temps et du destin qu’avaient les anciens. Néanmoins, ils pressentaient des « portes de sorties » à ce état des choses, associées à des types humains ou mythiques particuliers. Cet article commençant à s’allonger et à trainer (mais il fallait bien ça, je pense, pour situer les choses), je les détaillerai plus tard.

Le Grand Bénéfique

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En astrologie, il existe un facteur capable d’apporter de la chance: la planète Jupiter, surnommée « le grand bénéfique ». Accomplissant une révolution autour du Soleil en environ douze ans, elle reste dans chaque signe un peu moins d’une année. C’est assez long; c’est pourquoi elle compte particulièrement en des positions spécifiques (près de l’Ascendant ou du Milieu du Ciel, par exemple). Domiciliée en Sagittaire et Poissons, exaltée en Cancer, elle peut servir chez tout le monde de « porte-bonheur », y compris dans des signes d’exil (Gémeaux et Vierge) ou de chute (Capricorne). Associé au chef des dieux romains, elle symbolise la royauté, les honneurs et l’autorité. Mais on peut se demander légitimement comment elle les obtient; d’autant que le concept de « chance » est, au mieux, un peu hasardeux.

Pour commencer, un constat: les signes domiciles de Jupiter sont diamétralement opposées à ceux de Mercure (Gémeaux et Vierge, justement), ce qui fait des domiciles de l’un les positions d’exil de l’autre. Comme pour Mars et Vénus, on peut donc se dire qu’il s’agit de deux concepts opposés mais complémentaires. Or, les sens de Mercure st bien connu: il s’agit du moi conscient, du verbe, du commerce, et surtout de la pensée rationnelle. On peut en déduire que Jupiter pilotera plutôt la relation à l’inconscient, à l’émotion, à l’irrationnel, et, partant, au subliminal. Soit, deux pistes:

  • D’un côté jungien, Mercure représente le Moi conscient; Jupiter représente donc le pôle opposé, la fonction de relation avec l’inconscient: animus chez la femme, anima chez l’homme. C’est le sommet de l’Olympe, le pont entre le ciel et la terre.
  • D’un autre, dans une opposition malheureusement un peu oubliée, Mercure représente l’esprit d’analyse; ce qui fait logiquement de Jupiter l’ambassadeur de l’esprit de synthèse.

L’analyse consiste à découper un problème en sous problèmes plus faciles à traiter. Cependant, on comprend bien qu’en faisant ça, on finit, comme quand on mange des artichauts, avec une assiette plus remplie avant qu’après l’opération. Et c’est justement le défaut des signes mercuriens: la dispersion. Les Gémeaux font des pieds et des mains dans tous les sens, émettant des idées, et des paroles, en une brume qui se dissipe rapidement. Chez les natifs du signe, c’est Jean d’Ormesson écrivant toujours le même livre, où Jean-Marie Le Pen ne parvenant jamais au pouvoir à force de provocations. Chez la Vierge, c’est la tendance au perfectionnisme et au contrôle (Louis XIV et l’étiquette), à l’instauration d’une culture qui peut amener à la répétition (Cabu, Tim Burton). Mercure marque aussi la recherche contemporaine, qui multiplie les articles, les concepts, jusqu’à étouffer sous la paperasse. Notons qu’il semble

L’esprit de synthèse permet au contraire le regroupement, le rassemblement. C’est pourquoi, là où Mercure crée quelque chose de plus vaste que l’individu, Jupiter ramène des concepts vastes à la dimension humaine. Ainsi, il permet d’avancer toujours plus loin en « mangeant » la complexité du monde devant lui, et s’appuyant dessus pour avancer. D’où son association à l’aigle, qui s’envole dans les hauteurs en brassant l’air de ses ailes. Même si, malheureusement, la nature rapace de l’aigle nous oriente sur le côté négatif de cette force, qui serait, disons, son abus: le parasitisme ou les excès en tous genres. la notion de lien à l’inconscient est également importante car, c’est lui qui récupère les informations « subliminales » (surtout chez l’homme, à travers l’anima, fonction de sensibilité) et qui est le dépositaire des préjugés (surtout chez la femme, à travers l’animus, dépositaire de l’autorité)

Ce concept de synthèse se décline sous deux aspects: extraverti, c’est le Sagittaire; introverti, les Poissons. On associe au premier les notions de voyage, de multiculturalisme et de loi. En fait, tous ces aspects se rencontrent dans la notion de synthèse: le Sagittaire (dans sa forme la plus accomplie, car il peut tendre au conformisme) va faire des rencontres, observer des comportements divers, puis les synthétiser sons la forme d’une loi morale basé sur les traits les plus universels, selon la formule de l’ascendant Sagittaire Jürgen Habermas: « Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité« . On peut aussi constater cette marque chez le politologue et ethnologue Alain de Benoist, natif du signe (et aussi jupitérien par son ascendant Cancer), dont l’œuvre prolixe et protéiforme porte nettement la marque de Jupiter. La notion d’autorité morale se retrouve également chez les papes, dont un certain nombre sont marqués par le signe: François (natif), Jean-Paul Ier (Jupiter et Ascendant), Jean XXIII (natif et Ascendant), Pie XII (Jupiter). Ce qui n’est pas étonnant: comme je l’ai dit, Jupiter est le pont entre le ciel et la terre, et c’est même de cette notion que provient le concept romain de pontifex (grand-prêtre et législateur religieux) à la racine de la notion et du terme de « souverain pontife« .

Quant aux Poissons, il se traduit dans le domaine de la sensibilité, par la mise en place d’un ensemble de symboles, d’un monde intérieur auquel sont ramenées toutes les données du monde extérieur. Ainsi, on a pu voir le natif Georges Dumézil (représentatif de l’infini associé au signe par la trentaine de langues qu’il parlait), ethnologue, introduire dans la mythologie comparée (dont nécessairement synthétisée) la notion d’organisation tripartite des sociétés indo-européennes, que j’ai déjà évoquée ici. On voit ici la synthèse introvertie à l’œuvre: l’émergence d’un concept central permettant de condenser des pans entiers de connaissance humaine. Dans d’autres domaines, c’est leur conception très particulière de leur métier qui a fait la fortune des natifs Bernard Arnaud (le luxe doit être une industrie comme une autre), Luc Besson (le cinéma doit être une industrie comme une autre), et Jacques Séguéla (la publicité comme usine à rêves). On sent d’ailleurs chez ce dernier, quand il parle, un côté presque mystique (un marqueur courant du signe), que ses détracteurs prennent un peu vite pour du sophisme. Moi, je pense qu’il est tout à fait (bon allez, disons 80%) persuadé de ce qu’il dit. Tout au moins, ceux qui sont marqués par le Poissons voient le monde à travers le prisme de leur système, et tendent à s’exprimer à travers lui; ce qui donne d’ailleurs au signe une réputation sibylline, qui peut s’accommoder difficilement de la pensée discursive (signe de chute de Mercure). Notons enfin que Benoît XVI, Jupiter conjoint Ascendant en Poissons, est marqué à la fois par les notions Poissons et jupitériennes de mystique et d’infini, par la portée et l’ampleur que beaucoup dans l’Église attribuent à son œuvre théologique.

On aura bien sûr remarqué le lien net entre ces deux expressions de l’esprit de synthèse et les fonctions inconscientes de Jung, anima et animus: le Sagittaire aboutit précisément au rôle législateur de l’animus, tandis que les Poissons correspondent au rôle de traitement d’informations joué par l’anima.

Il reste le Cancer, signe d’exaltation, donc de croissance, de la planète Jupiter: il est le signe à la fois de l’enracinement (donc des valeurs traditionnelles et la « décence commune« , selon une expression du natif George Orwell) et de la sensibilité extra-lucide, les deux branches dont partent les deux versants de Jupiter. D’ailleurs, on prête au Cancer d’être à la fois casanier et amateur de voyages; ce qui peut sembler paradoxal, mais tend plutôt à dire que, pour se sentir bien avec les autres, il faut d’abord se sentir bien chez soi.

Volonté

Quinotaur[1]

Pfff, je voulais écrire un article sur le thème de la volonté, mais finalement, j’ai plus trop envie; c’est dire si je maitrise le sujet. Donc du coup, on va jouer aux devinettes: sauriez-vous me dire ce que représente le dessin ci-dessus? Mmm? Sans regarder le titre de l’image bien sûr.

Bon, je doute que vous y arriviez sans tricher, car le machin est très rarement cité: c’est un Quinotaure, un bidule qui n’est connu qu’à un seul titre, celui de père de Mérovée. C’est à dire le fondateur de la dynastie des Mérovingiens et grand-père de Clovis, le premier roi de France. En effet, la mère de celui-ci, alors enceinte, aurait été attaquée par ce monstre alors qu’elle se baignait, ce qui fait qu’on ne peut savoir qui, de lui ou du père légitime Clodion le Chevelu, était le vrai père.

Bien sûr, revendiquer une ascendance divine est un bon moyen d’asseoir son autorité, et nombre de tribus germaniques revendiquaient descendre de Wotan/Odin, les Francs étant justement une exception notable. On peut donc légitimement se demander « pourquoi »? Pourquoi un truc aquatique qui ne ressemble à rien, plutôt qu’un dieu guerrier largement reconnu?

Bon, de mon côté, j’ai mon avis: le Quinotaure a été rapproché des cultes de Nerthus décrits par Tacite, et qui s’achevaient justement autour d’un lac. Or, Nerthus a apparemment été identifiée, par interpretatio romana, à Saturne. Ce qui semble justifié: Saturne comme Nerthus n’est « libéré » que pendant un temps limité (durant les saturnales), et rétablit l’Âge d’Or de fertilité et de paix. Or, à quel autre animal fabuleux fait penser notre Quinotaure? Au Capricorne, mi-chèvre mi-poisson, correspondant précisément au domicile astrologique de la planète Saturne: la porte du ciel.

Évidemment, ça tient difficilement sur le plan des preuves matérielles, mais on pourrait y voir une logique profonde. Saturne est le père des dieux et, astrologiquement, le supérieur de Jupiter, planète de la royauté. Il est le prêtre qui, le jour de l’intronisation du monarque, lui confère la puissance divine (d’où le mot inauguration, du latin augur, force divine). Ainsi, cette double naissance rendrait Mérovée, « inauguré » dès sa naissance. Ce n’est pas rien, mais on peut tout de même se demander l’intérêt d’une telle histoire par rapport à une plus classique descendance de Wotan, surtout pour une lignée qui s’est bien vite convertie au christianisme. Le mystère demeure.

Il n’en reste pas moins intéressant de voir que ce règne par l’autorité divine a perduré à l’ère chrétienne: les Mérovingiens ont compté de nombreux saints, et il semblerait que l’hagiographie ait été leur principal genre littéraire. Et pas seulement pour se faire mousser, car la dynastie carolingienne, qui leur succède, ne s’intéresse qu’aux saints du passé, ou bien à des modèles d’ascétisme religieux bien trop éloignés pour servir de modèles concrets. Les Mérovingiens suivent leur modèles, ce qui est prouvé, paradoxalement, par le fait que ceux-ci sont parés de vertus parfois plus pragmatiques qu’évangéliques, comme le « noble lignage » ou « l’habileté à l’épée », afin de faciliter l’identification sûrement.

Pourquoi? Tout simplement pour rester habité de la puissance divine qui fonde leur pouvoir, au point que certains parlent même d’hagiocratie (« gouvernement par les saints« ). L’aura de sainteté a simplement remplacé le heil, ou halig, germanique (des équivalents existent dans la plupart des cultures), cette aura charismatique sacrée qui entourait les personnes de pouvoir, et que Clovis craignait de perdre à son baptême. Ainsi la tradition des rois-mages a pu perdurer, au moins pendant un temps.

En tous cas, voilà une bonne leçon à méditer pour ceux qui rêvent d’être des mâles alphas. Car si l’Adelsheilige (« saint noble ») mérovingien n’a pas que des qualités chrétiennes, il n’en reste pas moins que leur aura n’est pas achetée, ni développée en salle de sport. Elle dépend bel et bien de qualités morales, à commencer par la réalisation du thélème, la volonté divine sacrée menant l’individu vers sa véritable identité; plutôt que la petite volonté de l’égo qui ne mène qu’à des caprices, et à se faire violence à soi-même. C’est pourquoi le charisme ne nait vraiment qu’en suivant sa propre voie. Malheureusement, celle-ci peut être obscurcie par l’ego, seul aspect de la psyché auquel la conscience a directement accès.

Bon, évidemment, il s’agit là d’une conception plus hindoue ou jungienne que médiévale; c’était juste histoire de caser un peu ce que je voulais dire sur la volonté. Comme quoi j’en ai quand même un peu; reste à savoir si c’est mon thélème ou juste un caprice!

 

La lutte finale

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Ben tiens, je découvre encore une invention française qui n’a eu de postérité qu’après avoir été récupérée par un autre. De quoi s’agit-il? Eh bien du concept de lutte des classes.

Évidemment, tout le monde connait cette idée du célèbre Karl Marx et de l’un peu moins célèbre Friedrich Engels, selon laquelle le moteur de l’histoire serait l’affrontement de classes sociales, oppresseurs cherchant à exploiter toujours plus des opprimés cherchant, eux, à mieux vivre. Et donc, ce concept est en fait hérité d’historiens et économistes français du début du XIXe siècle, et on le trouve notamment sous la plume de François Guizot, ministre durant la Monarchie de Juillet. D’ailleurs, Karl Marx lui en accorde le crédit, ainsi qu’à un autre français, Augustin Thierry. Sauf que ces penseurs français étaient des libéraux, et ont une vision de la chose un peu différente des socialistes, et ce sur deux points:

  • Les premiers exemples observés proviennent à la base de luttes ethniques. En France, Thierry voit dans la lutte entre la noblesse et le clergé d’une part, et le tiers-état de l’autre, une rémanence de la domination franque (l’aristocratie qui fournit nobles et haut clercs) sur les autochtones gallo-romains (le petit peuple). Cluzot, dans l’extrait cité plus haut, estime que l’immobilisme de la société asiatique vient de ce que ses classes se sont définitivement figées en castes. On pense donc à l’Inde, où les castes supérieures, kshatrya (guerriers) et brahmin (prêtres) revendiquent descendre d’envahisseurs Aryens, tandis que les castes inférieures (vaishya et sudra) sont indigènes.
  • Inspirés par l’Ancien Régime (on se situe au sortir de la Révolution Française), ils voient comme objectif de la lutte des classes une « recherche de rente » provenant de l’impôt, payé par la classe dominée (le tiers-état) et profitant aux dominants (noblesse et clergé). Cette conception est notamment formulée par le pionnier du libéralisme Frédéric Bastiat : « l’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Ce phénomène est bien entendu d’autant plus prégnant que l’État est fort, c’est à dire d’autant plus qu’il a de missions à mener.

Les deux points offrent bien sûr matière à réfléchir: pour le premier, force est de constater que l’immigration a largement changé l’ethnicité du prolétariat français, ce qui a coïncidé avec la fin d’une réelle volonté politique de faire du social. La fondation de SOS Racisme un an après le tournant de la rigueur du gouvernement Mitterrand, en 1983, retourne la lutte des classes en lutte des peuples. C’est là que nait le « beauf » c’est à dire la volonté de ridiculiser le prolo français inculte et raciste, tandis qu’aujourd’hui, le nouveau prolétaire ou son descendant, majoritairement musulman, semble se sentir davantage membre de l’oumma que d’une classe socio-économique (en tous cas, on les voit plus s’exprimer collectivement sur Gaza, ou le port du voile, que contre la désindustrialisation de la France).

Mais le deuxième point me semble plus intéressant. Alors que Marx (bon, du peu que j’en ai lu) ne s’intéresse à l’État que comme superstructure, c’est à dire comme construction idéologique destinée à masquer les lois de l’économie en action (c’est à dire la lutte des classes économiques), on le voit jouer ici un rôle plus central, un véritable enjeu. Or, c’est bien cet élément de plus qui nous fait comprendre les dérives du communisme et du socialisme.

Rappelons un fait: la société médiévale européenne était répartie non pas en deux classes (oppresseurs/opprimés) mais en trois: orantes, bellantes, laborantes; ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent. Or, cet ordre n’est pas né avec l’Église: ce n’est qu’un avatar du principe, identifié par l’anthropologue Georges Dumézil, d’une répartition tripartite des fonctions dans les sociétés indo-européennes: magie ou souveraineté (chez les indo-européens, le roi est avant tout un prêtre et un mage), combat, fécondité. Or, dans la lutte des classes marxienne, nous avons la troisième fonction (le prolétariat), la deuxième (bourgeoisie exerçant une violence économique). Mais où est la première, celle des clercs, des intellectuels qui conseillent la deuxième fonction, et incarnent l’autorité dont elle tire sa légitimité?

En fait, l’État n’a rien d’une structure secondaire: c’est le lieu naturel de ceux qui veulent vivre en exploitants sans se rendre coupable de l’exploitation elle-même. Le clerc est toujours symboliquement désarmé ou dévirilisé: du prêtre chrétien, à qui on interdit de faire couler le sang, au dieu nordique de l’autorité souveraine, Tyr, qui sacrifie sa main droite (celle maniant l’épée) dans la gueule du loup cosmique Fenrir. Mais, du coup, il doit bien vivre, et vit donc de rente. C’est pourquoi oublier la « recherche de rente » dans la lutte des classes, c’est oublier l’intérêt de la première fonction, la plus importante, celle qui contrôle l’intelligence, et donc les esprits.

Et de fait, qu’arriva-t-il aux régimes socialistes? Eh bien les gens intelligents, les braves gens qui conseillaient aux ouvriers de se révolter, tenaient objectivement la fonction de clercs, et ont agi en fonction: instauration d’un dogme marxiste, puis d’une quasi-religion d’état dans les pays où il s’est imposé, avec à la clé des accusations de révisionnisme, c’est à dire d’hérésie laïque. Pour finir, plus de capital, mais un État fort et donc, générant une forte rente, dont les premiers bénéficiaires sont sa destination naturelle: les clercs, devenus les fameux apparatchiks.

Et, bien entendu, dans la France de 2014, le prolétaire se fait rare (il disparait avec le travail), ce qui rend l’analyse marxiste plus compliquée; mais l’État est plus fort que jamais, ce qui rend la lutte des classes facile à comprendre dans l’optique de la recherche de rente. Il suffit de savoir qui paie le plus d’impôt, et qui en bénéficie le plus, ceux-ci étant, même pauvres ou modestes (assistés sociaux, professions protégées) plus ou moins alliés objectifs du système. Je pense que tout le monde se fera une bonne idée de ce que je veux dire.

Comment donc Marx, malgré ses observations fines, a-t-il pu laisser passer un détail aussi crucial? Peut-être s’agit-il d’un choix, ou d’une erreur de bonne foi. Peut-être, en bon Taureau, pensait-il que l’argent était un déterminant suffisant; avec Freud, autre Taureau qui explique le monde entièrement par le sexe, on a l’essentiel des motivations du signe ( il manque la nourriture; ça viendra peut-être). Ou encore, peut-être s’agit-il de son inconscient de classe de bourgeois, même déclassé. Avec la Révolution Française, la bourgeoisie détrônait la noblesse; avec la Révolution Communiste, elle détrône enfin le clergé pour asseoir son pouvoir totalement. Car, on le sait bien, les révolutionnaires sont souvent bourgeois: Lénine, Che Guevara, Fidel Castro, un des plus modestes étant Staline, qui fut par contre… séminariste, et fut encore plus clérical que d’autres, en créant un culte de sa personnalité.

Bref, la morale de tout ça, c’est, d’une part, qu’on ne devrait jamais trop s’éloigner des penseurs français; et d’autre part, que l’on sait désormais lier la recherche de rente de l’État et la fonction cléricale: conception de l’idéologie dominante et attribution de l’autorité. Du coup, si vous croisez, au hasard, un gouvernement qui réduirait toutes les dépenses sauf son propre train de vie, tout en passant son temps à vouloir modifier la culture de son pays au lieu de gouverner, vous saurez pourquoi.

 

Veuillez nous excuser pour cette interruption

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Pfff… y’a des moments comme ça, on y arrive pas. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquent, mais pas vraiment d’énergie pour le faire. Ou bien plus probablement, les idées ne sont pas assez bonnes pour couler de source, d’elles-mêmes, sans trop bosser. Comme dirait Henri Salvador, » y’en a qui courent après le travail, moi, le travail me court après, et il n’est pas près de me rattraper »

Ben tiens, à propos de citations, il parait que Thomas Edison aurait dit: « le génie, c’est 10% d’inspiration, 90% d’inspiration ». Bon, sauf qu’on peut se demander de quelle autorité il parlait, ayant été principalement un homme d’affaire et ayant passé sa vie à voler des brevets à ses employés, notamment le réellement brillant Nikola Tesla. Et puis de toute façon, je déteste cette manie des citations, quand elles remplacent le raisonnement (au lieu d’illustrer avec finesse le propos comme je le fais plus haut, bien sûr). Une formule sympa, un personnage célèbre faisant office de seul argument (appel à l’autorité), et hop, ça roule. Facile à partager par mail, blog ou post facebook. Le degré zéro de la réflexion.

D’ailleurs, pour rester dans les voleurs, pas plus tard qu’hier, je suis tombé sur un poste de blog à la gloire d’Einstein (qui selon toute vraisemblance a pompé la relativité restreinte sur Henri Poincaré sans le citer), avec une liste de formules sentencieuses, genre le fameux « Je sais que deux choses sont infinies, l’univers et la bêtise humaine; encore que pour l’univers, je ne suis pas si sûr, lol ». Vraiment, Bébert? Tu as vraiment eu 14 ans toute ta vie? Enfin, peut-être est-ce apocryphe. Les gens aiment tellement te citer que des fois, ça déborde. Moi, à la rigueur, je préfère citer Jean-Claude Van Damme; c’est aussi con, mais au moins je ne le prends pas au sérieux.

De toute façon, Bébert, quand on voit que tes principales œuvres sont toutes sorties la même année, moi je dis, ça sens le coup de chance. D’autant que tu es Poissons comme moi, né à un jour d’écart et avec pas mal de planètes en commun. Si on était du genre à bosser comme le Taureau Poincaré (qui, pour le coup, était vraiment un esprit universel, qui a pondu de la vraie philosophie au lieu de citations pour cartes postales), ça se saurait. Et puis bon, pour un génie, je trouve qu’en dehors de cette fameuse annus mirabilis 1905 ton activité est un peu légère. A part abandonner femme et enfants pour épouser ta cousine, bien sûr.

Ah là là, encore un juif qui sert de bouc émissaire; voilà qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Bon, j’arrête là. En tous cas, moi, je préfère rester sur l’inspiration que la transpiration, même s’il faut bien admettre ici que c’est en transpirant un peu sur le thème de de sécher que l’inspiration est venue. Alors bon, d’accord, admettons: juste un peu de transpiration, histoire de relancer le cycle.

 

« J’adore les cacahuètes. Tu bois une bière et tu en as marre du goût. Alors tu manges des cacahuètes.[…] Et après tu as de nouveau envie de boire de la bière. Les cacahuètes c’est le mouvement perpétuel à la portée de l’homme. »

Jean-Claude Van Damme